Photo en Une : © Brice Robert

Par Vincent Carry

Les porteurs de projets, issus de l’ensemble du territoire européen, accueillant plusieurs millions de spectateurs par an, doivent se mobiliser face à la montée des populismes et appeler à une prise de conscience immédiate du rôle crucial de la culture et en particulier de la musique pour régénérer le projet européen.

Ce sont des constats qui paraissent aujourd’hui bien trop ressassés : celui de l’effondrement des modèles économiques, sociaux et politiques des démocraties libérales ; celui de la fermeture progressive des frontières suscitée par la peur de l’autre ; celui d’une Europe paralysée par ses crises, en panne de projets signifiants. Les différentes échéances électorales cristallisent, semaine après semaine, le succès des populismes sur un nombre croissant de territoires, de la Hongrie d’Orban au Royaume-Uni du Brexit, des États-Unis de Trump à la Turquie d’Erdogan, peut-être bientôt aux Pays-Bas où l’extrême droite s’approche dangereusement des portes du pouvoir, ou encore en France alors que la candidate du Front national semble confortablement installée en tête des intentions de vote au premier tour de l’élection présidentielle.

À l’heure où les valeurs progressistes perdent du terrain, acteurs culturels, équipes de festivals, de salles de concerts, de tiers-lieux, de nouveaux médias, de collectifs, doivent s’engager et affirmer qu’il est encore possible pour l’Europe de changer son fusil d’épaule, appeler les institutions de Bruxelles à réincarner le rêve qui a été aux racines de ce projet collectif. Refusons le discours selon lequel la culture est un luxe réservé à une élite privilégiée. Au contraire, elle demeure le creuset de notre civilisation. La culture que nous défendons au travers des musiques live et électroniques, qu’elle soit le fait de festivals, de clubs ou de salles de concerts, est destinée à tous. Elle incarne l’un des derniers lieux de mixité, dans sa capacité à rassembler sans discrimination de sexe, d’âge, de milieu ou d’origine.

L’essence même des projets de coopération que nous menons au niveau européen est de créer des ponts entre langues, populations, cultures et territoires. De Berlin à Lisbonne, en passant par Thessalonique et Paris, les militants de la culture mobilisent quotidiennement leurs énergies afin d’attiser toujours plus la curiosité pour l’ailleurs, chez les publics comme les artistes. L’Europe ne se fait pas que dans des salles de réunion de la Commission et du Conseil ; elle se façonne d’abord dans ces lieux où la jeunesse se réunit spontanément, que ce soit lors d’un festival de musiques électroniques et indépendantes en Autriche, ou à l’occasion d’un concert psyché-rock danois dans une salle barcelonaise.

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Une culture plurielle, inclusive, ouverte sur le monde et connectée aux nouvelles générations est la première étape vers la reconstruction du projet européen. La culture, les rassemblements, qu’ils se fassent autour de forums engagés, de concerts ou de festivals, autour de musiques live et électroniques, ne peuvent être considérés comme simplement accessoires mais doivent être pleinement investis. On peut rappeler à cet égard les mots de Winston Churchill lorsque se posait la question de réduire les fonds alloués à la culture alors que l’Angleterre restait seule au monde face à la barbarie nazie : « Mais alors, pourquoi nous battons-nous ? » Pourquoi nous battrions-nous, si ce n’est pour notre culture ?

L’Europe ne peut plus se résumer à la simple gestion de ses problèmes. Il s’agit de réfléchir au-delà de l’immédiat et de la constante pression de la rigueur budgétaire. De l’aveu même de l’actuel président de la Commission européenne, les dirigeants actuels qui président à la destinée du continent sont « les faibles héritiers d’une génération de géants ». Devons-nous pour autant tous nous soumettre à cet état de fait et abandonner le combat à notre tour ?

Le projet européen doit se défaire de son image perçue comme trop distante et réaffirmer ses valeurs. Le respect de la dignité humaine, la liberté, la démocratie, l’égalité, l’état de droit et le respect des droits de l’homme ont fait de l’Europe une zone de paix. La réappropriation de ces valeurs, aujourd’hui mises à mal par une crise des politiques et de notre société – dont l’avenir se dessinera en Europe dans les prochains mois –, ne se fera pas sans une reconnaissance et une prise en considération de la culture comme source d’inspiration et de création, de défrichage et de bouleversement, de mobilisation de la jeunesse et des nouveaux citoyens. Les acteurs culturels de l’innovation européenne doivent désormais porter le drapeau d’un nouveau projet, mais rien ne sera possible si l’UE ne déploie ses ressources sur des sujets positifs et fédérateurs. L’Europe n’a qu’une issue si elle veut se relever : générer à nouveau du rêve. Encourager davantage de projets culturels volontaristes, c’est entamer une démarche tangible pour redessiner le projet européen et offrir aux citoyens la possibilité de se retrouver dans des valeurs communes.

Parce que l’avenir de l’Europe réside dans sa culture et que son futur reste à écrire.

La 15e édition du festival Nuits sonores aura lieu du 24 au 28 mai 2017 à Lyon, tout comme la 7e édition du European Lab forum qui se déroulera, elle, du 24 au 26 mai.