Photo en Une : © Stefanie Kulisch, Camille Blake, Andres Bucci, Udo Siegfriedt / CTM Festival pour toutes les photos

par Wassyl Abdoun

La question des genres fait débat. Elle déchaîne les passions, que l’on parle d’éducation, d’orientation sexuelle ou de musique. Et tous les genres possibles étaient présents cette année à CTM : la techno ralentie de Front de Cadeaux, le jusqu’au-boutisme trance de Lorenzo Senni, les expérimentations concrètes de (SIC), le maelström sonore du crew Staycore, les revendications dansées des membres de NON WORLDWIDE ou la symbiose du traditionnel et de l’avant-gardiste avec Sote ou encore Insanlar. Tous ont proposé une interprétation de leur genre, l’ont mâtiné avec leurs sensibilités propres pour nous offrir une édition 2017 intense.

Voici les concerts marquants de cette édition, ceux qui ont fait bouger nos corps dansants et nos esprits pensants.

ctm 2017

Les expérimentations renversantes de (SIC)

Le pays mis à l’honneur cette année à CTM est sans aucun doute le Mexique, avec une quinzaine d’artistes présents lors de cette édition. Certains pourraient penser que du Mexique n’émergerait qu’une scène club infusée de rythmes afro-caribéens. À tort : c’est bien une mise en lumière de la pluralité sonore, musicale et culturelle du pays qui nous a été offerte, notamment grâce à (SIC). Composé d’un chanteur / claviériste et d’un batteur /multi-instrumentiste /choriste, le duo a mis à genoux les spectateurs du Berghain. Peu de groupes cette année ont su faire autant partager leur virtuosité et leur sens de la performance scénique. Ce n’est pas tant l’intensité constante et rageuse du batteur (Julian Bonequi), ou sa capacité à napper le son d’une basse gutturale et lourde qui a fait mouche ; ce n’est pas non plus la capacité du chanteur (Rodrigo Ambriz) à créer avec sa bouche une extraordinaire variété de sons (chants d’oiseaux et autres noises buccaux, arias enlevés et râles terrifiants) qui a impressionné. C’est bien leur sens aigu de la construction d’un concert qui a emporté le public de bout en bout. Tour à tour groupe de métal hardcore, expérimentateurs sonores (archet + polystyrène + Berghain = bonheur) ou interprètes néoclassique, (SIC) a su proposer un concert qui, à lui seul, poserait un véritable problème à celui qui souhaiterait le caser dans un genre particulier.

L’Iran du futur selon Sote

L’excitation était réelle lorsque le nom de Sote est apparu à l’affiche du CTM. Malgré son âge canonique, Sote n’a surgi d’une scène techno iranienne méconnue qu’il y a peu, grâce à la mixtape Hardcore Sounds from Tehran sortie sur le label Opal Tapes en 2016. On l’avait déjà vu faire des merveilles en solo, mais l’annonce qu’il serait accompagné à CTM par deux musiciens iraniens officiant sur des instruments traditionnels, épaulé par Tarik Barri aux visuels, a définitivement placé ce concert exclusif tout en haut de notre must-see list. Ni techno, ni noise, ni ambient, ni traditionnel, ce concert a simplement démontré l’attachement de Sote à explorer des territoires sonores inconnus. La déception de ne pas entendre la techno si puissante de Sote a vite fait place à la joie de découvrir quelque chose d’authentiquement neuf. De fait, lorsque Sote balance ses textures si "autechreiennes", ses acolytes Bolouri et Pashaei font sonner leurs instruments à cordes avec virtuosité – des arpèges que Sote retravaille en live au point de créer un son résolument neuf. L’énergie et le plaisir dégagés par les concertistes étaient palpables, et nous avons ressenti une véritable communion musicale entre les spectateurs et les musiciens. Définitivement, l'un des concerts exceptionnels de ce cru 2017.

