Photo en Une : Les gendarmes saisissant le groupe électrogène / Capture vidéo© B.T.S.

La soirée se voulait pourtant exemplaire : un lieu éloigné des habitations pour ne pas créer de nuisances sonores (le maire de Poligny admet n'avoir rien entendu). Un périmètre de sécurité aussi, avec un balisage autour de la maison en ruine qui jouxte la grange dans laquelle le Brutal Techno System (B.T.S.) avait posé son mur de son. "On savait que la maison était dangereuse, c’est pour cela que nous avons fait en sorte qu’aucun participant n’y ait accès. La grange était ouverte à l'arrière pour pouvoir évacuer en cas de danger, et bien qu'il manquait des renforts à la poutre principale de la charpente, le bois était solide", maugrée Kevin, l’un des membres du collectif. Référence à l’article d’un journal local, dans lequel un gendarme avançait que "le bâtiment où s’est déroulée la rave party mena[çait] de s’effondrer et [qu'il était] totalement irresponsable de s’installer à cet endroit."

"Nous avions aussi prévu un chemin d’accès pour les secours, ajoute Kevin. Ce sont les gendarmes qui ont été irresponsables en bloquant plusieurs personnes sur le bord de la départementale alors qu’elles tentaient de rejoindre la rave." Dès minuit, la fête semble sur le point de tourner court : les gendarmes interviennent sur directive du magistrat de permanence du Tribunal de grande instance (TGI) de Fontainebleau, avec ordre de saisir le matériel. Si l'on en croit les organisateurs, ils auraient aussi tenté de faire déplacer l’événement, en leur proposant de migrer vers un autre terrain sous la juridiction, lui, de la police. "Selon les gendarmes, la police ne serait pas intervenue car elle ne stoppe pas les raves. Nous n’avons pas été convaincus par l'argument, d'autant plus que plusieurs personnes venues en voiture avaient déjà consommé de l’alcool. Nous étions environ 300, cela aurait été dangereux de tout déplacer à ce moment-là."

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Résultat, les gendarmes tentent d’empêcher les nouveaux arrivants de pénétrer dans la forêt, mais finissent devant l’insistance des teufeurs par laisser la rave se dérouler toute la nuit. B.T.S. déclare aussi avoir reçu la visite de membres de l’Office national des forêts (ONF) – l'organisme responsable du bois de la Commanderie –, qui ne jugeront pas non plus nécessaire d’interrompre l’événement. "Nous savions que nous ne repartirions pas avec notre matériel, ajoute cependant Kevin. Mais nous avions négocié pour couper le son le lendemain, vers 11h30-12h." La soirée se poursuit sans encombre, mais la tension monte : les participants et les organisateurs rapportent les venues régulières de gendarmes équipés et armés en observateurs.

Des engagements non tenus

C’est peu avant midi que la situation dégénère. Alors que B.T.S. nous dit avoir finalement convenu d’arrêter le son à midi pile, les gendarmes saisissent sans sommation le groupe électrogène une vingtaine de minutes plus tôt et l’embarquent à l’arrière d’un véhicule. "Il n'y a pas eu de heurts au moment de la saisie du groupe, nous affirme un lieutenant-colonel du service de communication de la gendarmerie. Ce sont les actions de blocage du convoi de certains individus beaucoup plus vindicatifs que les autres qui nous ont contraint à utiliser les bombes lacrymogènes." Sur les vidéos, on voit en effet les gendarmes gazer depuis leurs voitures plusieurs personnes se tenant à proximité ; la plupart ne semblant pas particulièrement "vindicatives"...

Pourquoi cette décision de saisir le groupe quelques dizaines de minutes avant que les organisateurs ne coupent le son de leur plein gré ? À ce sujet, la gendarmerie n'a pas d'éléments à nous fournir. "Nous avons déjà laissé la soirée se dérouler jusqu'à dimanche matin avant de saisir le matériel, nous n'avons pas connaissance de ces prétendus arrangements."

Une vidéo de la teuf BTS

Le ton monte et les insultes fusent – d’autant plus que l’un des participants, apparemment désorienté après avoir été gazé, fracasse la vitre d’un véhicule et se fait interpeller par les gendarmes ; ces derniers affirment à l'inverse que c'est après que la personne a brisé la vitre qu'ils ont fait usage de gaz lacrymogènes. Des plus véhéments aux plus tempérés, une dizaine de participants se retrouveront gazés à leur tour lorsqu’ils tentent de "libérer" leur compagnon. "Il y avait une quinzaine de gendarmes pour une 400 teufeurs. Et, parmi ceux-là, une centaine se sont opposés aux forces de l'ordre. Il faut comprendre que pour se désengager face à une foule si importante, celles-ci ont été obligées d'utiliser un peu de gaz lacrymogène", argue la gendarmerie.

"Lorsqu'ils m'ont convoqué, les gendarmes ont admis qu'ils avaient utilisé un gaz lacrymogène plus agressif que d'habitude, indique Kevin. Ça s'est produit dimanche, et trois jours plus tard, j'ai encore le visage qui pèle et les yeux qui brûlent." Une information non confirmée par le lieutenant-colonel, qui nous explique que l'humidité de la forêt favorise la stagnation des gaz, et que le ressenti peut donc être plus fort. Dans une des vidéos postées par B.T.S., qui a compilé plusieurs captations de ces événements, on entend aussi les détonations de ce qui semble être des tirs de Flash-Ball.

Une seconde vidéo de la teuf BTS

Une seconde personne a aussi été interpelée pour outrage. "Cette personne était alcoolisée et est devenue violente lorsque les policiers lui ont demandé ses papiers – c’est là un comportement que nous condamnons également. Dans son cas, l’interpellation nous paraît légitime", précise Kevin. Celle-ci a été remise en liberté en attendant de comparaître devant le TGI en mars ; quant à la personne ayant brisé la vitre, elle a aussi été remise en liberté. Une décision pénale devrait être prononcée après audition des organisateurs de l'événement, nous indique la gendarmerie.

Après la saisie du matériel et le départ des forces de l’ordre, les personnes restantes ont nettoyé le site. Sur les photos, nulle trace de leur passage et de la fête de 12 heures qui y a eu lieu.

poligny teuf rave party bts

Les participants de cette soirée seront sans doute nombreux à battre le pavé le 18 mars, lors de la manifestation nationale prévue pour défendre la culture des free parties et protester contre sa répression.