Alfredo Fiorito est souvent cité comme un pionnier du mouvement balearic à Ibiza au début des années 80. Aux premières heures du matin, le DJ mixait un mélange de soul, de reggae, de rock, de pop et de musique latine. La bande son du lever de soleil pour un public bigarré qui rentrait alors de ses escapades nocturnes. C’était, en essence, tout et n’importe quoi à la fois. Ce son devint associé à la culture hippie d’Ibiza vers la fin des années 90, avant de l’être au mouvement UK acid house avec des producteurs comme The KLF et The Orb. Partant d’une manière de mixer, la balearic en vint rapidement à désigner des productions, ce qui lui conféra un nouveau souffle. Interviewé par The Guardian au sujet d’Ibiza, DJ Harvey donne son interprétation de ce son remis au goût du jour : "Il n'y a pas de genres ni de mystère. La balearic, c’est juste la musique jouée sur les îles." Plutôt clair, non ?

"C’était un accident qui est devenu une intention par la suite"

On peut facilement associer la musique que jouent les DJ’s de balearic à DJ Harvey ou Jose Padilla. En termes de production musicale, le son balearic moderne n’existerait pas sans les releases du producteur britannique Mark Barrott. Installé à Ibiza après avoir lancé son éminent label International Feel lorsqu’il habitait en Uruguay, il produit plusieurs releases dont le concept gravite autour de la vie sur cette île qu’il considère comme sa maison. Les albums Sketches from an Island ont chacun une vie propre, pleine de sons organiques, de soleil et de rythmes nonchalants. "La balearic, c’est une musique du cœur ; une musique dans laquelle les gens veulent se plonger à un niveau émotionnel, dit-il lorsqu’il parle de cette série d’albums. Cette musique raconte des histoires de la vie quotidienne à Ibiza", rajoute Barrott. Il décrit Sketches from an Island comme de la folk music exclusive aux Baléares – non pas ce style rationnel, anglo-occidentalisé que nous en sommes venus à romantiser, mais plutôt un style construit autour des gens et du climat de sa nouvelle maison. "Lorsque je compose ma musique, je traite des sentiments d’Ibiza. Personnellement, je la considère comme de la musique ibizienne."

Mark Barrott - Baby Come Home

S'agissant de ses DJ sets, l’énergie et la sélection les rapprochent de ceux des figures tutélaires d’Ibiza comme Alfredo Fiorito et Jose Padilla. "Il semble qu’il y ait à Ibiza un esprit qui te permet de jouer d’une manière particulière, impossible à reproduire ailleurs", affirme Barrott. Ces sets originaux, éclectiques et libres qui sont apparus au début des années 80 étaient des sous-produits des longs sets – souvent de 8 à 10 heures – attendus des DJ's lorsqu’ils étaient bookés. "Ces DJ’s étaient sommés de jouer pendant de nombreuses heures, et c’est ce qui a développé ce niveau d’éclectisme. C’était un accident qui est devenu une intention par la suite.” Selon sa propre expérience, son sac de vinyles pouvait être rempli avec des disques comme Dream Academy, William Orbit, Patrick Cowley et Sigur Rós. Sans doute cette approche du DJing a-t-elle aussi déteint sur DJ Harvey durant ses jeunes années passées sur l’île.

Vibe balearic

La balearic s’est étendu au-delà d’Ibiza, devenant associée à des artistes et à des scènes bien lointaines du climat ensoleillé et tempéré de la Méditerranée. L’un des artistes qui représente ce son moderne est le Norvégien Henning Severund, qui produit sous l’alias Telephones. "Je préférerais que les gens qualifient ma musique de balearic plutôt que de space-disco ou norvégienne explique-t-il sur Skype. Je m’inspire beaucoup de musiques que l’on qualifierait de balearic, mais pour moi, c’est plutôt une humeur, une sorte de futilité, une mélancolie."

