Texte Antoine Calvino

Photos Raphaël Pincas

Alignés sur scène, sept ou huit chamans en grande tenue engloutis dans un nuage d’encens prennent la parole les uns après les autres pour souhaiter la bienvenue aux milliers de festivaliers qui se sont rassemblés sur les rives du lac Idanha-a-Nova, dans l’est du Portugal. Depuis la foule, on distingue un Amazonien à la parure multicolore, une Gabonaise en boubou et turban, un Mexicain avec un chevreuil en rotin sur la tête… Après avoir rendu hommage pendant une bonne demi-heure au ciel, à la terre, à l’amour et aux ancêtres, la fête est déclarée officiellement ouverte. Nous ne sommes pas au salon du chamanisme, mais au Boom, le vaisseau amiral des festivals de trance, qui rassemble depuis 1997 les meilleurs représentants du genre. Le sujet nous intéresse particulièrement, car si la trance a été la musique dominante lors de l’explosion des raves au début des années 90, le fossé s’est rapidement creusé avec le reste de la scène. Les amateurs de techno et de house la qualifient volontiers de kitsch en raison de ses envolées lyriques et de son esthétique visuelle bariolée, les tranceux reprochant en retour à leurs détracteurs le minimalisme aride de leur musique, mais aussi la dérive commerciale et le manque de spiritualité de leurs fêtes.

C’est donc l’occasion de se plonger dans une culture que l’on a toujours soupçonnée riche, au croisement de la techno, du rock planant, des musiques industrielles, des explorations psychédéliques et des idéaux hippies teintés de spiritualité hindoue, sa genèse s’étant déroulée dans l’État de Goa en Inde. Comme l’indiquent les organisateurs sur leur site, « l’expérience du Boom a été conçue pour exploiter le potentiel de la force vitale. Pour atteindre ce but ambitieux, nous comptons sur les échanges de pratiques et de savoirs innovants de festivaliers, musiciens, artistes, professeurs, visionnaires, guérisseurs, fermiers, écologistes, chamans, chercheurs, scientifiques et activistes. » Au-delà d’un festival de musique, nous nous préparons donc à participer à un rassemblement éminemment spirituel.

Yoga aérien, hamac et club de rencontres

Mais pour élever son esprit dans les meilleures conditions, mieux vaut se débarrasser des contingences matérielles. Et justement, les choses sont bien faites : on n’avait jamais vu festival aussi confortable. Le soleil tape dur sur ce bout de campagne perdu à 40 km de la frontière espagnole, mais on peut se rafraîchir toute la journée où que l’on se trouve, puisque les installations sont disposées en arc de cercle autour d’un grand lac. Afin d’améliorer les conditions d’accueil, les organisateurs n’ont vendu que 33 000 billets, soit 10 000 de moins qu’il y a deux ans, lors de la précédente édition. L’équipe du Boom a même la délicatesse d’attendre deux jours après l’ouverture des portes pour envoyer la musique, afin de permettre à ses festivaliers de 154 nationalités différentes de se reposer du voyage et d’explorer le site en toute tranquillité.

Les journées se passent donc à se baigner, construire des échafaudages de galets sur la plage, comparer ses tatouages de damiers psychédéliques et d’attrape-rêves, faire ses emplettes auprès de dealers qui connaissent les dosages de leurs buvards au microgramme près et arpenter la galerie marchande en plein air afin de s’équiper en pantalons thaïs, bolas phosphorescentes, boucles d’oreille en plumes d’oiseaux des îles et diadèmes de cuivre sertis de perles.

Le moment est également propice pour flâner autour des quatre dancefloors encore silencieux, sur lesquels s’affairent les techniciens. On continue la balade le long du lac, où un grand jardin a été aménagé. Des trolls et des dragons de bois sont planqués dans les plantes, des hamacs reposent entre les arbres, un dôme de branches tressées offre de l’ombre tandis que des cabanes perchées et des cavernes creusées dans le sol permettent de s’isoler au frais. Le soir, l’éclairage est assuré par des lampes de papier en forme de fruits, de fleurs et de champignons accrochés aux oliviers, alors que des grenouilles donnent de petits récitals dans quatre minuscules étangs artificiels. En bordure du lac, l’espace dédié au bien-être compte un nombre ahurissant d’ateliers : hammam, bains de boue, massage, yoga aérien, tai-chi, acro-yoga, qi gong, kung-fu, acupuncture et même manipulations de watsu dans une grande piscine chauffée sous une tente… Sous une tente, une sorte de gourou pousse hommes et femmes à se regarder et s’étreindre pendant de longues minutes. « C’est génial ce club de rencontres, il va y avoir plein d’opportunités cette semaine », s’esclaffent deux Françaises à la sortie. Enfin, à la toute extrémité du site, les enfants ont le choix entre des jeux, des dessins, des histoires et une sieste dans des nids en osier suspendus. Le grand luxe, on vous dit. Le public est d’ailleurs reconnaissant de toutes ces attentions, une clameur traversant régulièrement le site de part en part comme une ola, signe de la bonne humeur générale.

