Photo en Une : © Vimeo / Beating Heart Malawi

Que l'Afrique du Sud soit à l'épicentre d'un bouleversement politique, culturel et, par voie de conséquence, musical, n'est un secret pour personne. L’énergie brute des producteurs en herbe des townships, uploadée sur le web à la vitesse de l’ADSL, se propage dans les clubs du monde entier comme une traînée de poudre. Londres, Paris et Berlin parlent kwaito et gqom ; qu’elle soit ghetto, afro, bérite ou juste contemporaine, la musique électronique reprend désormais les breaks et les pas de danse syncopés de Johannesburg, Cape Town et Soweto.

Au Malawi, petit État d’Afrique Australe coincé entre le Mozambique et la Tanzanie, qui court le long de l’immense lac du même nom, le projet Beating Heart esquisse plutôt un pas de côté. Au lieu de se projeter en 2050 avec une club music effrontément futuriste, il se plonge dans un océan de field recordings de musiques panafricaines datant de plus de 50 ans, et invite la crème des producteurs actuels à les remixer. Auntie Flo et Goldie – au sein de son projet Subjective avec JD – apparaissent sur leur nouvelle compilation Beating Heart – South Africa (la précédente accueillait déjà Machinedrum, Throwing Shade et consorts), dont les bénéfices servent au financement de projets humanitaires locaux. Rencontre avec son fondateur Olly Wood, patron d'un label en vogue qui a tout lâché pour se lancer à corps perdu dans ce nouveau projet.

Comment est né le projet Beating Heart ?

Tout a commencé lorsque j’ai revêtu une paire de lunettes en forme de cœurs, au cours d’un festival. Elle transformait chaque source de lumière en cœur irradiant. À cette époque, je m’occupais du label Black Butter, que j’avais cofondé quatre ans plus tôt. J’ai voulu rencontrer les créateurs de ces lunettes afin d’en acheter en gros, et de les revendre lors de nos soirées. Je suis finalement remonté jusqu’à Nina, qui fabriquait et vendait ces lunettes afin de récolter des fonds pour un orphelinat qu’elle avait construit au Malawi avec sa sœur. J’étais admiratif. Elle m’a expliqué qu’elle avait du mal à les vendre, et je lui ai proposé de l’aider. Je leur ai trouvé un nom, Love Specs, un logo, j’ai monté le shop en ligne, convaincu des artistes comme Rudimental, Disclosure et Clean Bandit de les porter et d’en parler. En un mois, nous avons levé 50 000 £ et je suis allé au Malawi ; c’est là que tout a changé. Ma vision du monde, ma place dans celui-ci, j’ai tout remis en question. La tournure commerciale que prenait Black Butter ne me convenait pas, nous étions victimes de notre succès. Un an plus tard, j’ai vendu mes parts du label, et je suis reparti au Malawi.

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J’y ai rencontré Chris Pedley, qui m’a parlé du Hugh Tracey, un homme qui avait voyagé entre 1920 et 1970 dans 18 pays sub-sahariens, réalisant 35 000 field recordings. Chris essayait de trouver des financements pour tourner un film sur ce projet, je lui ai donc proposé, afin de l’aider indirectement, de trouver des artistes pour remixer les archives de Tracey. Les bénéfices de la compilation seraient reversés à des projets communautaires.

Comment as-tu choisi les artistes qui allaient participer au projet Beating Heart ?

Cela fait près de 15 ans que Chris et moi travaillons dans le milieu de la musique, nous avons donc fait appel à nos amis, aux amis de nos amis. Nous avons aussi décortiqué les milliers d’archives, pays par pays, pour sélectionner au final 35 morceaux à envoyer aux artistes. Nous leur avons demandé de les sampler librement, et n’avons gardé que les meilleurs résultats pour la compilation.

Tu te verrais sortir une compilation pour chacun des 18 pays d’où proviennent les enregistrements ?

Si le projet suscite assez d’intérêt, ce serait un rêve.

L’aspect humanitaire de Beating Heart était-il présent depuis le début, ou est-ce une idée qui est venue se greffer au cours du développement du projet ?

Chris et moi nous sommes rencontrés dans un orphelinat au Malawi, c’est l’ADN du projet. Nous travaillons avec l’héritage culturel de certains de pays les plus pauvres du monde, l’approche humanitaire était la seule qui pouvait rendre le projet viable. Beating Heart – Malawi est sorti en juin dernier, et les bénéfices ont permis de financer un jardin qui fournit des repas pour les 700 élèves de l’école Mkunkhu à Dowa. La nouvelle compilation Beating Heart – South Africa devra participer au financement du Women’s Legal Center (WLC), un groupe d’avocates qui luttent pour l’égalité des genres en Afrique du Sud. Leur travail a déjà eu un gros impact sur les lois du pays. Une partie des bénéfices reviendra aussi à l’Access Music Project à Grahamstown, qui permet aux étudiants d’apprendre les techniques de production musicale en remixant des field recordings d’archives, et de se familiariser avec leur héritage du même coup.

Comment les artistes ont-ils réagi lorsque tu leur as présenté le projet ?

Certains ont été immédiatement enthousiasmés à l’idée de travailler avec des archives africaines méconnues, datant de 70 ans. D’autres n’ont pas accroché, mais dans l’ensemble nous avons eu de bons retours. La qualité des productions que nous avons reçu dépasse de loin nos espérances ; la pureté et le côté brut des samples ont insufflé une nouvelle vie à leur musique électronique.

Comment la première compilation, en juin dernier, a-t-elle été reçue au Malawi ?

Avant de démarrer le projet, nous sommes allés voir les stations radio du Malawi pour leur en parler. Je me souviens d’un mec, C-Dub de Timveni FM, qui ne savait pas du tout que ces archives existaient. Les universités n’ont malheureusement pas les moyens de promouvoir leurs fonds, il en résulte qu’ils ne sont connus que dans les milieux académiques, c’est vraiment dommage. J’espère qu’avec notre travail, nous pouvons contribuer à remédier à cela, car ce continent est en train de traverser d’énormes changements et bouleversements.