Photo en Une : © Aldo Paredes

 

Comment vous êtes-vous retrouvés plongés dans la musique ?

Darren : J’y suis arrivé par mes parents, quand j’étais jeune, qui écoutaient sans cesse de la bonne musique à la maison. On m’a offert mon premier disque à l’âge de 3 ans, et je n’ai pas arrêté de le jouer dans ma chambre, sans savoir que ce serait un jour mon métier. À 14 ans, j’ai eu mes premières platines, ce qui m’a vraiment entraîné là-dedans. J’ai joué pour la première fois deux ou trois ans plus tard. Et puis Derrick (May) et Juan (Atkins) sont arrivés, avec toutes ces sonorités de Detroit, ce qui a tout initié. Andrew Weatherall m’a offert ma première opportunité de jouer en soirée, pour une fête organisée par Boy’s Own. Il m’a beaucoup aidé. Ensuite j’ai rejoint Karl (Hyde) et Rick (Smith), et on a commencé à s’appeler « Underworld ». Et puis il y a eu Trainspotting, et tout s’est enchaîné. Maintenant voilà où j’en suis, avec Dave et Danny.

Danny : C’est arrivé à peu près de la même façon pour moi. J’ai été élevé dans une famille qui aime la musique. La Motown, James Brown, les Rolling Stones… Plein de genres différents. Quand j’avais 16/17 ans, j’étais un énorme fan de Prince, De La Soul, et de groupes comme The Cure. La première fois que j’ai touché une platine, c’était justement le jour de l’anniversaire de Prince, en 1989 ou 1990. On avait fait une énorme soirée en son honneur, on jouait seulement ses titres. J’avais même loué des platines pour 30£. J’ai fini par en acheter, et à ce moment, la house est arrivée. Mais la personne à qui je dois mon métier aujourd’hui, c’est Prince. Et je lui en suis tellement reconnaissant.

Dave : J’ai commencé aussi à un très jeune âge. Je collectionnais déjà les vinyles vers l’âge de 9 ans, alors j’ai fini par en faire une « discothèque » pour l’école… Donc j’ai été DJ bien avant que cela soit réellement considéré comme un métier. Mon rêve, c’était juste de pouvoir jouer dans un club local, un vendredi soir. En 1986, la house est arrivée soudainement ; cette musique venue d’une autre planète. D’un coup, être DJ ne signifiait plus seulement parler entre deux disques lors d’une soirée : c’était aussi créer et jouer de la musique. Je suis tombé en plein dedans. Et j’ai fini par travailler pour DMC (Disco Music Club), être journaliste chez Mixmag entre 1988 et 1991… L’acid house a fini par arriver, et c’est là où je suis définitivement devenu DJ et producteur.

Pouvez-vous nous raconter l'une de vos plus belles expériences ?

Darren : Le Pyramid Stage au Glastonbury. Et avoir fait partie d’Underworld. Mais on revient tout juste du Glastonbury, et c’était une expérience à part entière. Vraiment incroyable, je ne l’oublierai jamais. Faire de grandes scènes, c’est toujours un bonheur. Mais jouer dans des petits clubs aussi.

Danny : À vrai dire, tu pourrais choisir n’importe quel club ou festival, pour moi, la meilleure expérience c’est un tout. Quand j’ai commencé comme DJ, je n’avais même pas de passeport. Le fait de pouvoir gagner ma vie en faisant ce que j’aime le plus, en partageant avec le public… C’est ça la plus belle expérience. Ne choisir qu’un évènement…

Dave : C’est impossible. C’est un tout, oui.

Danny : On est encore là aujourd’hui, à faire ce qu’on aime. C’est exceptionnel.

Qu’est-ce qui vous a amené à jouer tous les trois ensembles ?

Danny : Il n’y avait rien de prévu. On se connait simplement depuis tellement d’années…

Dave : On était chez Global Underground au même moment. On a joué dans les mêmes clubs ensemble, en se rencontrant sans arrêt sur le circuit. Je crois que c’est Ministry Of Sound qui a démarré la chose, en bookant des vétérans de l’ère GU. J’ai fait une soirée avec Danny, et on nous a dit d’en faire plus de ce genre. On a embarqué Darren avec nous, et on a eu l’idée de « 3D » ; on s’est dit qu’on pouvait en faire une identité. On aurait pu être booké séparément, mais quand on arrive avec un concept tout neuf comme celui-là, les gens sont forcément curieux. Du coup on a fait Glastonbury, aujourd’hui Paris et le Latitude Festival dans une semaine…

Comment vous sentez-vous dans cette nouvelle culture « moderne » de la musique underground ?

Dave : C’est tellement différent de ce que c’était dans les années 80. C’est un peu comme essayer de comparer les Busby Babes (ensemble de joueurs talentueux de football anglais célèbres dans les années 50, ndlr) avec l’équipe actuelle de Manchester United. Dieu seul sait ce dont Bobby Charlton et Mark Jones auraient été capables face aux joueurs d’aujourd’hui.

Darren : On a appris à la dure, en mixant et en calant les morceaux à l’oreille. Aujourd’hui, tu as besoin des médias. De la gloire qu’ils pourront t’apporter et qui te servira à percer. Le talent n’est plus suffisant. Comme le dit Dave, c’est totalement différent.

