Ravi de son séjour à Lyon, Inigo commente son set en ces termes. "Après un excellent dîner vint l'heure d'une excellente techno au sein d'une superbe ancienne fabrique de sucre. De bons moments dans un cadre idéal !"
After a great dinner came some great techno in a wonderful old sugar factory. Good times in a perfect setting !

En ce qui concerne la tracklist, rien pour le moment, mais en le poussant un peu... "Je suis désolé de ne pas pouvoir faire de tracklist, c'était l'habituel chaos de vinyles et CDs ! Je serais toutefois ravi d'essayer et d'identifier les morceaux les plus bizarres si certains désespèrent ! Il y a des morceaux de l'album à l'intérieur ("Plaintive", "Aleph" et "NGC5128) et plusieurs autres perles sorties sur Token ("Cathedral", "Emitter", "Collector", "Quagmire", "Revenge"...)"

TRAX : Tu es très respecté par les autres DJs et pourtant le grand public ne te connaît pas forcément, comment expliques-tu cela ? Inigo Kennedy : Je suppose que je n’ai jamais vraiment suivi le courant et que je suis plus resté sur moi-même, avec mes idées propres. Je n’ai pas vraiment pensé le DJing comme une carrière primordiale. Ça commence à devenir plus sérieux maintenant, depuis que l’album est en route et que je fais plus de promotion, mais je suis là depuis bientôt 20 ans, avec environ une centaine de sorties derrière. C’est très bien pour moi, j’ai ce qu’on pourrait appeler une attitude un peu punk, underground. Ça explique aussi pourquoi je ne suis pas davantage sur le devant de la scène.

Artistiquement, je me sens libre

Donc tu es plus du genre à bosser dans ton studio, à faire des disques et les envoyer sur des labels, c’est ça ? J’ai aussi toujours eu un autre taf à côté, ici à Londres. C’est donc aussi lié à la façon dont je fais ma vie. J’ai maintenant une famille, nous avons un petit garçon d’un an. J’adorerais ne faire que de la musique mais je dois composer avec mon environnement. Je pense que tu dois être vraiment à un certain niveau pour faire ça de manière confortable. Ce serait pas mal de compromis si je devais trouver des bookings deux fois par semaine pour vivre. Maintenant je suis plutôt à l’aise, j’ai des gigs, du temps et j’adore ça ! Et artistiquement, je me sens libre avec cet album, donc c’est parfait !

C’est assez fou, tu dis ne pas avoir beaucoup de temps pour la musique mais tu as sorti près de 100 disques en 17 ans d’activité ! Comment es-tu arrivé à cela ? Peu de producteurs sont capables d'en faire autant. Oui, et en fait probablement plus d’une centaine ! J’ai été plutôt prolifique, en particulier il y a une dizaine d’années, la musique sortait de moi par flots entiers. Mais une des choses que j’ai apprises avec le temps, c’est de me concentrer davantage sur la qualité que sur la quantité. Quand tu commences, tu as envie de tout faire, de sortir des choses sur des labels, c’est excitant. Maintenant, j'essaie de mieux faire les choses. Je travaille de façon rapprochée avec Token, avec qui j’ai de très bonnes relations [Inigo Kennedy a été la première sortie du label belge, ndlr] et j’ai voulu que ma musique se diffuse plus. Je fais donc moins de tracks mais de meilleure facture, et en utilisant tout ce que j’ai appris.

Lorsque tu possèdes ta machine, tu deviens fou, tu as envie de l’utiliser tout le temps

Ta patte est plutôt portée sur l’innovation, sur la technique et la matière sonore. Ça a toujours été quelque chose d’important pour toi ? Oui, et depuis mes toutes premières années. Dans ma famille, tout le monde est ingénieur dans l’électronique, prof ou musicien, donc tu vois ! J’ai donc toujours été intéressé par la technologie, et j’imagine que ça a énormément influencé le genre musical vers lequel je me suis dirigé. Dès les années 1980, j’ai été davantage attiré par les machines pour faire de la musique que par les gens qui en faisaient. C’était pour moi naturel d’écouter de la pop synthétique à cette époque, du Jean-Michel Jarre etc., pour les machines qu’ils utilisaient. Et lorsque tu possèdes enfin la tienne, tu deviens fou. Tu as envie de l’utiliser tout le temps, toutes les nuits jusqu’à 4h du mat’, à faire de la musique et à apprendre à t’en servir au maximum. Donc tu es plus dans la recherche d’utilisation des machines, et de les utiliser de manière non-conforme aussi ? Au début, lorsque j’avais qu’un unique clavier-sampler avec ses effets intégrés, j’apprenais vraiment à l’utiliser à 110%, à rompre avec les règles et aller au-delà de sa fonction première. J’étais un peu isolé parce que je cherchais à apprendre. J’écoutais d’autres musiques, bien sûr, j’allais en club, mais je n’ai jamais cherché à suivre ou à copier le son à la mode. Et puis j’ai commencé à acheter des outils plutôt inhabituels : pas la classique techno Roland TR-909 ou 808 ou des trucs analogiques, mais plutôt ces étranges synthés digitaux. J’étais vraiment intéressé par la construction du son. C’est en cela que l’on peut parler de goût pour l’innovation, parce que j’aime faire les sons moi-même plutôt que d’utiliser ceux qui sont à ma disposition. Comme je l’ai déjà dit ailleurs, je n’ai jamais utilisé de samples dans mes productions, ou alors seulement pour les percussions.