Au bout de deux jours, les chamans font donc leur apparition et le festival se met en marche. Après la cérémonie d’ouverture, le premier concert est donné dans le chill-out, assurément la plus belle structure du site. Il y a quelques mois, les organisateurs ont envoyé leur architecte en Indonésie, d’où il a ramené l’idée d’une immense tour de bambou entourée d’une succession d’auréoles de toile inspirée des pagodes locales. L’ensemble est légèrement penché, ce qui lui procure un supplément de grâce tout en lui permettant d’assurer un meilleur ombrage. Et le sound-system est à l’avenant. « Nous travaillons avec Funktion One, qui nous propose chaque année des équipements expérimentaux, explique Artur Mendes, l’un des dirigeants du Boom. Pour le chill, ils ont développé un système Ambisonics, une technique de spatialisation du son en trois dimensions datant des années 70 qu’ils ont remise au goût du jour. » Les mix sont habituellement diffusés en simple stéréo, mais la brochure et l’application du festival permettent de savoir quels sont les live et les concerts conçus pour profiter de ce système. Et la programmation, justement, est exceptionnelle. Confortablement installé dans les hamacs suspendus au milieu de la piste, on profite au mieux du son tourbillonnant pendant les lives et les concerts de psydub, d'ambient et de rock psychédélique d'artistes comme Dirty Hippies, Grouch et Mirror System, avec les légendaires Steve Hillage et Miquette Giraudy de System 7, qui interprètent leur album Rainbow Dome Musick sorti en 1979. Pour tout vous dire, c’est dans ce petit nid douillet que l’on a connu nos meilleures sessions musicales.

Séance d’exorcisme dans le Dance Temple

Mais le moteur du festival, ce sont bien sûr ses trois énormes pistes de danse, auxquelles est accordée ici une dimension très spirituelle. « L’expérience de la trance est chamanique par essence, assure François Baudson, un Belge chargé de superviser les constructions. La connexion est à chercher du côté du mouvement, de la danse, des techniques de canalisation de l’énergie ». Dance Temple, le dancefloor le plus impressionnant du Boom – et de tous ceux que l’on a foulés dans notre vie –, est une sorte de gigantesque vaisseau multicolore propulsé par un caisson de basses de la taille d’une maison. Là encore, il est sonorisé par les équipes de Funktion One, qui ont particulièrement soigné la dispersion des ondes. Il n’est pourtant mis en marche que vingt-quatre heures après le chill, et encore, à faible régime. « Nous n’augmentons le volume que très progressivement car les oreilles s’habituent aux volumes élevés, mais cela les fragilise donc nous faisons très attention », explique Artur Mendes. Malgré la montée en puissance, la musique reste incroyablement nette. Il n’empêche qu’au bout de quelques jours, la violence de la psytrance qui y est jouée s’avère telle que l’on a parfois l’impression de se trouver dans une séance d’exorcisme. « C’est la troisième fois que je me produis ici, indique Avalon, l’un des artistes les plus attendus avec Ace Ventura et Merkaba. La qualité du son s’améliore à chaque édition. Cette année, on l’entend incroyablement bien quel que soit l’endroit où l’on se trouve sur la piste, c’est très impressionnant. »