Dave : Je me retrouve aujourd’hui à passer beaucoup plus de temps à gérer mon image, à devoir écouter la musique actuelle… Ce qui est assez dramatique. Mais c’est la règle : si tu ne te pousses pas à bout, tu ne peux pas y arriver. Il y a dix à vingt fois plus de DJ’s aujourd’hui qu’à l’époque. Et à peu près pareil en termes de clubs. Si tu sais gérer ton image, tu choppes des dates. Si tu es un excellent DJ, mais que le reste ne suit pas, tu n’y arriveras pas. C’est triste. Tu peux acheter des likes sur Facebook, mais pas de l’expérience.

Danny : Et quand bien même tu te débrouilles avec ton image, ou que tu embauches des professionnels pour le faire à ta place, tu n’en deviens qu’un artiste « à la mode ». Ça durera quelques années, mais pas pour l’éternité. En dehors de l’électronique, on vient tous de la musique. D’influences variées, pas seulement de « sons ». Pour moi, l’art d’être DJ restera intense, peu importent les tendances qui vont et viennent. Je suis heureux et reconnaissant du fait que ce n’était pas le cas quand tout a commencé pour nous.

Justement, si vous pouviez retourner à ces prémices, le feriez-vous ?

Dave : J’aimerais bien y retourner pour le week-end (Rires). Mais je ne pense pas qu’il soit possible d’y rester plus longtemps. On s’ennuierait très vite.

Danny : J’ai tellement de souvenirs de cette époque, mais il y a tellement de tracks qui sont désormais périmés… Le passé, c’était génial, mais si on oublie de penser à ce que l’avenir nous réserve, on finit par en perdre le fil.

Dave : Je pense que le meilleur de la musique est encore à venir.

Danny : C’est vrai. Quand je vais sur YouTube pour écouter des vieux titres, et que je lis des commentaires du style « c’était tellement mieux avant », ça m’énerve ! C’est du grand n’importe quoi ! C’était différent, mais ce n’était pas mieux ! Dave a raison, le meilleur arrive.

Vous pensez que c’est devenu plus facile de faire de la musique de nos jours ? Et surtout d’être reconnu pour son travail ?

Dave : Oh put*** oui ! Absolument. Je peux littéralement faire un track sur mon téléphone, tout de suite. D’un coup, les gens sans talent musical ou qui ne savent pas jouer d’un instrument peuvent se permettre de faire de la musique. À l’époque, trop de gens n’en étaient pas capables, et ont pu le faire avec le digital. C’était le rêve de l’acid house. Qui a fini en cauchemar.

Danny : Et c’est difficile d’être reconnu pour son travail. Avec 10 000 tracks sur Beatport par semaine…

Dave : Dans notre jeunesse, tu devais obtenir la confiance des investisseurs. Du mec qui allait se dire : « ok, je vais mettre de l’argent dans ce truc-là. » C’est pour ça qu’il y avait un filtrage, un contrôle-qualité. C’est un truc qui s’est évaporé avec le temps, et n’importe qui peut sortir n’importe quoi. Il y a toujours de l’excellente musique, mais ça prend beaucoup plus de temps pour la trouver.

Est-ce qu’il y a un artiste aujourd’hui qui vous plaît particulièrement ?

Darren : Justin Bieber ! (Rires) Non, plus sérieusement, Saytek. Je l’ai signé sur mon label (Detone), et il est vraiment bon.

Danny : J’adore le mini nouvel album de Floating Points. C’est de l’électro, mais c’est un peu dans le délire Pink Floyd aussi. Une merveille.

Dave : Personnellement, j’apprécie tous ces groupes qui mélangent l’électro aux autres genres, comme Glass Animals et Arcade Fire. Mais d’un point de vue purement DJ, je pense que Solomun a fait un travail remarquable ces dernières années. C’est un excellent DJ, et son label marche du tonnerre. Il fait partie de cette nouvelle vague de DJ’s qui m’intéresse.

Ce soir vous jouez à une soirée appelée « PURE Dinosaures »…

Danny : Oh ! Dave va répondre à ça ! (Rires)

Dave : Ouais, je n’étais pas très enchanté à cette idée…

…est-ce que vous vous considérez comme des dinosaures du genre ?

Dave : Je ne sais pas si le terme a le même sens en français. Parce qu’en Angleterre, quand on parle par exemple de « dinosaures du rock », on fait allusion à des artistes disparus. Mais c’est parce qu’au début je n’avais pas fait le lien avec le nom du club (Rex).

Danny : Je trouve que dinosaure est plutôt un compliment…

Dave : Nous sommes tous les trois créationnistes de toute façon, les dinosaures n’ont jamais existé… (Rires)

Vous seriez quel dinosaure du coup ?

Dave : Danny, tu dois en choisir un qui n’est pas carnivore… un herbivore ?

Danny : Je choisis quand même le T-Rex, comme on peut le voir sur mon T-shirt. Un T-Rex vegan.

Dave : Je prends le vélociraptor alors ! Darren ?

Darren : C’étaient les seuls que je connaissais… Ce soir je joue de la techno au Rex, on a qu’à dire que je suis un Techno-Rex !