Et aujourd’hui, sur ton album par exemple, tu es toujours dans ce processus d’innovation ? Oui, bien sûr, tout le temps. J’apprends tous les jours, tout en cherchant à produire quelque chose que j’apprécie, une recherche qui ne soit pas ennuyeuse à écouter. En tout cas pour moi, pour les autres je ne sais pas ! C’est pour cela que j’apprécie ma relation avec Token, peut-être parce que j’ai été la première sortie du label, c’est devenu une relation libre : je peux encore innover, fabriquer mes propres sons. C’est formidable pour moi mais également pour le label, parce que c’est plutôt inédit et difficile à obtenir.

Ça m’a obligé à adopter une nouvelle façon de travailler

Y a-t-il quelques nouvelles techniques ou méthodes que tu as utilisé sur cet album ? Pour moi, la chose la plus intéressante sur cet album c’est le temps que j’ai passé à le faire. On en parlait fin 2013, j’avais beaucoup de bookings, et le bébé qui était là, et je devais faire de 10 à 15 tracks de qualité en quelques semaines. Finalement, ça m’a en quelque sorte obligé à adopter une nouvelle façon de travailler, à passer une à deux heures chaque jour pour avoir des idées et ensuite saisir tous les moments où j’avais l’esprit libre pour les transformer en morceaux. Et ça a plutôt bien marché : l’effet est plutôt réussi, le tout est cohérent je trouve, l’atmosphère globale est en harmonie avec le reste. Tu l’as appelé “Vaudeville”, ce qui est un genre théâtral plutôt joyeux… C’est toujours un peu compliqué de nommer de la musique, de trouver un nom qui convient. Mais oui, il correspond à la capture de moments plutôt heureux. Mais lorsqu’on voit le nom des tracks, comme “Requiem”, c’est plutôt sombre (rires) ! C’est plus une combinaison de styles, de performances, c’est un peu ce qu’est un album au final, et comme un vaudeville.

Qu’est-ce que tu penses de l’explosion de cette techno plus industrielle, plus noisy, type L.I.E.S à New-York, mais aussi Perc ou Eomac… Tu as un œil dessus ? Oui, j’ai même mes deux yeux dessus, je dirais d'ailleurs plutôt mes deux oreilles ! En ce moment nous vivons une période effervescente, c’était plutôt déprimant il y a 10 ou 15 ans et aujourd’hui la scène est très dynamique. C’est un peu : “It’s back !” Pour moi, c’est clair, c’est très lié aux outils qu’on utilise. Il y a eu comme une révolution du logiciel : avant, les gens ne les utilisaient pas bien ou ça ne marchait pas vraiment, c’était quasiment impossible d’avoir une réelle musicalité.

 Les gens sont devenus beaucoup plus ouverts d’esprit

Mais depuis 5 ans, l’ensemble des logiciels est devenue beaucoup plus “organique”, nous sommes aussi mieux équipés. Et dans le même temps, les gens sont devenus beaucoup plus ouverts d’esprit, et les règles de la distribution musicale ont beaucoup changé. La liberté artistique est donc beaucoup plus importante maintenant. Le son industriel ou la techno plus dure est comme en train de répéter ce qu’il se passait il y 15 ans, quelques uns de mes anciens disques sont à nouveau joués, c’est assez marrant… Tu as joué plusieurs fois en France, à Lyon et à Paris, à Concrete. Ça s’est bien passé ? Oui, très bien. La Concrete, c’était un peu une grande inconnue pour moi parce que je jouais très tôt le matin, à partir de 6h. Donc je ne savais pas si le mood était à l’after ou si les gens était frais pour la journée. Je suis arrivé à 6h et en une heure c’était un gros bordel, mais un joyeux bordel ! Et lorsque j’ai terminé j’ai vu que la journée allait être folle ! C’était bien marrant. Et j’apprécie Paris aussi, je suis venu à la période de Noël et la ville était magnifique. Mais oui, je viens souvent en France, Lyon, et ensuite Dijon, Rennes… Et je crois encore à Paris, au Glazart.

Et c’est du live ou du DJing ? DJing. Je faisais du live auparavant, mais j’adore jouer en DJ set. Je joue avec deux platines vinyles, deux platines CDs. Ce serait difficile techniquement de jouer live en me faisant plaisir je pense d’amener tout ce qu’il faut. Et qu’est-ce que tu joues, quels disques ? Ma femme est mon premier public, et elle me disait il y a quelques temps : “Tu dois changer ton bac de disques” (rires). Parce que j’avais tendance à jouer “safe”. Pour la plupart des gens c’est cool, mais j’ai commencé à penser qu’il fallait me renouveler et depuis, tous les mois je chope les nouvelles promos et je regarde ce que je peux utiliser. Et je finis toujours par trouver de nouvelles pépites qui deviennent partie intégrante de mon mix pour quelques semaines, quelques mois. Je change beaucoup plus maintenant. Tout dépend du mood, mais j’aime bien finir avec quelques tracks gabber un peu dingues comme du Pill Driver, des vieux trucs, mais seulement lorsque je finis la soirée, pour me marrer. L'album d'Inigo Kennedy, "Vaudeville" est sorti le 2 juin sur Token. Il jouera le 14 juin prochain pour la Midweek, à Rennes, au 1988 Live Club.