Photo en Une : ©François Blin

L’enthousiasme pour le festival genevois Antigel au sein de la rédaction de Trax n’est un secret pour personne, certainement pas depuis notre report titré l’année dernière "Antigel Festival Genève : meilleur festival d'Europe ?". Nous y avions alors parlé d’un événement singulier, étincelant et multiforme comme les facettes d’une boule disco ; c’était l’art et la manière de donner à chaque artiste invité un écrin à la hauteur de sa performance, qu’il s’agisse de l’inscrire dans une programmation thématique ou de le faire jouer dans un lieu atypique et inédit. En 2016, le "Grand Central" – la scène principale du festival –, était ainsi localisé dans une ancienne usine sur le point d’être démolie.

Antigel, un remède au froid et à l'austérité

Un programme ambitieux, d’autant plus qu’Antigel se tient durant trois semaines dans une vingtaine de communes – car on ne parle pas ici seulement de Genève "ville", mais du canton tout entier. "Sur les 45 communes du canton, il y en a 22 qui participent au festival cette année, se félicite Eric Linder, le directeur du festival. Notre objectif est de toutes les inclure au fur et à mesure des éditions. À ce jour, 38 communes ont participé au total." Clubbing, concerts, danse, théâtre et happenings ; tous les arts sont convoqués à ce festival généreux qui se joue du froid hivernal comme de l'austérité budgétaire – c’est à ce double sens que renvoie, en premier lieu, le choix du nom "Antigel".

L’année dernière, nous avions assisté au week-end de clôture ; cette fois, c’est à l’inauguration du festival que nous nous rendons. Comme de coutume, le Grand Central a migré : direction la station P+R Etoile, au sud de Genève, qui dessert d’anciens bureaux de la CFF, l’équivalent suisse de la SNCF. C’est dans ces anciens locaux que le festival a établi son QG. Dans le tram, c’est une voix familière, identique à celle des transports franciliens, qui énumère les stations desservies. Le dépaysement serait faible si l’on ne passait pas devant ces grandes façades, toutes surplombées de noms de marques ou de banques, dont une couronnée d’un lettrage en néon : "Soll ich noch Geld ausgeben ?" ("dois-je encore dépenser de l’argent ?"). À la faveur de la nuit tombante, Genève se questionne.

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L'espace principal du Grand Central / ©Hadrien Haener

À la descente du tram, les huit étages du Grand Central font face aux massifs entrepôts des Ports Francs – plus de doute, nous sommes bien en Suisse. Ce soir, c’est roller disco ; un rendez-vous immanquable d’Antigel. Eviter les enfants en patins qui tourbillonnent sur la piste du Grand Central s’avère un défi de chaque instant, bien qu’ils s’en sortent souvent mieux que leurs ainés ; ceux-là qui semblent s’être dits : "Le roller, c’est comme la bicyclette, ça ne s’oublie pas"… et auxquels nous servirons plus d’une fois de dernier pilier avant la chute. L’ambiance est extra, le public familial et décontracté. Une fille a sorti ses chaussettes hautes façon lycée américain, une autre ses lunettes teintées aux verres de cosmonaute. Les murs sont recouverts d’une fresque géométrique et colorée qui dynamise le lieu, divisé par une cloison en deux grands espaces : d’un côté le dancefloor, de l’autre une salle à tout faire, où l’on trouve un bar, des modules pour s’asseoir ou poser son verre, et, au centre, des "cabines de slow" – sortes de cabines téléphoniques à l’intérieur desquelles se trouvent deux casques diffusant de la musique plus smooth que le disco funk qui fait vibrer les enceintes. Mr Riddler est en train de mixer ; un DJ du coin, nous raconte Nadim, alias Mah’Mood, qui lui succèdera aux platines. Alors que nous le rencontrons à l’entrée du Grand Central, Nadim nous explique qu’il connaît à peu près tout le monde ce soir – les DJ’s, les serveurs, les restaurateurs… Preuve qu’Antigel est un festival bien implanté dans l’économie locale.