Les deux autres dancefloors, Alchemy et Sacred Fire, sont sonorisés par une équipe de D&B Audio qui a également fait du bon travail. Le premier joue sur une programmation trance plus légère, volontiers progressive ou mélodique, avec Tripswitch, Eat Static ou Atmos, tandis que le second propose des métissages de trance, rock et techno signés par exemple Solar Fields ou Terrakota. Comme c’est la norme dans les festivals de trance, aucune pointure house ou techno de Berlin ou de Chicago ne figure au line-up. « Nous sommes ouverts à tous les styles, répond pourtant Artur Mendes. Ces dernières années, nous avons reçu Extrawelt, Marcel Dettmann, A Guy Called Gerald et beaucoup d’artistes techno portugais peu connus. » Mais cette fois, on ne voit rien de comparable, donc on le pousse un peu dans ses retranchements et il finit par cracher le morceau : « C’est vrai que nous avons pris nos distances car, même s’il y a de la transcendance dans tous les types de dance music, la scène techno/house est devenue une industrie tournée vers le clubbing avec des promoteurs, des agences, des ventes de disques importantes, d’énormes festivals… Le circuit trance est à part, nous sommes restés underground. Chez nous, par exemple, il n’y a aucun sponsor visible et nos tickets ne coûtent qu’une vingtaine d’euros par journée de festival. »

On trouve cependant un peu de house plus ou moins progressive à Funky Beach, petit spot paradisiaque excentré en bord de lac sans être mentionné sur le programme. Le dernier jour, un certain K.D.S envoie également une house funky, légère et psychédélique, parfois mêlée d’électroswing, sur un son minuscule planqué derrière un dôme, ce qui repose agréablement les oreilles après le tagadagada infernal du Dance Temple. Au fil des balades, on découvre aussi quelques performances éphémères : un improbable set de percussions aquatiques sur le lac, un type qui joue de la trance en beatbox, un dancefloor improvisé avec des DJ’s immobiles pris dans une carapace de caoutchouc et, au fond d’un jardin, un guitariste de jazz manouche à l’éblouissante virtuosité. Mais c’est la session de « transe en danse », organisée sous une tente, qui nous surprend le plus. Chacun y est invité à se bander les yeux avant d’interpréter son animal totem, sur une sorte de techno tribale accompagnée de percussionnistes en mouvement dans la foule. Libérés du jugement de leurs voisins, les participants sautent et se tordent en tous sens, accompagnant leurs mouvements de force miaulements et hennissements… L’exercice de lâcher-prise est très réussi.

Dragons volants, molécules d’ADN et techno chamanisme

En se promenant autour des dancefloors, on découvre jour après jour quantité d’installations d’inspiration plus ou moins chamanique. La plus majestueuse est probablement un Indien d’une dizaine de mètres de hauteur, entièrement constitué de lianes minutieusement entremêlées, qui tient ses mains ouvertes devant lui dans un geste de prière. La nuit, il sert de support à du mapping et des groupes de promeneurs se perdent de longues minutes dans sa contemplation.

Un peu plus loin, on rentre par groupes d’une dizaine de personnes dans une pyramide de miroirs, dont une face en verre classique sert d’écran à une projection de labyrinthes et de fractales venue de l’extérieur. On trouve également deux incroyables dômes vidéo à 360 degrés, en particulier le deuxième sous lequel environ 50 spectateurs peuvent prendre place pour voir Samskara d’Android Jones, un artiste texan très prisé des grands festivals. Son film, entièrement réalisé en images de synthèse, est un voyage à grand spectacle inspiré par les védas et les mantras hindous, où l’on croise des dragons volants, des molécules d’ADN, des robots aux engrenages infinis, des constellations galactiques et des personnages à plumes. Un peu plus tard, il nous expliquera nourrir son art de visions obtenues sous ayahuasca et DMT, mais également lors d’une opération de chirurgie du cerveau à l’âge de 12 ans. À en croire les commentaires autour de nous, beaucoup de spectateurs ont d’ailleurs spécialement absorbé diverses substances hallucinogènes pour se mettre au diapason. Ce qui leur permet aussi, en sortant, de profiter au mieux des vibrations des spectaculaires peintures psychédéliques d’inspiration indienne et sud-américaine qui sont exposées dans une galerie faisant le tour du dôme. « Les thèmes abordés tournent autour des mandalas, des mantras, de l’art visionnaire. Nous tenons à ce que les œuvres aient un message spirituel, l’idée est d’ouvrir la conscience », détaille Artur Mendes, qui tient absolument à réfuter l’association traditionnellement faite entre drogues et psychédélisme.

