Photo en Une : © Bojana Janjic

par Lazara Marinkovic

"Intense" est un mot trop faible pour décrire cette expérience.

Cette année, du fait de l'appartenance de Resonate au programme We Are Europe, les festivals C/O Pop et Sónar & Sónar+D étaient invités à exposer leur propre vision de l'avenir de la culture en Europe, au travers d'une excellente programmation de conférenciers et de performeurs. Parmi eux, l’incroyable designer numérique Christopher Bauder, le producteur d’ambient Biosphere, le fondateur du club Tresor de Berlin, Dimitri Hegemann, la chercheuse et artiste Joana Moll, et l'inimitable rappeur queer, poète et militant, Mykki Blanco pour n'en citer que quelques-uns.

Plus de 3 000 visiteurs, ainsi que des dizaines de chercheurs, artistes, musiciens, geeks et gens farfelus du monde entier se sont vus confier pour mission d’examiner le rôle actuel de la technologie dans la musique et les arts. Resonate était impatient de révéler comment les artistes, les programmeurs et les penseurs de différents domaines répondent à de nouveaux phénomènes, technologiques, mais aussi sociétaux, politiques et culturels. Tout est connecté et tout est lié.

photo by Tina Maric

Situé en plein cœur de Belgrade, le magnifique et lumineux bâtiment de la Kinoteka (les archives du cinéma yougoslave) est une nouvelle fois devenu le foyer des conférences du Resonate. Suspendus au toit en verre, au-dessus des têtes des visiteurs, les ballons surdimensionnés affichant les logos du festival sont une marque de fabrique qui apparaît sur plus ou moins chaque image taggée #resonatefestival ou #res17. La piscine et la salle principale étaient réservées aux conférences et aux présentations. Les derniers étages, aux ateliers et aux coins chill. Il n'y avait pas une minute où le lieu n'était pas complètement bondé. Les gens en voulaient pour leur argent, et à entendre les standing-ovations et les applaudissements, ils n'ont pas été déçus.

La ville comme exposition

En marge des conférences, des ateliers, des débats, des représentations musicales et des fêtes épiques, la ville de Belgrade devient elle-même une partie unique et sous-jacente du Resonate. Malgré la froideur apparente de ses blocs post-soviétiques en béton amalgamés à un mélange schizophrénique de styles architecturaux, du sang chaud coule dans cette ville qui émet une chaleur sincère. Elle a été détruite et reconstruite presque autant de fois que Jérusalem, mais a toujours réussi à renaître de ses cendres. Pendant des siècles, Belgrade a été une porte entre l'Est et l'Ouest, un point de conflit autant qu'un melting-pot de toutes ses contradictions. Pour paraphraser Withman : "Belgrade est grande, elle contient des multitudes de choses."

Aujourd’hui n’est pas différent

Depuis des années, de nombreux blogueurs et des publications plus ou moins prestigieuses ont tenté de présenter Belgrade comme le « nouveau Berlin» de l'Europe de l’Est. Allez, sérieusement ? 
Bien sûr, du point de vue superficiel d'un touriste moyen occidental, elle pourrait ressembler à Berlin pour sa vie nocturne infaillible, pour l'alcool bon marché, pour la nourriture savoureuse et pour ses rares quartiers "hipsterisés". On pourrait même argumenter que Resonate est un petit CTM Festival d'Europe de l'Est, pas vrai ? Mais en vérité, Belgrade manque de presque tout ce qui fait que Berlin est Berlin. Alors que la Serbie lutte contre la pauvreté, le chômage, la corruption, les infrastructures qui s'écroulent, les musées fermés, l'absence de politique culturelle et de liberté de la presse, Belgrade porte encore le poids des guerres dont les cicatrices les plus récentes sont toujours visibles sur les bâtiments démolis en 1999. Les bombardements de l'OTAN, voués à disparaître pour être remplacés par des centres commerciaux de luxe et des projets immobiliers financés par des investisseurs étrangers.

Néanmoins, dans toutes ses contradictions et imperfections, Belgrade reste une grande ville magique. Le festival a pris place au milieu des tensions sociales et politiques en Serbie ; tout le mois d'avril a été marqué par des manifestations quotidiennes contre le régime actuel, déclenchées par les résultats des élections présidentielles dont des milliers de manifestants, en majorité jeunes, prétendent qu'ils ont été truqués – une information qui ne pouvait guère être lue dans la plupart des médias serbes.