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Une cabine à slow / © François Blin

Au 8e étage, où le festival a installé son restaurant éphémère, le Diorama, un autre DJ mixe de la soul. Sur le mur, un écureuil graffé boulotte des prismes. Le carte végétarienne a été élaborée par l’équipe de Ou bien encore, un restaurant genevois. On s’installe autour de tables nappées pour profiter d’une vue imprenable sur Genève, et, lorsqu’on lève les yeux, d’un plafond typique d’open space. Ambiance insolite, entre dîner aux chandelles et pot de départ.

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Le Diorama / © François Blin

Après avoir bien mangé et bien bu, une confiance inattendue nous envahit, et nous montons louer une paire de patins ; autant être honnête, le rédacteur de cet article chutera une fois pour chaque pinte engloutie, c’est à dire quatre. Il trouvera un certain réconfort dans les propos d’un autre patineur s’exclamant : "J’ai des bleus partout, je me suis fait percuter par une fillette de 10 ans", et dans le reflet éclatant que lui renvoie le sol du dancefloor, lustré de bière renversée, témoin de nombreux autres orgueils blessés ce soir-là.

Sous-sols et zones industrielles : les lieux inédits du festival

Les danseurs glissent au rythme du funk teinté de house au rez-de-chaussée (les quatre DJ’s de Horse Meat Disco clôturent le line-up), mais au sous-sol, c’est une autre affaire. Un parcours a exceptionnellement été aménagé à l’étage inférieur, et c’est dans une atmosphère basement, néons et musique électronique brutale, que les patins crissent et claquent sur le béton. Le sous-sol est gigantesque ; à quoi servait-il ? Stockage ? Parking ? À l’abri des regards, il ne demandait qu’à être exploité.

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Le sous-sol du Grand Central / © Oliver Miche
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Le sous-sol du Grand Central / © Hadrien Haener

C’est là qu’Antigel tire son épingle du jeu ; lorsque l’on évoque avec Eric la "valorisation du patrimoine", il ne nous parle pas de monuments et de palaces historiques, mais "d’une maison abandonnée, d’une forêt, un pont, les sous-sols d’un hôpital, un hangar, un bus…" Au cours des éditions précédentes, il a organisé des événements au siège de l’ONU, à l’aéroport de Genève dans "un satellite au milieu du tarmac, un endroit très vintage qui ressemble à un gigantesque champignon. On a fait un concert de musique classique avec pour thème l’élévation, la prise d’altitude." Les lieux conventionnels, les salles polyvalentes, très peu pour lui. D’ici au 19 février, le public d’Antigel aura encore l’occasion d’assister à un concerto dans un tennis-club, à une chorégraphie de tableaux vivants dans les souterrains de la Cité-Nouvelle d’Onex, et bien sûr à un autre rendez-vous phare du festival, le DJ set aux bains de Cressy, où l’on sirotera un verre dans une eau à 30° en se laissant emporter par les expériences sonores d’Alessandro Cortini, claviériste et collaborateur de Nine Inch Nails.

"Devant nous se dressent des montagnes de déchets qui avoisinent les 20 mètres, et les hangars qui les contiennent les dépassent encore. Nous pénétrons ce soir dans la plus grosse entreprise de récupération de déchets du canton pour fêter le nouvel an chinois."

L’éclectisme des arts et des genres pourrait laisser craindre un événement éparpillé, mais c’est le même public intergénérationnel, que nous avions quitté la veille dans la fantaisie tournoyante du roller disco, qui se presse ce samedi soir, grelotant, devant l’entrée de Serbeco. Nous sommes dans la commune de Satigny, à 20 minutes en voiture de Genève, en pleine zone industrielle. Il fait froid, sombre, mais il en faut plus pour décourager la centaine de personnes venue voir Dragon, Dragon, une création scénographique du festival. Serbeco est la plus grosse entreprise de récupération de déchets du canton, toujours en activité – et nous y pénétrons ce soir pour fêter le nouvel an chinois. Devant nous se dressent des montagnes de déchets qui avoisinent les 20 mètres, et les hangars qui les contiennent les dépassent encore. En une après-midi seulement, l’équipe du festival s’est emparée du lieu. Le lendemain, tout sera redémonté afin que l’activité reprenne.

