Photo en Une : © Julien Bourgeois

“Suis-je une pierre, un ruisseau ? Un cri, un silence, ou seulement un point futile sur cette corde avec laquelle on étouffe nos libertés ?” Cette quête de sens et d’identité – dont Emel Mathlouthi nous fera part après une heure d’entrevue – est au centre d’Ensen, son nouvel album signé chez Partisan Records et disponible depuis le 24 février.

Offerte au monde comme la voix et le visage des "printemps arabes", Emel, 35 ans, est avant tout une poétesse et une compositrice engagée dotée d’une voix prodigieuse. “La voix est le seul instrument naturel qui offre véritablement d’infinies possibilités”, affirme-t-elle. Facile à dire quand la sienne fait frémir à la première note et qu'elle sait en explorer chaque subtilité. Puissant et magnétique, le son qui s’échappe de sa bouche fait honneur aux grandes voix de la musique orientale. Mais l’héritage d’Oum Kalthoum et de Fairouz, Emel comme beaucoup d’autres de sa génération a choisi de le transcender.

© Alex & Iggy

Mixant des influences électroniques, rock, symphoniques, populaires et folkloriques, elle façonne son propre univers musical, onirique et visionnaire. Avec Ensen, ce nouvel opus marqué par de périlleuses sonorités expérimentales, elle quitte radicalement la world music pour se poser sur des terres électroniques inexplorées. Pour mieux saisir l’évolution d’Emel Mathlouthi et le sens de sa musique, revenons aux premiers jours. 

Emel Mathlouthi, une voix pour les porter toutes

“Les choses ne sont pas arrivées par hasard… Au début des années 2000, j’écoutais Joan Baez, Marcel Khalifé, John Lennon, Cheikh Imam… Puis j’ai eu la révélation : si ces artistes pouvaient me donner autant de fougue, je devais la partager avec le peuple tunisien.” Emel Mathlouthi s’est mise à composer en 2004, “par profonde conviction”, après avoir joué de la voix pour plusieurs groupes de metal. Marginale et l’esprit agité, elle s’exile en France pour parfaire son initiation à l’art, à la musique et à la création. Elle suivra depuis Paris le bouillonnement socio-politique de son pays, lequel l'inspire à écrire des textes de plus en plus revendicatifs et libérés.

En 2011, Tunis est agitée et le peuple se recueille le long de l’avenue Bourguiba lorsqu’une jeune femme se lève. Sa chevelure brune émerge d’un forum de centaines d’hommes et de femmes portés par une soif de liberté et de dignité. Emel Mathlouthi délivre ici les mots et les notes qui l’élèveront, presque involontairement, au rang de symbole révolutionnaire. “Changeons l'acier en argile / dont nous façonnerons un nouvel amour / qui deviendra oiseau / qui deviendra foyer”. Les paroles de “Kelmti Horra” (“ma parole est libre”), écrites par son ami Amine El Ghozzi, résonnent dans le cœur des manifestants comme le chant de tous leurs combats ; et les caméras se braquent sur la jeune femme.

“J’ai joué cette chanson pour la première fois à Paris en 2007. Elle avait fait son chemin depuis mais je ne l’avais que rarement chantée en Tunisie. Ce jour-là, mes amis m’ont pris par la main et m’ont demandé de le faire ici, pour eux et pour mon pays. J’étais un peu effrayée, je ne voulais pas m’imposer en tant que chanteuse… Seulement être là, avec mes concitoyens comme la Tunisienne que je suis.” S’il n’était pas prémédité, l’événement de Bourguiba était l’aboutissement d’une longue période de création autour des thèmes de la révolution. 

La chanson fera son tour du monde, motivant l’enregistrement d’un premier album studio éponyme. S’il faut une voix pour les porter toutes, Emel sera celle-là ! Réunissant ses textes les plus révoltés, elle enregistre dans l’urgence un manifeste saisissant qui pose des mots et des idées sur un phénomène politique complexe. Elle y chante l’insoumission, la liberté, dénonce les “tyrans” (“Dhalem”) et déchaîne déjà toute la force de sa voix. Mais “Kelmti Horra” pose surtout les bases d’un son chaotique et atmosphérique qui combine rythmes populaires nord-africains et références électroniques pointues, Björk, Massive Attack, James Blake… Elle remarque d’ailleurs que son “univers peut dérouter certaines personnes” : “Quand tu chantes en arabe, on s’attend à ce que tu joues forcément de la world music, mais je ne crois pas qu’il soit nécessaire de chanter en anglais pour innover.”

Parce qu’Emel est un personnage unique, mais aussi parce que les printemps arabes ne peuvent se résumer au travail d’une seule artiste, il est important de voir au-delà des clichés auxquels on la cantonne. C’est ainsi qu’arrive Ensen, un second album dans lequel elle dépasse son engagement politique pour le rendre universel, creuser des thèmes intemporels et trouver, en sus, sa propre voie.