Le grotesque de Belgrade était sans doute le plus manifeste lors de la journée d'ouverture du festival, lorsque les visiteurs de Resonate sont venus voir deux expositions dans la galerie Pro3or, située juste à côté de la clinique de Médecins Sans Frontières et des quelques centres d'intégration pour les réfugiés arrivés à Belgrade sur leur route vers l’Europe. À quelques centaines de mètres de la magnifique installation audiovisuelle spatiale de Florence To EOAN et de la fascinante collaboration SIGNALS entre les artistes numériques Rick Silva et Nicolas Sassoon, un millier de réfugiés majoritairement Afghans vivent dans des casernes abandonnées, des entrepôts, des parcs et des parkings, près de la gare principale, dans des conditions de vie dégradantes. Tout le quartier de Savamala (où se trouve la galerie) a été un point d'accès et un lieu de repos pour de nombreuses personnes déplacées dès le début de la crise des réfugiés en 2015. Plus d'un million d’entre eux ont traversé la Serbie, en route vers ce qu'ils espéraient être une vie meilleure. Ceux qui ne peuvent pas passer en raison des frontières fermées et des politiques de migration sévères de l'UE restent bloqués en Serbie, attendant un coup de chance dans des camps à travers le pays, tandis que d’autres errent, absents, dans les rues.
C’était presque surréaliste d’observer les regards confus des visiteurs de Resonate, fumant et discutant devant la galerie bondée, échangeant des regards curieux avec les jeunes réfugiés qui passaient par là. Ils ont une chose en commun ils sont tous des invités de la ville. Sauf, bien sûr, que les uns peuvent voyager, vivre et créer librement, tandis que les autres se voient refuser certains des droits et libertés humains les plus fondamentaux.


SIGNALS par Sassoon et Silva, photo by Tina Maric

En entrant dans la galerie Pro3or, des fenêtres obstruées de draps sombres bloquant la lumière du soleil, on entre dans le royaume de Sassoon et Silva, un paysage marin rendu monumental, qui nous enlève instantanément à la réalité du monde extérieur. Projetée sur les murs de la galerie, chaque vidéo réplique une vision d’eau infectée par une substance huileuse et électrique traversant la surface de l’écran. Intégrer le jeu de Sassoon avec les motifs et les textures générées par ordinateur, imitant des formes naturelles, aux paysages idéalisés de Silvan, invite l'observateur à adopter la vision spéculative de l'artiste, celle d'un monde naturel exposé à une altération humaine permanente.

Les arrangements sensoriels peuvent créer un impact émotionnel et psychologique, un fait bien connu de Florence To. Dans le sous-sol vide, son installation audiovisuelle participative EOAN est un majestueux voyage. Des vibrations créées par les visiteurs qui frappent des tuyaux en aluminium accrochés au plafond, produisent des harmoniques et des résonances qui modifient la perception de l'espace. Plus les tuyaux sont stimulés, plus les panneaux LED s'illuminent et les vibrations s'intensifient. Venant du milieu du design de mode, Florence To applique les mêmes principes et les mêmes techniques dans son travail sur les espaces, explique-t-elle lors d'une conférence à Kinoteka plus tôt dans la journée. L'espace est un corps.

Nous (ne) dansons (pas) seuls

En parlant de corps, le conservateur et chercheur serbe Bogomir Doringer a présenté son projet interdisciplinaire à long terme "I Dance Alone", une étude passionnante de chorégraphies collectives et individuelles sur les dancefloors à travers le monde qui a vocation de devenir un long-métrage. Des prises de vues aériennes de différents festivals et boîtes de nuit examinent ces lieux comme un organisme qui pourrait servir de miroir à son environnement socio-politique et à ses changements. Pour Doringer, comme pour de nombreux Serbes qui ont trouvé une échappatoire mental dans les raves pendant les années 90 dans la Yougoslavie déchirée par la guerre le clubbing est à la fois une question personnelle et politique. Le projet rassemble des scientifiques et des experts de différents domaines, et questionne si les dancefloors incarnent aujourd'hui la même urgence sociale liée à la crise politique actuelle.