Mais le programme du festival va bien au-delà de la musique et des arts visuels. Une semaine durant, un espace situé légèrement en retrait accueille jour et nuit des conférences et des projections, dont une partie sur le thème du chamanisme. D’une certaine façon, ce qui s’y raconte constitue le pendant intellectuel et parfois même la justification de la catharsis en cours dans le festival. On y projette des documentaires sur les débuts de Greenpeace, l’épopée hippie à Goa, l’économie responsable, un congrès chamanique au Groenland… Et, surtout, des dizaines d’intervenants prennent successivement la parole devant un auditoire de teufeurs particulièrement studieux, dont certains armés d’un cahier et d’un stylo. Le programme compte plus d’une soixantaine de conférences aux sujets aussi variés que la conscience de soi-même, l’approche scientifique de la consommation de drogues, la méditation zen comme reconnexion à l’univers, l’éducation alternative des enfants, l’organisation de festivals, la composition musicale ou encore la permaculture… Une petite université d’été, en somme.

« Le Boom ne fait pas juste partie de la scène trance, il va bien au-delà, souligne François Baudson. Il tend à une prise de conscience plus profonde, une connexion avec soi et donc avec l’univers. C’est aussi à ça que sert le chaman, à se mettre en rapport avec soi, à sentir qu’on fait partie d’un tout. » Un soir, vers minuit, on s’extrait du dancefloor pour écouter justement une conférence sur le « techno chamanisme » par une certaine Victoria Sinclair. Elle raconte l’épopée des Spiral Tribe, leur connexion à la Terre mère, le message sur le changement de société contenu dans leur morceau Forward the Revolution, le concept de la zone d’autonomie temporaire, le tribalisme des travellers anglais dont elle estime que la scène trance incarne aujourd’hui la continuité. Elle s’enflamme un peu à l’issue de son exposé lorsqu’elle assure que, lorsque nous dansons, « nous prenons l’énergie de la Terre pour l’envoyer vers le ciel », mais la situation finit par réellement partir en quenouille lorsqu’elle laisse la place à un « guérisseur » qui nous fait traverser des portes d’étoiles, des fractales et des galaxies à l’aide du Power Point projeté derrière lui. Heureusement, ça rigole pas mal dans le public.

Le Boom, un « festival de transformation »

Mais au-delà des discours et du folklore, le Boom tente d’avoir un impact concret sur le monde. L’équipe vient de racheter le site de son festival, sur lequel elle compte organiser des séminaires et des retraites spirituelles pendant l’année. Et, surtout, elle fonctionne de façon réellement écologique. « Nous avons planté énormément d’arbres sur cette terre où il n’y avait rien à notre arrivée il y a vingt ans, explique Geeta, qui travaille à sa communication. Nous n’utilisons que des toilettes à compost, qui nous servent à faire des jardins afin d’y cultiver des fruits. Notre eau est nettoyée par un système de filtration par les plantes et notre électricité est à 80 % solaire, les 20 % restants étant générés par de l’huile végétale récupérée auprès des restaurants, qui sont d’ailleurs tous construits avec du matériel recyclable. » Juste à côté du centre de conférences, un espace est également dédié aux petites entreprises qui proposent des outils écologiques : semences variées, cannabis médical, jardinage en ville, design paysager… On est devant un festival d’une cohérence impressionnante, tout fait sens. C’est un peu délicat à expliquer, mais cela en devient même un peu troublant. Si repenser le fonctionnement global de notre société semble une évidence, il est perturbant de se voir proposer toute une panoplie de spiritualités alternatives, alors que le manque de sommeil et la consommation de psychotropes empêchent de prendre le recul nécessaire. D’autant que nous sommes entourés de festivaliers qui semblent parfois bien illuminés et volontiers perméables à ce qu’on leur propose… En fait, le Boom est un festival dit « de transformation », d’où l’on peut ressortir différent ou du moins déstabilisé. « Nous souhaitons offrir aux participants un champ de conscience et un mélange des arts dans une approche spirituelle », explique Artur Mendes lorsqu’on l’interroge sur le sens profond de sa manifestation. « Il existe des dimensions que nous ne connaissons pas, nous souhaitons honorer notre créateur et transmettre un message d’amour, de tolérance et d’unité. Mais ce n’est ni un culte ni une secte, nous refusons la standardisation, l’orthodoxie. Chacun doit suivre sa propre quête. »

Article paru dans le Trax#199 spécial nouvelles cathédrales de la fête, en février 2017.