L'année dernière, Severund a sorti son premier album Vibe Telemetry sur Running Back. C’est un LP saisissant, tropical et enjoué qui renvoie à son approche éclectique du DJing. Le son n’est pas si lointain de celui de Barrott, en ce qu’il est relâché et doté d’une chaleur affectueuse. La différence, c’est que Severund n’a jamais vécu à Ibiza. Il a grandi dans le glacial climat norvégien, sur une île à l’écart de Bergen. Severund cite l’importance de la nature et de la mer dans ses productions. C’est, en somme, la touche balearic nordique. "Ça a quelque chose à voir avec la tranquillité et la nature", raconte-t-il. Cette qualité, il l’a emmenée avec lui à Berlin, où il vit actuellement et joue un mélange étourdissant de disques, tout en étant fidèle au legs organique de sa musique. Pour Severund, cette mutation relève en grande partie de l’imagination. La musique qu’il crée est un fac-similé de sa conception du son de la balearic. "L’un des meilleurs moyens de faire quelque chose de nouveau, c’est d’essayer d’imaginer que cette chose s’est déjà produite il y a très longtemps", dit-il. Il cite l’exemple des enfants auxquels on demande de dessiner un lion, bien qu’ils n’en aient jamais vu un auparavant. Le résultat est une œuvre plus expressive et extravagante que l’original. Et c’est de là que provient le son balearic de la troisième génération.

Le terme balearic recouvre une grande variété de styles, mais la techno n’en est assurément pas un. Même dans ses premières incarnations, ceux qui jouaient à Ibiza allaient rarement jusqu’à passer de la techno. Cela ne s’accordait pas à "l’humeur". Pourtant, Severund s'inscrit en faux. "Dans une autre interview, quelqu’un m’a demandé quelle était ma meilleure expérience de balearic", s’amuse-t-il. "C’était dans le moins baléare des endroits, la main room du Berghain. Nick Höppner faisait un set techno et il a joué un track de techno mélodieux et super atmosphérique. C’était très balearic et je suis à peu près sûr d’avoir été le seul à ressentir ça." Le track, c’était "Return" de Luke Slater, produit sous son alias Planetary Assault Systems. La texture, l’humeur et l’énergie incarnent les principes balearic de Severund. Et selon lui, il y a beaucoup d’autres tracks techno que l’on pourrait placer sous le signe du balearic.

Planetary Assault Systems - Return

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L'Australien Lewie Day produit en tant que Tornado Wallace, et ses DJ sets sont aussi diversifiés et inclusifs que ceux de Severund – ou même Barrott. La différence, selon l’auteur de ces lignes, est que Day sait comment créer une ambiance pour une occasion. Ou, plus simplement, il apporte les party vibes. Ce mois-ci, Day a sorti son album aux influences balearic Lonely Planet, également sur Running Back. Voici encore un artiste séparé de ses origines baléares.  "Je pense que la plupart des DJ’s ont surtout oublié le lien avec le style d’Alfredo", répond Day lorsqu’on l’interroge au sujet de l’interprétation moderne du son balearic.

Selon lui, il s’agit d’avoir une conception commune de l’émotion entre des musiques de styles et de pays différents. C’est une question "d’amour, de chaleur, d’affection et d’un peu de bizarrerie", dit-il. La comparaison entre ce que font des artistes récents comme Day, Severund et Seahawks avec le travail d’artistes comme Barrott est intéressante en ce qu’ils viennent tous du même territoire musical, mais vivent effectivement dans des endroits différents. "J’ai composé l’album dans un studio miteux d’un pays glacial, raconte-t-il à propos de Lonely Planet. Mais peut-être que c’est pour cela que je rêvais d’un endroit plus tropical." Un autre artiste dessine un semblant de lion, et le rêve perdure.

Playlist Balearic :

Mark Barrott - Island Life

Telephones - 147 Stars

The Sabres of Paradise - Smokebelch II (Beatless Mix)

Jose Padilla - Day One

Seahawks - Escape Hatch

Todd Terje - Strandbar

Tornado Wallace feat. Jonny Nash - Time Of Nectar (Original Mix)

The Grid - Floatation