Organiser une beach party d’un mois, c’est la solution imaginée par la Géorgie pour faire oublier l’image d’une région aux tensions géopolitiques exacerbées. Avec ses 500 DJ’s programmés, le plus long festival électronique du monde se déroulera du 14 juillet au 14 août sur le rivage d’Anaklia, au bord de la mer Noire. C’est sur cette même plage que s’est échouée en 2014 l’utopie du KaZantip, république de l’amour autonome et éphémère évacuée de Crimée après l’annexion russe.

En Géorgie, l’ombre du voisin russe plane toujours. Anaklia est le dernier village contrôlé par le gouvernement de Tbilissi avant la frontière avec l’Abkhazie, république autonome dont le statut est contesté : la République d'Abkhazie a déclaré son indépendance en 1992, mais elle n’est reconnue que par le Nicaragua, le Venezuela, Nauru et la Russie, qui y a installé 1 700 soldats à la suite du conflit russo-géorgien en 2008.

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Dès la première édition, le patron du festival, Giorgi Sigua, ex-responsable de l’office du tourisme géorgien, a pris en compte les tensions territoriales en offrant l’entrée gratuite à tous les Abhkazes, une “occasion de restaurer l'amitié”. “Dès le début, nous avons annoncé que les citoyens d'Abkhazie n’auront pas besoin d'acheter de tickets. On a aussi programmé des DJ's abkhazes, parce que nous faisons partie de la même nation. On ne veut pas s'impliquer dans les problèmes politiques, on veut plutôt tendre la main à nos voisins. Lors de la première édition, il y avait 75 personnes venues d'Abkhazie, 150 pour la deuxième et cette année, on en attend 300 ou 400. Sur 200 000 habitants, c'est un très bon résultat. On fait de notre mieux pour que les Abkhazes comprennent que nous sommes là pour la paix et la fraternité.”

Après la guerre de 2008 (qui s’est terminée par une victoire russe et la reconnaissance par la Russie de l'indépendance de l'Ossétie du Sud et de l'Abkhazie), la Géorgie ne contrôle plus que 70 % de son territoire. Et ses voisins ne sont pas les plus pacifiques. Elle partage sa frontière sud avec trois pays aux relations tendues, la Turquie, l’Arménie, l’Azerbaïdjan. Le génocide arménien reste un sujet de tension récurrent pour les interlocuteurs du régime d’Erdogan, tandis que l’Arménie et l’Azerbaïdjan étaient opposés lors de la guerre du Haut-Karabagh entre 1988 et 1994. Les hostilités ont d’ailleurs repris en 2016, faisant une trentaine de morts. Au nord et à l'est, les voisins de la Géorgie sont la Tchétchénie et le Daghestan, où des séparatistes tchétchènes cohabitent avec des combattants de Daech.

Et c’est justement pour ça que la Géorgie et toute la région ont besoin du Gem Fest, estime Giorgi Sigua. “L’an passé, de nombreux participants étaient issus de pays en guerre. Des juifs et des Arabes dansaient face à face, des DJ's d'Arménie et d'Azerbaïdjan partageaient les platines, des Russes et des Ukrainiens ont fait la fête ensemble. L’été dernier, il n’y a pas eu une seule bagarre, sur cinq jours avec 30 000 personnes ! Le message politique du festival, c'est : soyez heureux !”

Une situation géographique intéressante

Pour le fondateur du Gem Fest, ces voisins bruyants représentent surtout des clients potentiels. Pour la première édition, on a eu 90 % de Géorgiens, pour la seconde, c'était moitié-moitié avec les étrangers, qui venaient pour la plupart des pays voisins. Je pense que cette année, il y aura 70 % d'étrangers au Gem Fest, avec des Allemands, des Belges, des Français. Il y a un aéroport international à 1h30 de voiture d’Anaklia, à Koutaïssi.”

Le Gem Fest cache donc aussi une opération de promotion du tourisme autour de la mer Noire. Et il faut bien avouer que la destination a des avantages : peu connue, ses stations balnéaires ne sont pas encore bondées de baigneurs occidentaux, qui peuvent profiter de leur pouvoir d’achat. “Cette région est un endroit fantastique pour les touristes”, reprend Giorgi Sigua, qui déroule son argumentaire. “Il y a les montagnes et la mer, un parc national, un canyon… Pratiquement personne n'a besoin de visa pour venir en Géorgie, le taux de criminalité y est très faible et surtout les prix sont vraiment bas. C'est un pays très attractif mais il faut qu'on le fasse savoir.”

L’objectif affiché : s’affirmer comme une nouvelle destination en vogue “d’ici trois ou quatre ans”. En profitant des touristes de la fête. La capitale Tbilissi est déjà réputée pour ses nuits, grâce à l’exposition du Basiani, un club situé sous un stade de football qui fait jouer tous les week-ends les grands noms de la techno/house européenne (Ben Klock et The Black Madonna y passeront en juillet). Giorgi Sigua rêve de faire de la Géorgie une alternative à Ibiza : “Déjà, Ibiza est une île, il faut y aller en avion. Là-bas, une bouteille d'eau coûte 9 euros en club, une entrée, c'est 50 euros. Ici, la bouteille d'eau est à 50 centimes, le billet pour le Gem Fest coûte 200 euros pour le mois et tu as accès à tout. On peut faire venir tous les gens de la région. Par exemple, 100 millions de personnes vivent en Iran, et il n'y a rien là-bas niveau clubbing. Et les Iraniens peuvent venir en voiture. On a les pays arabes et du Golfe au sud, la Russie et l’Ukraine au nord, et à l’ouest, 500 millions d'Européens qui peuvent découvrir une destination totalement nouvelle pour bien moins cher que ce dont ils ont l'habitude. Le marché est énorme autour de nous.”