Photo en Une : © Luc Viatour


Casa Voyager ? C'est le nom de la gare Casablanca, la capitale économique du Maroc. “Casa Voyageurs”, c'est l'endroit où les gens, été comme hiver, sous la pluie ou un soleil de plomb, attendent impatiemment le train, jamais à l’heure. Parfois, c’est l’histoire de quelques minutes, mais très souvent, ça dure des heures.

Ce train, Driss Bennis (OCB), Youssef Benjelloun (Kosh) et Jonas Bengio (Viewtiful Joe) en ont eu assez de l’attendre constamment. Ils décident alors de changer de voie. L’univers de la nuit marocaine ne leur plaît pas, car trop stéréotypé : des boîtes qui diffusent de la musique commerciale sans arrêt, des clients qui viennent pour se montrer et dépenser un maximum, et consommer sans limite un alcool qu’ils boivent sans grand intérêt, alors qu'eux rêvent de Detroit, de groove, et de ce qui a marqué leur découverte de l’underground.

Des débuts compliqués

Le plus dur pour Casa Voyager n’aura pas été de se lancer dans la production, comme on pourrait le croire quand on est un jeune compositeur confronté aux logiciels de MAO : faire du son, ce n’est pas le plus complexe, tant que l’on a de l’inspiration et de l’ambition.

Non, l'enfer au Maroc, c'est les autres : tout un pays qui, inscrit dans des mœurs et des traditions particulières, a du mal avec les nouvelles tendances. Un pays dans lequel il est difficile de changer les codes et de perturber le quotidien, mais qui finit petit à petit par se laisser aller, comme en témoignent les récents évènements comme l’Oasis Festival ou l’Atlas Electronic.

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L'ouverture se fait donc progressivement vers de nouveaux horizons, dont fait partie la musique électronique. Mais comme Rome ne s’est pas faite en un jour, l’underground marocain n’explosera pas (encore) demain. « Si vous m’aviez contacté il y a quatre ans, je vous aurais dit que la scène au Maroc, c’est juste n’importe quoi. Mais aujourd’hui, ça devient très positif. Par exemple, je respecte beaucoup ce que font des mecs comme le collectif Moroko Loko, parce qu’ils démocratisent l’underground », nous explique Driss Bennis. Ici, il faut faire sa propre promotion pour faire avancer les choses. Driss l’a compris, et c’est pour cela qu’il est parti du côté de Berlin et ses possibilités infinies.

Un triangle Berlin-Paris-Casa

Berlin, Paris, Casablanca. Un triangle irrégulier pour couvrir une large zone. Et si Driss Bennis (Berlin) et Viewtiful Joe (Paris) ont la tête en Europe, ils maintiennent leur regard tourné vers le Maroc, objectif final d’une quête de reconnaissance, tout en pensant à leur compère Kosh resté sur place à Casablanca.

Dans la capitale allemande, Driss a su trouver des opportunités pour Casa Voyager. Gérant tout le côté administratif, communication, presse et releasing, il n’en reste pas moins producteur. « Je suis arrivé à Berlin et j’ai commencé à faire écouter nos tracks à quelques personnes, qui nous ont dit que c’était vraiment bon et qu’il fallait continuer à persévérer et à travailler. Les boss de Rue de Plaisance et Cabaret Recordings nous ont même dit : “C’est de la frappe ce que vous faites.” Ça nous pousse à vouloir en faire plus. On n’avait pas la confiance, pas la vision, on était juste des petits producteurs… et les artistes viennent nous dire que notre taf est super. » Une belle perspective d’avenir pour le label, et c’est tout ce que ses protagonistes demandent. Décidé à faire évoluer son pays, Driss prévoit de retourner définitivement à Casablanca avec le projet d'ouvrir un magasin de disques afin de boucler cette boucle entre festivals, labels et milieux underground. Il y retrouvera Youssef, aka Kosh, tiraillé entre vie professionnelle et vie artistique. Travaillant à plein temps dans une banque à Casablanca, le DJ n’a pas le temps de s’adonner à 100 % au son. Son prochain EP est prévu pour début 2018.

Les deux jeunes Marocains restent quand même orientés vers l’Europe, grâce à leur acolyte Jonas Bengio, alias Viewtiful Joe, dont la musique se définit plus comme une électro proche de celle d’E.R.P.. Etabli à Paris, où il travaille, Jonas évolue dans un milieu déjà mûr, mais où les possibilités pour de petits artistes sont plus nombreuses et réelles. Une position qui fait de lui l’élément de liaison avec l’underground européen, une fois Driss rentré au pays.

Detroit dans le viseur

Comme tant de producteurs européens, le trio marocain est tombé dans la techno avec les disques de Detroit et notamment ceux de Juan Atkins. Les influences du leader des Belleville Three, l’ambiance de la techno à ses premiers développements et le groove, très important pour les trois associés, forment l’essence de ce que l’on ressent quand on écoute leur première compile, Casa Sports vol. 1, dont la sortie est prévue pour le 10 juillet 2017.

« Notre vraie influence, c’est Detroit. Juan Atkins, pour moi, c’est un dieu, pas dans le sens où il a inventé la techno, mais parce qu’il y a une certaine vie et une émotion dans ses morceaux. C’est quelque chose qu’on a beaucoup perdu aujourd’hui… On a perdu en intensité. J’ai l’impression que les tracks sont vides. Mais les vrais artistes persistent encore, il suffit d'écouter le dernier live d’Aphex Twin. »

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Eux aussi, comme Model 500 et ses amis, ont connu l’électro à travers ses précepteurs comme Kraftwerk. Ou avec des artistes plus récents à la musicalité similaire comme Anthony Rother. Et puis les anciens, les nouveaux, l’univers entier de la musique underground, apportée par avion, par Internet et par les flyers du Rex Club !

« J’ai commencé à écouter de la techno en 2005-2006, raconte Driss. Ma sœur était en France et a un peu vécu la première vague du Rex et de ce milieu quelques années avant. Elle est rentrée avec tous les flyers des soirées, et je voyais pour la première fois Richie Hawtin, avec sa tête d’alien… Quand t’as 13 piges et que tu vois ça, tu te dis : c’est qui ce mec ? Alors je me suis mis à écouter Plastikman, par curiosité. »

Ce qui les amènera plus tard à se lancer dans la production, à l'instar de cette nouvelle vague de DJ’s marocains qui s’installent petit à petit dans les clubs du globe. Comme Jalil Yassir, inventeur des soirées The Hive à Montréal, qui ont redonné un coup de fouet à la vie nocturne de la ville canadienne, et dont la collaboration avec Casa Voyager est à prévoir. Ou l’artiste Bergsonist, qui a grandi au Maroc et qui est désormais installée à New York, signée sur le label Börft Records.

Pour l’instant, Casa Voyager veut simplement réaliser quelque chose de concret. Et si ça pète dans quelques années ? « On sait que même si ce qu’on fait maintenant s’arrête dans trois ans, il restera quelque chose pour les générations futures. On veut vraiment se consacrer au marché marocain, mais aussi européen, que nos disques soient vendus dans les mêmes bacs que nos artistes préférés. »

Le boss OCB et Kosh joueront à l’Atlas Electronic, festival pluriculturel de Marrakech du 24 au 27 août, en live et en b2b, avant de se retrouver chacun leur tour sur la Red Light Radio Stage pour un DJ set. En attendant la sortie officielle de leur mixtape Casa Sports Vol. 1, le 10 juillet, que vous pouvez vous procurer sur leur site (faites vite, la moitié est déjà partie en précommande !), Trax vous la fait écouter en exclusivité et en intégralité.