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Une démonstration de BMX pendant Dragon, Dragon / © François Blin

Le public franchit le portail d’accès épaulé par deux dragons dansants, tandis qu’un camion ouvert sert de scène aux trois membres masqués du groupe de rock psychédélique The Sunfast (nous apprendrons par la suite qu’Eric, le fondateur du festival, se cache derrière l’un des masques). Leur musique fait office de bande-son à un parcours cinématique qui nous mène de performance de BMX en démonstration de Tai-chi. L’ensemble est une leçon de scénographie – avec de la fumée, des spots, des lampions et des boules disco, l’équipe d’Antigel est parvenue à extraire toute l’ampleur, la monstruosité de ce lieu. L'année dernière, le groupe illuminait les ténèbres d'un pont routier au cœur du Bois de la Bâtie. Nous suivons le parcours sinueux du camion-concert qui passe au-dessous d’une gigantesque structure de tôle courbée, à laquelle la lueur d’innombrables lanternes rouges confère la solennité d’un temple. Un verre de saké servi à mi-chemin nous réchauffe quelque peu, avant qu’un ensemble de percussions traditionnelles ne se mette à résonner entre les parois, comme une injonction à danser pour ne pas perdre d’orteils.

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Distribution de saké à Dragon, Dragon / © Olivier Miche

À la fin du parcours, qui se clôture par un duel d’arts martiaux, nous nous demandons comment le festival a bien pu repérer ce lieu. "Avec méthode", confie Eric. "Au printemps dernier, j’ai photographié rue par rue, entreprise par entreprise, le quartier de la zone industrielle. Je rentre un peu à la sauvage, je fais des photos, et je repars. Depuis 2008, j’ai photographié des milliers de lieux de cette manière dans le canton. À quelques centaines de mètres seulement des entreprises, il y a le Rhône, nous explique Eric, des forêts, des zones de nature incroyables. Celles-là aussi, il les a photographiées. "Avec ces photos, nous avons créé une base de données qui nous sert d’outil pour organiser le festival. J’aime aussi l’idée que c’est une sorte d’arrêt sur image d’une époque, d’un Genève en pleine transition", ajoute-t-il, d’une voix plus lointaine.

"Je rentre un peu à la sauvage, je fais des photos, et je repars. Depuis 2008, j’ai photographié des milliers de lieux de cette manière dans le canton" – Eric Linder, fondateur d'Antigel

Un choix cornélien s’impose : rejoindre le Bâtiment des Forces Motrices, ancienne usine hydraulique reconvertie en salle de théâtre, et assister à la représentation d’Umwelt, l’œuvre maitresse de la chorégraphe Maguy Marin, ou retourner au Grand Central pour assister au concert de Forest Swords. Nous opterons pour la seconde option, le producteur anglais s’étant fait rare depuis son très remarqué Engravings en 2013. L’atmosphère est méditative lorsque Matthew Barnes lance les premières boucles de son live, accompagné du bassiste Jay Freeman. Devant un public intime, le duo livre une réinterprétation très dub des classiques du LP, "Thor’s Stone" et "The Weight of Gold" en tête. Au détour de nombreux titres inédits, toujours ponctués de voix séraphiques et soutenus par des rythmes lancinants, Barnes empoigne sa guitare et balance les arpèges de "Miarches", de l’EP Dagger Paths. Nous retiendrons aussi un autre inédit, où des accords psychédéliques s’envolent sur beat de trap ; le concert s’achève, mais un nouvel album devrait voir le jour dans les mois à venir.

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Forest Swords au Grand Central / © François Blin

Le Grand Central se repeuple, alors que la soirée club s’apprête à commencer. La programmation de chaque samedi soir a été confiée au Motel Campo, centre d’art alternatif genevois situé à deux pas des locaux de la CFF. DJ Stingray et DJ Deep sont attendus pour ce plateau orienté Detroit, tandis que Silent Servant, Adam X et Lil Louis sont à l’affiche des deux soirées restantes d’ici la fin du festival. Il est environ 2h du matin lorsque Stingray prend les commandes ; l’ex-DJ de Drexciya s’est imposé sur la scène internationale comme l’ambassadeur d’un son trop méconnu de la motor city, plus hi-tech que techno. Les rythmes renvoient à l’electro-rap d’Egyptian Lover, aux sorties du label Metroplex, lorsque Juan Atkins portait encore le pseudo de Model 500. Quelque part entre Afrika Bambaata et AFX (un pseudonyme d’Aphex Twin sur son label Rephlex, où l’on retrouve aussi Stingray), le DJ de Detroit livre un set dans les règles de l’art : 100% vinyles, pass-pass et cuts nerveux, tension et relâchement. Le public genevois semble cependant moyennement réceptif. "Ça monte et ça descend tout le temps, nous confié spontanément Sophie, tu ne peux pas te laisser bercer comme avec la techno."