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Sote © Stefanie Kulisch

Les gestations politiques de NON WORLDWIDE

Un attroupement de hipsters berlinois se tient devant le HAU2. Ils sont tous là pour assister à la première mondiale de “The Great Disappointment”, show chorégraphié au line-up fantastique : Chino Amobi, Dedekind Cut, Angel-Ho et les autres représentants du label NON WORLDWIDE. L’excitation est palpable, mais la crainte de la déception également. Sur les tables, aucune machine ; ce ne sera pas un live, mais plein de DJ-sets entrecoupés par des visuels vidéos dont on avait du mal à comprendre l’intérêt. Les trois danseurs sur scène, malgré leur performance remarquable, ont du mal à faire passer la pilule : le show, inventif parfois, maladroit souvent, manque de rythme et le sujet – les dangers encourus aujourd’hui par un noir américain aux États-Unis, vis-à-vis de la police en particulier – s’en trouve affaibli. Mais soyons clairs : malgré ses manques, “The Great Disappointment” reste le concert le plus polarisant du festival. Certains ont crié au génie, d’autres ont loué l’effort réel du collectif de proposer quelque chose de total, d’autres ont simplement détesté. Mais il y eut débat, questionnement, et n’est-ce pas là une finalité de toute création artistique ? Car il y avait matière à discuter : les reprises de Michael Jackson, de Prince ou de Beyoncé ; la musique, résolument violente ; la mise en scène emprunte de cette tension réelle qui peut exister aujourd’hui aux Etats-Unis. Les idées volaient donc, peut-être au point de ne jamais réellement se poser. Dommage que l’on ressorte du concert avec l’impression d’avoir vu un projet de fin d’année des beaux-arts de Berlin, plutôt qu’un show construit et peaufiné par des artistes accomplis. “Disappointment” donc, mais bel effort tout de même.

La fin du 4/4 ?

Toutes les frontières bougent en 2017, qu’elles soient musicales ou politiques. En 2017, le CTM mélange sans sourciller techno industrielle et pop sirupeuse. Plutôt que d'un renouveau du mash-up, on préférera parler de post-genre : le style d’une époque qui a archivé tout ce qu’elle a entendu. En 2012, le crew lisboète Principe Discos ouvre une boîte de Pandore en appliquant les techniques modernes de beatmaking à la batida, au kuduro ou encore au kizomba - des genres musicaux traditionnels, dont les rythmes afro-caribéens vont imbiber l’électronique post-genre : oublier le 4/4 techno basique pour passer au ternaire cadencé.

Mais tout n’est pas hybridation au CTM : Certains artistes choisissent un genre, et le travaillent au point d’en devenir les chantres. Lorenzo Senni, DJ Stingray, VOMIR et d’autres ne sont pas sorties de leurs niches respectives. Immanquablement, quand on compare leurs sets à d’autres, force est de constater le manque de fun d’une telle approche, aussi noble soit-elle. Arrive Monolake, booké pour présenter son album VLSI en son surround au Berghain. Pour nous et tant d’autres, ce concert aura été de loin la plus grande leçon musicale du festival. Le co-développeur d’Ableton délivre une techno subtile, maîtrisée et magnifiée par le sound-system du Berghain. L’aspect surround n’a pas été traité à la légère : l’enveloppement musical est presque charnel, parfois minimaliste et propice à l’évasion. Et bien que ce soit de la techno pure et dure qu’il nous ait été donné d’écouter, Monolake a su contrebalancer ses ambiances martiales avec des breaks de rock électronique dont nous nous souviendrons encore longtemps.

Au CTM, pas moins d’une douzaine d’artistes auront choisi de s’engouffrer dans cette brèche, la championne de la catégorie étant Mobilegirl. Hormis le rythme, la scène post-genre traite avant tout de références musicales, le plus souvent issues de la culture mainstream des années 90. Un réservoir global, comme autant de gimmicks parmi lesquels piocher. Chez Mobilegirl, ce sera “Music” de Madonna ; “Bills Bills Bills” de Destiny’s Child chez Mechatok, “Free from desire” de Corona chez Negroma. La scène post-genre démontre sa maturité en acceptant tout le monde, d’où son ancrage dans la culture LGBT. Ce qui peut paraître marginal en France s’impose comme une évidence à Berlin : la scène qui compte le plus aujourd’hui n’est plus le pré carré d’une minorité masculine hétérosexuelle, mais le terrain de jeu de toutes les extravagances et revendications de la scène gay et transgenre, pour qui cette victoire musicale apparaît peut-être aussi comme une revanche sur un monde qui l’a souvent rejetée. Des alliances sonores souvent improbables, parfois importunes, mais qui font mouche à chaque fois. Certains s’obstineront sans doute : "e post-genre, mainstream ou underground ?" De cette dichotomie obsolète, le CTM 2017 marqua sans conteste le dépassement.

Mechatok - See Thru