En même temps, «I Dance Alone» offre un potentiel pour éveiller, et encourager les corps à venir sur les dancefloors. Word, la soirée de fermeture de Resonate, sera enregistrée et incluse dans le projet.
Dimitri Hegemann, un homme qui a contribué à façonner la scène techno européenne, a aussi offert une présentation inspirante sur ses 25 années de travail dans la culture de la nuit. Fondateur du légendaire club Tresor de Berlin, Dimitri continue à s'imposer en tant qu'activiste culturel et organisateur communautaire, capable de transformer les ruines industrielles abandonnées en espaces culturels. Pensant que sa créativité est "trop" concentrée à Berlin, il s'est donné pour mission de la déplacer vers d'autres pays en encourageant des dirigeants à créer des espaces pour des initiatives créatives locales. "Berlin est complètement booké. Restez dans votre ville natale et construisez quelque chose", a déclaré Hegemann lors du débat « What Algorithms want », animé par la conservatrice et critique Régine Debatty, avec Florence To et Gabrielle Jenks du festival AND en tant que conférencières invitées.

Underground est un euphémisme

Drugstore, la célèbre "cathédrale techno" de Belgrade était une fois de plus l'un des principaux lieux de musique de Resonate. Situés à la périphérie de la ville, ces anciens abattoirs transformés en un club pour lequel le mot underground est un euphémisme, ont accueilli une vitrine d'artistes de musique électronique et expérimentale. C’est sale, c’est brut et bien sûr, il y a une statue de Christ crucifié, baigné d'une lumière rouge, au-dessus des portes de la salle principale. Tout est à sa place.

Juste après le set drone plutôt entraînant de Roly Porter, Yves Tumor est entré sur scène. Sa performance a fait sortir la moitié de la salle, qui se bouchait les oreilles et fermait les yeux. La majorité de la foule est totalement consciente que le live de cet artiste d'avant-garde n'a rien à voir avec son magnifique album Serpent Music qu'ils écoutent dans leurs chambres. On aurait presque dit une punition collective que seuls quelques-uns étaient prêts à accepter. Avec tous ces sens mélangés, vous pouviez littéralement voir le bruit et quitter votre corps. Les tentatives de danse étaient vaines (ce que j’ai personnellement apprécié). L’exceptionnel set suivant de Peder Mannerfelt était en totale opposition, et s’offrait comme une récompense pour les survivants. L'expérimentateur suédois a comblé le vide du club, à la fois avec ses appareils et sa dérangeante marque de fabrique : une perruque blonde pendant sur son front, se mêlant à l'animation hypnotique projetée sur l'écran derrière lui. Tout comme Porter plus tôt cette nuit-là, il a mis au défi les limites de la musique de club futuriste, l'autre côté de la techno, au plus grand plaisir de la foule dansante.

Allons à Dom Omladine, le centre culturel pour la jeunesse de Belgrade, l'autre lieu musical de Resonate avec un statut culte et une histoire (sous) culturelle chargée. Dans le hall principal, calmement debout sur scène, dans l'obscurité complète et en jouant de sa guitare devant un mur d'amplificateurs, Stephen O'Malley de Sunn O))) a mis les sens auditifs du public à l'épreuve ce premier soir. Après 30 minutes de distorsions et de symphonie de drone magnifiquement désagréable, la foule a lentement commencé à se briser. Deux nuits plus tard, l'artiste attendu était Lee Ranaldo, fondateur et personnage clé de Sonic Youth. "Connaissant certaines de ses releases post-Sonic Youth, je suis un peu effrayé à l’idée de ce show", disait un fan de SY près de moi. Mais il n'y avait rien à craindre. Après avoir fait un signe de tête à Anna Von Hausswolff et à son groupe néo-gothique, dont la performance a même fait tomber amoureux ses premiers auditeurs, Ranaldo a livré un voyage acoustique puissant et émotionnel. Bien que ses guitares fussent désaccordées et semblaient d'abord n'en faire qu'à leur tête, les problèmes ont disparu après quelques chansons. Il a continué à siroter un verre de vin, à jouer avec un violon et à frapper des guitares avec des baguettes, et à la fin du concert, l'atmosphère était détendue comme si tout le monde était debout dans son salon. "J'ai entendu dire qu'il y a des choses politiques étranges qui se passent ici. Il se passait aussi des choses politiques étranges dans mon pays. J'ai écrit cette chanson avant les élections. Jonathan [Lethem] m’a dit que ce pourrait être une chanson de révolution. Pour moi c'est une chanson de résistance", a déclaré Ranaldo alors qu’il commençait à jouer les premières notes de "Thrown over the wall". 
Le jour d'après, à Kinoteka, le musicien a livré une performance exclusive de "guitare suspendue" devant une salle emballée. "Des questions ?" Demanda-t-il à la fin. Il était étrange d'entendre tout simplement un silence complet de la part du public. Bientôt, tout le monde se précipita pour se reposer avant la grande nuit de fermeture au Drugstore.

