Musicien autodidacte dès ses 9 ans, Philippe Manoury (né en 1952) suit des études de piano à l’Ecole normale de musique de Paris avant de se diriger vers la composition, qu’il étudiera au Conservatoire national supérieur de musique et de danse. Dès 1975, il s’intéresse à la composition musicale assistée par ordinateur, après s’être fait remarquer du public aux Rencontres européennes de musique contemporaine de Metz en 1974 avec Cryptophonos, interprété par le pianiste Claude Helffer.

Philippe Manoury - Crytophonos (1974)

Selon Manoury, il y a quatre manières de faire de la musique, "la percussion, le frottement, le souffle et l’électricité". Des éléments qui s’entremêlent dans le cycle Sonvs ex machina, dont les pièces aux accents mythologiques se répondent entre-elles : Pluton, Neptune, la Partition du ciel et de l’enfer

Philippe Manoury - Pluton

Philippe Manoury a composé des opéras, des pièces solistes, de la musique de chambre et pour grand orchestre. De 1980 à 2011, il aura travaillé avec l’IRCAM, l’Ensemble Intercontemporain, l’Orchestre de Paris ou encore la Scène nationale d’Orléans. En 2012, il est nommé compositeur de l’année aux Victoires de la musique.

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C’est maintenant la chaire de Création artistique du Collège de France que Philippe Manoury occupera pour la saison 2016/2017. En amont de sa leçon inaugurale, "L’invention de la musique", le 26 janvier 2017, Trax s’est entretenu avec lui pour aborder sa conception de la musique électronique.

philippe manoury

À l’écoute de votre musique, nous aurions tendance à vous classer parmi les compositeurs contemporains, plutôt qu’à vous associer à la musique électronique. Pourquoi défendez-vous l’usage de ce terme ?

Actuellement, la "musique électronique" désigne de manière générique de nouvelles formes de musique liées à la culture populaire et dont les compositeurs travaillent avec des séquenceurs, des outils numériques… Je dis que cela fait 30 ans que je fais de la musique électronique parce que j’en ai une définition très large, à savoir qu’il s’agit des sons créés par synthèse ou manipulation d’enregistrements. Il faut donc remonter à la musique concrète de Pierre Schaeffer et du GRM, aux expériences de synthèse de Karlheinz Stockhausen dans les années 50.

"Les pratiques expérimentales dans tous les styles sont essentielles pour l’évolution de la musique."

En quoi est-ce important que l’on pense à ces pratiques expérimentales lorsque l’on parle de musique électronique ?

C’est important parce qu’elles sont directement liées à la musique populaire. Par exemple, John Chowning a inventé un procédé que l’on appelle la synthèse par modulation de fréquence, et lorsqu’il a vendu le brevet à Yamaha, la marque a sorti le synthétiseur DX7 qui a tout de suite cartonné chez les musiciens de rock. Ce lien est rarement fait par les médias, qui traitent la musique par le prisme du divertissement, et c’est pour cela que beaucoup de gens pensent que la musique contemporaine est difficile d’accès. Je veux bien entendre que certaines compositions soient exigeantes, mais je suis persuadé que si l’on en parlait plus, les choses seraient différentes. Je ne prêche pas pour ma paroisse : les pratiques expérimentales dans tous les styles sont essentielles pour l’évolution de la musique.

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La musique classique était aussi expérimentale ?

Tout à fait, c’est pourquoi je n’aime le terme de « classique ». L’expérimentation est profondément ancrée dans la tradition de la musique européenne, et la création de nouveaux instruments par les luthiers a contribué à ces innovations. On a eu de nouveaux sons, de nouvelles façons de jouer. Mais lorsque l’on commence à parler de « classique », on s’enferme dans des catégorisations qui servent souvent à des fins mercantiles et ne nous disent pas grand-chose sur la musique elle-même.

On pourrait donc dire que l’on est passé des luthiers aux compositeurs de musique électronique qui synthétisent leurs propres sons ?

C’est l’idée, et c’est pourquoi je pense qu’il ne faut pas refaire avec les instruments électroniques ce que l’on faisait déjà avec des instruments acoustiques. L’un de mes angles de recherche, c’est la musique électronique en temps réel. Ca ne suppose pas seulement de moduler le son en temps réel, comme nous pouvons le faire avec un synthétiseur, mais d’avoir une musique qui est créée quasi-instantanément en prenant ses informations dans son environnement. Cela peut être le son d’autres instruments acoustiques, via des calculs probabilistes, des éléments aléatoires, des algorithmes qui interprètent des données captées via un micro… Ce que je souhaite, c’est que cela devienne un dialogue perméable avec le monde réel, et que cette musique soit liée aux instrumentistes.

"Pour la musique acoustique, on a réussi à mettre en place un système de partition, mais pour la musique électronique, il y a une somme énorme d’informations à représenter."

Vos cours au Collège de France aborderont un autre de vos sujets d’étude, un système d’écriture pour la musique électronique.

Oui, même si c’est encore au stade de question. Pour la musique acoustique, on a réussi à mettre en place un système de partition, mais pour la musique électronique, il y a une somme énorme d’informations à représenter, comme il s’agit de sons de synthèse. Je réfléchis donc avec d’autres chercheurs à la possibilité de trouver une méthode de réduction des données équivalente à ce qui a été fait avec la musique instrumentale : on écrit certaines choses, et d’autres demeurent de tradition orale, comme la vitesse d’un vibrato par exemple. Pour moi, c’est un enjeu majeur de la musique actuelle.

Leçon inaugurale : L'invention de la musique, Philippe Manoury
26 janvier 2017, 18h, Collège de France

Les cours et séminaires du Collège de France sont gratuits, en accès libre, sans inscription préalable.

Philippe Manoury - Le temps mode d'emploi