Photo en Une : ©Red Bull

Pas la peine de compter sur Larry Heard pour nous abreuver d’anecdotes sur la house de Chicago, dont il est un des pères fondateurs et spirituels. Pas la peine non plus de lui demander de raconter l’ambiance qui régnait dans les deux clubs qui ont inscrit la légende de la house music sur leur fronton : la Warehouse où jouait Frankie Knuckles et le Music Box drivé par Ron Hardy. Rare rescapé des pionniers de la house music toujours en activité, Larry Heard – plus connu sous le pseudo Mr. Fingers – s’est remis, à 53 ans, dans la course avec un live qui sillonne les festivals mais fait toujours de la discrétion sa carte de visite.

La preuve : quand on demande comment le présenter aux jeunes générations, qui pourraient avoir une image floue de lui, sa réponse est claire : « Je ne fais pas partie de ces gens qui adorent parler d’eux, je préfère discuter de quelqu’un d’autre que de moi. Je ne saurais me décrire, la seule chose que je peux conseiller, c’est d’écouter mes disques et ma musique, c’est un langage universel accessible à tous. Mais n’allez pas croire que c’est de la timidité mal placée non plus, je suis quelqu’un de réservé, c’est tout, juste un mec normal. »

Les années jazz

Larry Heard est né le 31 mai 1960 dans la partie sud de la ville de Chicago. Il a grandi dans une famille modeste de la classe populaire, où, comme souvent à l’époque, la musique occupe une place importante. « J’ai vraiment été élevé autour de la musique, mes parents avaient un piano et en jouaient souvent, ils chantaient aussi. La musique était un ciment familial, mais aussi quelque chose de culturel, d’ancré dans l’éducation de l’époque, on prenait des cours de piano, de chant et de danse, c’était normal. J’ai écouté très tôt, grâce à ma famille, beaucoup de jazz classique, mais aussi plus contemporain, et bien sûr de la soul, du funk, du disco, du gospel. C’était l’époque où il était encore normal et banal d’acheter des disques. » Si ses quatre frères se passionnent pour la guitare, Larry a plutôt du mal avec l’instrument. « Je n’étais pas vraiment doué, et j’essayais désespérément de plaquer des accords et de mimer les guitaristes accomplis, sauf que ça ressemblait plutôt à de l’air guitar. Mes doigts n’étaient vraiment pas faits pour la guitare, mes frères se moquaient de moi et m’appelaient "loosefinger". »

Obligé de composer face à ses dix doigts malheureux sur les cordes, Larry décide de se tourner vers la batterie, qu’il apprend seul, en se calant sur ses disques préférés. Il a 17 ans, il travaille pour l’administration américaine le jour, et la nuit, il affine son sens du rythme avec Infinity, un groupe qui se produit dans les bars en reprenant des standards du jazz. Mais très vite, alors que le statut de batteur convient parfaitement à l’humilité de Larry, qui se voit plus dans l’ombre que sur le devant de la scène, il manifeste des velléités d’indépendance. « Disons que j’intervenais de plus en plus dans la manière de jouer du groupe, et que ce n’est pas vraiment ce qu’on demande à un batteur. »

"Je ne saurais vous dire comment j’ai composé ‘Can You Feel It ?’. Mais j’ai plus galéré pour lui trouver un nom que pour le composer !"

Les années house

Au début des années 80, sur ses maigres économies, Larry s’offre un synthé et une boîte à rythme, une TR-707 et un Jupiter 6, une technologie qui se démocratise et qui va être un des facteurs déclencheurs de la scène house qui bientôt va faire exploser les nuits de la Windy City. « C’était très nouveau pour l’époque, il n’y avait rien d’intuitif comme avec les instruments classiques. Il fallait lire le manuel en entier, tâtonner, essayer de comprendre comment ça marchait et se programmait, ça demandait une éducation musicale totalement différente. J’avais l’impression d’avoir un jouet entre les mains, et mon unique but était de savoir comment m’en servir, mais surtout quoi faire avec. » De ses incertitudes et de ses doutes tapotés sur le clavier de ses machines, Larry Heard, sous le pseudo Mr. Fingers (qui renvoie au "loosefingers" que lui adressaient ses frères) va pourtant, et en même temps, composer « Mystery of Love », « Washing Machine » et « Can You Feel It ? » qui dessinent toute l’ossature de la house qui arrive au galop.

Trois classiques où Larry ralentit le tempo, infiltre ses accords mélodiques puisés dans le jazz et la soul et impose tranquillement son idée d’une musique foncièrement solaire et optimiste. Trois tubes, qui avec le « Hey Norton (Aw Shucks) » de Farley Jackmaster Funk, le « On and On » de Jesse Saunders et le « Time to Jack » de Chip E, tous relayés par le show des Hot Mix 5 sur la radio WBMX, vont propulser Larry, un peu malgré lui, comme un des précurseurs de la house de Chicago. « Je ne faisais pas partie de la scène club, j’étais dans le circuit du live, je travaillais la journée pour aider ma famille, j’étais batteur le soir dans des groupes, je n’avais pas le temps de sortir en club. J’avais entendu parler de la Warehouse qui était située à quelques blocks du bar où je jouais le soir, mais c’était la fin. Le lieu n’avait pas très bonne réputation, beaucoup disaient que c’était un repaire de voyous. Ce n’est que plus tard que je suis allé voir Frankie Knuckles et Ron Hardy jouer. »

