Photo en Une : © DR

Brian Shimkovitz, qui a embrassé l’allias Awesome Tapes from Africa, est un amoureux de musique, particulièrement de celle d’Afrique. Cela fait maintenant plus de dix ans que cet Américain s’emploie à réunir les perles de la musique africaine, tous genres, époques et pays confondus. Son blog éponyme fondé en 2006 s’est mué en label indépendant dans le courant de l’année 2011. Depuis qu’il a commencé, Brian Shimkovitz respecte à la lettre l’objectif qu’il s’était fixé : « Connecter le plus de gens possible avec la musique et les musiciens. »

Pour y arriver, il n'hésite pas à mélanger tous les styles, des plus traditionnels aux plus contemporains, du funk au dancehall, en passant par l'afrobeat, cher à l'incontournable Fela Kuti, le tout habilement organisé en DJ sets panachés. Bien sûr, tous les tracks qu'il choisit sont tirés de sa très importante collection personnelle ; Awesome Tapes from Africa porte bien son nom.

Sa prochaine release, Umoja 707, une réédition d'une oeuvre originale paru en Afrique du Sud en 1988, sera disponible sur la plateforme et label Awesome Tapes from Africa le 5 mai prochain.

Ta carrière musicale a démarré alors que tu étudiais l’ethnomusicologie (l'étude des rapports entre musique et société). C'est atypique.

J’ai étudié à l’université de l’Indiana de 1999 à 2003 dans le département d’ethnomusicologie et de folklore. C’est ici que je me suis spécialisé dans la musique africaine. Â ce moment-là, j’ai décidé que je ne deviendrais pas musicien, à rester confiné dans une salle pour me perfectionner. Je voulais bouger, aller sur le terrain. Je suis alors parti au Ghana pour y étudier le rap. J’ai pensé que ce serait un très bon travail de recherche. Certains de mes professeurs m’ont même encouragé à aller plus loin.

Pourquoi le Ghana ? Et pourquoi le rap ?

J’avais rencontré des personnes qui y avaient déjà été et m’en avaient parlé en bien. C’était la première fois que je quittais les États-Unis et c’était une bonne opportunité pour vivre un réel choc des cultures, et me familiariser avec celle de l’Afrique de l’Ouest. J’ai choisi le rap car j’en écoutais beaucoup aux USA, mais surtout parce qu'il y a énormément de connexions entre l’Afrique de l’Ouest et la musique américaine. Le rap n’existerait sans doute pas sans ses racines africaines. C’était très intéressant de voir le revers de la médaille, comment les jeunes Ghanéens interprétaient la culture hip-hop à leur façon. À ce moment-là, la technologie se propageait rapidement dans tout le Ghana et il y avait beaucoup de nouveauté. Donc je suis parti pour cinq mois dans différents endroits du pays, dormant chez l’habitant. J’ai beaucoup écouté la radio, je me suis baladé dans les marchés et magasins, en posant toujours plein de questions. Je suis devenu ami avec des personnes qui m’ont donné énormément de conseils ; je sortais avec eux aussi. On a fait beaucoup de choses ensemble. Puis, l’heure était venue de retourner à l’université. J’ai présenté mes travaux aux professeurs et ils m’ont recalé. J’ai obtenu mon diplôme l’année suivante. Après quoi, toute ma vie a changé. J’ai eu une nouvelle opportunité pour me lancer dans d’autres recherches.

Et tu es reparti au Ghana…

Oui, cette fois pendant un an, afin de peaufiner mes recherches. C’était encore une fois une expérience très positive et enrichissante. Mais je me suis aperçu que ces recherches ne me mèneraient pas à grand-chose d’autre que d’écrire des articles scientifiques. C’était pour moi une perte de temps, même si j’aime lire ces textes…

Tu as lâché ton plan de carrière ?

À la base, je voulais travailler dans le secteur public. Je me suis engagé dans l’industrie musicale pour y faire de la promotion. Je me suis occupé de projets d’artistes américains et africains de jazz, expérimental, classique… Cela m’a permis de rester en contact avec mon domaine de recherches. Et avec le recul,  je crois que c’est ça qui m’a donné les couilles de lancer un projet commercial comme celui d’Awesome Tapes from Africa.

Ton blog était déjà lancé ?

Je l’ai mis en ligne au cours de l’année 2006, peu de temps avant que je parte à New York. Brooklyn, pendant ces années 2005, 2006, 2007, baignait vraiment dans la créativité et la curiosité. Il y avait beaucoup de musiciens et de groupes qui rayonnaient. C’est justement à ce moment-là que les gens ont commencé à s’intéresser à mon blog. Je ne faisais pourtant aucune publicité pour ma plateforme, je n’étais même pas inscrit sur Facebook ! En fait, ce sont surtout les musiciens des alentours de New York qui s'y sont intéressés en premier, avec d’autres fanatiques de musique… En tout cas, j’ai pris beaucoup de plaisir à lancer cette plateforme.