Et c'était enfin l'heure. Le couronnement. Une grande soirée spectaculaire de 10 heures a décollé avec une belle collaboration entre le producteur techno serbe Regen et l'artiste et technologue espagnole Alba G. Corral, dont la performance a donné sens aux "A" et "V" d' Audio-Visuel.

Regen, photo by Bojana Janjic



Le producteur légendaire d'ambient Geir Jenssen aka Biosphere, a conduit le public dans des domaines inconnus en jouant un ensemble de ses anciennes track. Sa performance transcendante était suivie d'un visionnage de scènes de films de science-fiction, qu'il utilise également en tant que samples.

Mais quand Mykki Blanco a grimpé sur la scène avec sa robe de mariée blanche et sa casquette de baseball, c'était un fantasme de princesse complètement punk. Il ne lui a pas fallu longtemps pour sauter dans la foule, puis sur le bar, puis de nouveau sur scène, jusqu’aux platines du DJ, ennuyant seulement les agents de sécurité. Intensif et explosif, mais jamais agressif, l'ange cosmique a cassé la baraque, et joué principalement les chansons de son premier album studio Mykki devant plus d'un millier de personnes stupéfaites et extatiques. "Nous devons protéger les queers, nous devons protéger tout le monde ! Hallelujah! ", a crié la princesse, reprise par le public. "Faites que vos flashes de téléphones portables se transforment en lucioles", a-t-elle demandé à l'intro de "Highschool Never ends". Après que Addison Groove et Jackie Dagger et Feloneezy de Mystic Stylez sont passés, Mykki est resté faire la fête avec les clubbers infatigables jusqu'au couvre-feu, à 7 heures du matin. Ce soir-là, tout le monde était chez soi.

Mykki Blanco, photo by Lazara Marinkovic


À Resonate, tant de choses se produisent tout le temps. Il est difficile de ne pas mentionner tous les autres participants étonnants et leur travail, comme Lawrence Lek et ses spéculations radicales sur l'avenir de l’IA, ou le duo interdisciplinaire Pussykrew qui se cache derrière la vidéo «That Other Girl» de Sevdaliza et d'autres projets extraordinaires dans lesquels ils explorent les concepts post-humains, les identités fluides et les transformations futuristes. Il y avait aussi Antye Greie, aka AGF, poète, producteur et activiste sonore qui conte les déplacements soniques et produit de la musique en utilisant des champignons et des sons de protestations du monde entier. Ou Alan Butler, dont la série en mouvement de "Down and Out in Los Santos" documentait la pauvreté au sein du jeu GTA V. Ah, et ai-je mentionné l'étonnant Thomas Ankersmit et la performance AV de Phill Niblock qui ont presque fait fondre les amplificateurs ? La liste continue.

Peut-être un jour, dans un futur à la « Black Mirror », l’IA et d'autres technologies nous permettront de suivre toutes les présentations, les conférences et les performances qui se chevaucheront. L'une des choses que j’ai le plus appréciées à Resonate, c'est que le festival offre plus de questions et de possibilités que de réponses fermes. Alors, à quoi ressemblera le futur ? Il est aussi sombre qu'optimiste. Hyperconnecté, artificiel et digital, mais toujours humain, fluide et étrange. Nous allons simplement continuer à poursuivre le cheminement jusqu'à l'année prochaine et imaginer l'avenir ensemble une nouvelle fois.