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DJ Stingray au Grand Central / © François Blin

Il est vrai que le son de Stingray se veut plus dynamique qu’hypnotique – le dernier morceau de son set, une composition insaisissable passant d’electro en footwork en dubstep en techno toutes les quelques mesures, ponctué d’une voix qui s’exclame "make it burn", obligera DJ Deep à commencer son set par un track à l’intro ambient, qui part sur un beat 4/4 martial lorsqu’il enclenche la seconde. Le patron du label Deeply Rooted met le cap sur Berlin, et de Detroit ne subsiste bientôt qu’un lointain souvenir. La thématique de la soirée n’est pas tellement respectée, mais le public entre en transe à l’écoute de "Vultures" de Cassegrain. Poings en l’air, les Genevois semblent avoir une appétence pour la techno qui tabasse. "La scène house soulful, disco/funk, défendue par des labels comme Rush Hour ou des DJ’s comme Sadar Bahar, a du mal à trouver son public à Genève", nous avait d’ailleurs prévenu Mah’Mood le soir précédent. Peu importe, Antigel s’obstine à élargir l’horizon musical de son public. Au programme de cette édition, on retrouve ainsi des concerts hip-hop de Tommy Genesis, OG Maco et A$AP Ant, les lives de Moderat et Trentemoller, une soirée dédiée à la scène africaine avec B.C.U.C., ou encore un ball voguing mené par Lasseindra Ninja House et Teki Latex.

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Le dancefloor du Grand Central / © François Blin

"Laisser aux politiques la responsabilité de créer, d’imaginer ce que va être la culture de demain, c’est un vrai problème. Je crois que les artistes doivent directement s’impliquer dans les affaires culturelles." – Eric Linder

Le lendemain, il ne nous reste que quelques heures avant de reprendre le train. Nous retournons une dernière fois au Grand Central dans l’espoir de chiner quelques galettes à la bourse aux vinyles. Une vingtaine de stands, tenus par des disquaires et des particuliers, sont en train d’être montés. Nous repérons celui de Bongo Joe, l’une des adresses réputées de Genève, où travaille Nadim. DJ, disquaire, membre d’un collectif, il cumule toutes les casquettes. "Je crois vraiment au fait que les artistes doivent s’engager et qu’ils peuvent jouer un rôle majeur là où ils vivent, nous disait hier Eric. C’est important de faire des choses localement, et je pense que c'est notre responsabilité en tant qu’artistes. Laisser aux politiques la responsabilité de créer, d’imaginer ce que va être la culture de demain, c’est un vrai problème. Je crois que les artistes doivent directement s’impliquer dans les affaires culturelles."

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La bourse aux vinyles / © Simon Munoz

C’est sur ce manifeste que se clôt le week-end d’ouverture d’Antigel 2017. À l’heure où nous rédigeons cet article, des dizaines d’événements sont encore prévus d’ici le 19 février. Un festival de bière, les créations de Jan Martens et Kaori Ito, une brocante au rythme du funk, un concert du Kronos Quartet… Le programme complet est disponible sur le site du festival. Passé l’ébahissement de l’année précédente, nous prenons cette fois la mesure de l’organisation et de l’investissement sans faille d’Eric et de son équipe. "Ça demande un travail de cinglé, mais c’est passionnant", résument-ils. Aujourd’hui, ils peuvent se féliciter d’avoir réuni autour d’une même table la quasi-totalité des communes du canton, et de valoriser à travers leurs interventions scénographiques un patrimoine "étrangement familier" des Genevois. Nous serons présents à la prochaine édition, et guetterons avec attention les prochains lieux investis par le festival.