Quel était ton objectif avec ton blog ?

Tout d’abord, je cherchais un moyen de montrer aux gens à l’extérieur du Ghana à quoi le paysage musical ressemblait, ou à quoi il pouvait ressembler. En 2005/2006 aux USA – sans parler de la France, un cas à part, qui distribuait déjà beaucoup de musique africaine –, les disquaires rangeaient toutes les musiques africaines dans un bac nommé « world music », une appellation ridicule. Il y avait des shops où tu pouvais trouver des perles rares pour une poignée de dollars, car personne ne les collectionnait à l’époque. On pouvait retrouver ce genre de bacs avec les mêmes perles dans d’autres villes, pas nécessairement dans la ville ou le pays d’origine des artistes. Alors j’ai voulu élargir le concept, ne plus parler que du Ghana. J’ai pensé que ça serait chouette de référencer toute cette musique dont les Américains n’avaient jamais entendu parler.

Quelques années plus tard en 2011, tu as transformé ton blog en label. Pourquoi avoir fait ce choix ?

Je voulais connecter le plus de gens possible avec la musique et les musiciens ; partager la musique, l’histoire des artistes. C’est une des raisons pour lesquels je n’aime pas qu’on me pose toujours ces mêmes questions sur le digging. Ça me donne l’impression de garder la musique pour moi, de la cacher, et de ce fait, cela entraîne une certaine forme de compétitivité. Après, avec l’Afrique, on me donne parfois l’impression de passer pour une sorte de colonisateur… Parfois, c’est un peu trop pour moi et je préfère me tenir à l’écart de tout ça…

Quels artistes ont eu le plus de succès ?

C’est marrant car mon objectif était de montrer aux gens à quoi la musique africaine ressemblait vraiment, et je me suis rendu compte que les musiques les plus demandées sur mon label n’étaient pas nécessairement des musiques très populaires dans leur pays d’origine. Pour répondre à ta question, le Ghanéen Ata Kak a été le premier post du blog et sans aucun doute celui qui a connu le plus de succès. Ironie du sort, les Ghanéens ne le connaissent pas vraiment. Ses cassettes n’avaient pas de succès à l’époque, en 1994. Je pense aussi à Hailu Mergia, un chanteur éthiopien connu à la fin des années 70. Ça a été très simple de le retrouver, j’ai juste tapé son nom sur Google et j’ai trouvé son numéro de téléphone. Je l’ai donc contacté pour lui demander s’il était OK pour que je réédite sa musique. Il a accepté à une condition, qu’il puisse remonter sur scène. Maintenant, il fait de nouveau des concerts tout autour du monde. Beaucoup d’Éthiopiens se souviennent de lui quand ils voient son nom. Et son nom, il ne le cache pas, bien écrit sur sa licence de taxi, métier qu’il effectue en parallèle de son activité d’artiste. C’est d’ailleurs comme ça que les gens le reconnaissent, à l’arrière de son taxi : « Hey, c’est toi le fameux chanteur ?! »

Hailu Mergia & Dahlak Band - Embuwa Bey Lamitu

Parlons de la scène justement. Qu’essayes-tu de proposer aux gens quand tu joues ?

J’essaye juste de leur faire passer un bon moment, une belle fête. Beaucoup des musiques que je propose sont populaires dans les pays d’où elles viennent, ce sont même des chansons de légendes. Mais une bonne partie de mon public ne les connaît pas. Aussi, je les joue depuis les cassettes d’origine, ce qui rend le son très spécial. Je m’équipe toujours d’un bon sound-system aussi, ça me rappelle la façon dont je les entendais quand j’étais en Afrique. D’ailleurs, je n’apporte qu’une centaine de cassettes pour chacune de mes représentations. Je me sens vraiment satisfait et très chanceux quand je vois les gens prendre du bon temps et danser lors de mes sets. Je repense à toutes ces années que j’ai passées à numériser ces cassettes tout seul dans mon appartement pour mon blog et je me dis que je n’ai pas fait ça pour rien. De les voir tous réunis, ça rend vraiment la musique vivante.

Vers quel genre/époque/pays d’Afrique vas-tu aller ?

Je travaille sur pas mal de sorties. J’en ai quelques-unes qui vont arriver bientôt d’Afrique du Sud. Et je vais y aller d’ailleurs, dans une semaine ou deux. Là-bas, j’espère trouver d’autres cassettes. Mais je suis confiant, il y a de bons artistes partout.