Ensen, qui signifie humain, est un plongeon au cœur de ma psyché et de mon âme, une réflexion autour de l’identité et du sens de nos vies, décrit-elle en tâchant de rester concrète. Je pense qu’il est nécessaire aujourd’hui de se reconnecter à ce qu’il y a d’humain en nous : l’amour, l’amitié, l’art, la beauté…” Après l'émoi des révolutions, Emel cherchait donc à se recentrer et à regarder vers l’intérieur : Ensen ne fait pas de politique. C’est une recherche autour de thèmes plus profonds, liés à la nature humaine et à la vie en général. J’ai peur de coller une étiquette engagée à cet album car son message est au-delà de ça”. Si “Kelmti Horra” était un manifeste politique, Ensen est plus introspectif, mystique.

La voix d'Emel est au cœur du son, valorisée par des productions minimalistes et quelques chœurs New Age. On retrouve le son qu’Emel avait précédemment introduit, plus intense et précis cette fois. Ensen semble d'ailleurs construit sur un contraste vif : si sa voix symbolise la pureté, la force et l’espoir, les productions représentent le tourment, la tentation ou le danger. Comprendre les paroles d’Emel devient donc vite un détail, mais se pencher sur leurs traductions donne toujours matière à réfléchir.

Les textes d’Emel sont de véritables poèmes avec leurs structures, leurs images métaphoriques et leurs multiples interprétations. “Ensen Dhaif” nous parle de misère humaine et de la pression qu’exerce le monde sur nos esprits. Dans “Sallem”, Emel se met en scène, abandonnant “ses valeurs”, “ses secrets” et “son inspiration” pour se trouver vidée et conclure : “Combien de mensonges ici-bas ? Combien de prétention et de tromperie ? Combien d’âmes honnêtes sont les victimes de cette société amputée ?” Une épopée lyrique qui s’achève dans la lumière aveuglante de "Fi Kolli Yawmen", un morceau aux airs de nirvana.

L'album de l'avant-garde tunisienne

Si Ensen est l’expression profonde de l’art d’Emel Mathlouthi, c’est aussi une longue aventure dans laquelle se croisent de nombreux talents musicaux. Réalisé sur trois ans entre les Cévennes, New York, la Suède et la Normandie, cet album a déjà connu plusieurs vies avant sa distribution.



Si son tempérament l’a naturellement menée à la liberté qu’offre la musique électronique, l'artiste restait attachée aux sensations que procure un son naturel : “Je voulais dès le départ quelque chose de très organique et authentique. On a commencé par enregistrer les percussions d’Imed Alibi qui ont servi de base de travail”. En 2013, avec ses premières démos en poche, Emel se remet en quête de collaborateurs. Mais… “Ça ne marchait pas forcément entre les producteurs de musique électronique et moi. J’arrivais avec ma voix, mes percussions, ma vision… Ils n’avaient pas vraiment l’habitude de ça. Généralement, pour eux, la voix est secondaire”. Deux ans plus tard, elle ne compte plus le nombre de versions qu’elle accumule pour chacun de ses morceaux.

C’est finalement Nazal un ami et musicien tunisien qui la dirige vers un autre artiste du cru : Amine Metani. Boss du label Shouka et du collectif Arabstazy, bassiste de Ghoula et DJ/producteur sous l'alias Mettani, le jeune homme est un musicien prolifique et talentueux. “Je suis partie avec Amine et Nessim Nazal à Terminier, raconte-t-elle. Je me sentais très à l’aise avec eux, il n’y avait aucune pression : on pouvait dire et faire ce que l’on voulait, aimer ou ne pas aimer. C’était très agréable mais au bout des cinq jours de travail, je n’étais toujours pas convaincue…” C’est en écoutant à nouveau une version d’"Ensen Dhaif" quelques jours plus tard, qu’Emel a su qu’elle tenait quelque chose. Amine Metani sera l’élu de son cœur : “Il a amené toute la fraîcheur que je recherchais.”

© Nasr Makni

Elle invite immédiatement le producteur chez elle. L’idée : “réunir un maximum de beats à partir de rythmes orientaux populaires chargés de nos propres textures, filtres et effets électroniques pour créer quelque chose d’unique.” “Il venu et est resté deux semaines avec son gumbri (un instrument à cordes, ndlr) et tout un tas de gadgets. On a aussi utilisé des objets pour enregistrer des sons comme sur “Princess Melancholy” : le son de scratch vient de mon cahier.” Et le résultat est particulièrement réussi, tant dans les textures mentales de “Sallem” que dans le riff euphorique de “Layem” ou dans la transe arabisée de “Thamlaton”. 

© Julie Koch



Album de la consécration artistique pour Emel, Ensen est aussi un événement culturel qui acte l’influence internationale d’une scène avant-gardiste maghrébine. Chargée d'une histoire forte, elle porte en elle la douleur, l'espoir et un son propre qui semble vouloir réconcilier le passé et l’avenir. Suite logique des "printemps arabes", le développement de ce vivier musical laisse présager le meilleur. Et quand il aura définitivement éclos et déployé l'étendue de ses capacités, peut-être regardera-t-on Ensen comme une véritable référence.

La chanteuse tunisienne présentera ce nouvel album à Paris, accompagnée de son groupe, le 18 avril prochain au Badaboum. Profitez de cette occasion pour faire l’expérience d'Emel Mathlouthi en live, elle vaut bien plus qu'un détour.