Larry Heard (Mr. Fingers) - Washing Machine

Les années stars

L’histoire de « Can You Feel It ? » et ses innombrables versions – la première instrumentale, la version chantée par Robert Owens, celle avec le discours de Chuck D et puisla plus célèbre, celle qui sample Martin Luther King – mériterait un livre entier, histoire de disséquer la manière dont Larry Heard a mis de la soul dans ses machines et ralenti le rythme de la house, ouvrant la porte à la deep house et à toute la spiritualité qui va guider le genre par la suite. Larry sera le premier surpris par le succès. « À l’époque, j’ai envoyé “Washing Machine” et “Mystery of Love” à pas mal de labels, mais personne n’en a voulu. C’est pour ça que j’ai créé Alleviated Records. » Mais c’est « Can You Feel It ? » qui va changer la destinée de Mr. Fingers. Le titre se place tout en haut des charts, devance même l’imparable « What Have You Done for Me Lately ? » de Janet Jackson et devient, en Angleterre l’anthem des jeunes raveurs anglais secoués par l’empathie du Summer of Love et l’ecstasy qui coule à flot. « On ne comprenait pas vraiment ce qui nous arrivait. Tout était neuf, les synthés, les boîtes à rythme, toute cette technologie était révolutionnaire. Il fallait expérimenter et c’est ce que moi et d’autres avons fait. La même chose s’est passée à Detroit. Je ne saurais vous dire comment j’ai composé “Can You Feel It ?”. Je me souviens juste de l’appartement avec d’immenses vitres où j’habitais à l’époque, que c’était l’hiver et qu’il neigeait. Je me suis mis devant mon synthé et ma boîte à rythme, comme devant un tableau noir, et le morceau est né. Mais j’ai plus galéré pour lui trouver un nom que pour le composer ! »

Fingers Inc - Can You Feel It

Les dix années qui suivront, jusqu’à son déménagement à Memphis en 1997, Larry est partout. Il multiplie les projets solos et les collaborations, forme le groupe Fingers Inc. avec Ron Wilson et Robert Owens, surnommé la plus belle voix de la house music, ou The It avec le poète de rue Harry Denis, il enquille les remix et publie album après album. D’un côté, sous le pseudo Mr. Fingers, avec lequel il développe sa facette la plus vocale, downtempo et jazz et qui va influencer autant la deep house que la scène New Jersey, le brit-funk anglais façon Soul II Soul que la dream house italienne, sans compter toute la future scène lounge. De l’autre avec Larry Heard et des disques plus expérimentaux, qui flirtent avec l’electronica, se souviennent de Tangerine Dream et posent leurs pieds dans l’ambient. Dans le même temps, il est approché par des majors pour travailler avec des divas de taille comme Jody Watley, Sade ou Chaka Khan, s’essaie à des démos de hip-hop – qui ne verront malheureusement jamais le jour –, mais trop d’incompréhension entre les majors et lui et font qu’il jette rapidement l’éponge. En 1997, il décide de se mettre au vert et quitte Chicago pour Memphis. « J’avais vraiment besoin de faire le point, ce n’était pas seulement une décision musicale mais un choix de vie. Chicago est une ville trop rapide pour le genre de personne que je suis. J’avais besoin de calme, les choses m’échappaient, je perdais pied. »

Mr Fingers - Mystery of Love

Les années Memphis

C’est à partir des années 2000, qui suivent son déménagement à Memphis, que Larry Heard se fait plus discret. La house a perdu de sa superbe, la scène club de Chicago n’est plus qu’un lointain souvenir, la deep house a trop frayé avec le lounge, l’Europe se passionne pour la minimale et le monde de la musique est en train de sombrer non sans difficulté dans le grand bain du digital. Larry produit peu, se fait rare, mais se fait rattraper dans sa pseudo-retraite en 2006 avec « The Sun Can’t Compare To You », premier morceau d’une collaboration à venir avec le chanteur Mr. White, et hymne club parfait entre vagues de 303 et vocaux suintants d’amour, comme une remontée d’ecstasy 20 années après le succès de « Can You Feel It ? ». Un tube multipistes-de-danse, qui lancera Larry Heard dans une courte carrière de DJ, durant laquelle, fidèle à la sensualité de ses compositions, il se fait une spécialité de ralentir les disques dans ses mix, une nouvelle corde à son arc qu’il décrochera brutalement six ans plus tard à cause de problèmes auditifs.

C’est curieusement l’année dernière, alors que la house fait son grand retour sur les dancefloors et que les kids ressortent les vieux disques de Marc Kinchen ou Mood II Swing, que l’actualité nous a remis les doigts de Larry dans les oreilles. Tout d’abord lorsque Kanye, sur The Life of Pablo, a samplé la boucle de « Washing Machine » sur le morceau « Fade ». Ensuite avec l’EP Outer Acid, signé Mr. Fingers, parfaite oscillation entre Nu Groove et Aphex Twin qui prouve avec élégance que les doigts de Larry sont toujours alertes. Et pour finir l’annonce d’une tournée, en compagnie de son compère Mr. White, qui a commencé l’été dernier à Dimensions en Croatie et dont on ira vérifier la pertinence au festival Peacock Society le 17 février prochain. Un concept live que Larry décrit – tout nous en demandant d’être cléments parce qu’il débute – comme une expérience électro-soul-acid, ce qui est une jolie manière de résumer l’univers extasié et discret dessiné depuis trente ans par Larry Heard sur les dancefloors.