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Alors qu’en cette année électorale, le débat sur la légalisation du cannabis refait surface, une tribune parue dans le JDD jette un pavé dans la mare et pointe l’urgence à sortir d’une pénalisation jugée désastreuse. À son origine, quatre personnes : le député PS et ex-maire du premier secteur de Marseille Patrick Menucci, la psychiatre et présidente d’honneur de l’Association Française de Réduction des Risques Béatrice Stambul, ainsi que Yann Granger, coordinateur d’un Centre d'Accueil et d'Accompagnement à la Réduction de risques pour Usagers de Drogues (CAARUD) et Fabien Perez, avocat.

"La prohibition du cannabis est un échec, intente le texte. Elle est directement responsable, chez nous, de réseaux, de trafics très organisés, qui brassent des sommes considérables et gangrènent de nombreux quartiers." Un trafic qui donne lieu à de nombreux règlements de compte – le texte rapporte 34 homicides liés en 2016, plus du double de l’année précédente –, qui accapare les efforts de la police et coûte cher. Un coût économique, humain, mais aussi social : la clandestinité des consommateurs les éloigne de la prévention, la prohibition les stigmatise. "Et ce au nom d’un ordre moral qui ne repose sur aucun élément prouvé par la science."

"Nous, Marseillais, conscients du désastre que cause le trafic dans notre ville, appelons aujourd'hui à une légalisation contrôlée de la production, de la vente et de la consommation, telle qu'elle existe déjà dans plusieurs pays, comme la solution raisonnée que nous devons choisir", annoncent d’une voix les 150 signataires.

La fin de la consommation clandestine pour une culture de la nuit plus vivante

Parmi eux, des personnes aux activités très variées, reflet d’un problème qui touche la ville à tous les niveaux : une directrice d’école maternelle, une policière, un architecte, du personnel médical de la prison des Baumettes, le président de l’association AIDES… et plusieurs acteurs du monde de la nuit. C’est le cas de Clément Carouge, fondateur de La Nuit Magazine, un agenda des sorties nocturnes de la cité phocéenne.

"La consommation de cannabis est très répandue ici, en particulier dans les pratiques festives : c’est de notoriété publique qu’il y a énormément de lieux nocturnes à Marseille où l’on peut consommer du cannabis. Mais du côté des pouvoirs publics, on ne constate aucune tolérance. Cette position est dangereuse, elle participe à la ghettoïsation des consommateurs et de certains quartiers, comme les quartiers Nord."

Selon lui, la dépénalisation n’est pas suffisante ; il faut légaliser pour pouvoir démanteler le trafic et investir l’argent provenant de la taxation pour réintégrer les personnes qui font partie de ces réseaux. Une légalisation qui pourrait aussi avoir des répercussions positives au niveau culturel :

"La légalisation permettrait d'intégrer une partie de la population qui préfère consommer du cannabis "clandestinement" chez soi au reste de la vie nocturne, et donc d'avoir une culture de la nuit plus vivante à Marseille."

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Dro Kilndjian, programmateur de Marsatac, compte lui aussi parmi les signataires, aux côtés de la directrice du festival Béatrice Desgranges. Un engagement "à titre personnel", qui n’est pas directement lié à son activité professionnelle. En tant qu’organisateur d’événement, il se retrouve pourtant souvent entre le marteau et l’enclume : "Nous faisons de la prévention, mais si nous allons chercher le joint au fond de la poche de chaque festivalier, le public nous le reproche. Lorsque nous ne le faisons pas, ce sont les pouvoir publics qui nous trouvent laxistes."

Le débat sur le cannabis, la partie émergée de l'iceberg

Si la jeunesse française est la première consommatrice européenne de cannabis, ce débat reste une question "d’arrière-garde" selon Dro. "On en parle depuis trente ans mais rien ne change, et la consommation continue d’augmenter.” Comme Clément, il reconnaît que “l’enclavement de certains quartiers est lié au trafic de cannabis, mais ce n’est que la partie émergée de l’iceberg."

"Dessous, il y a tout une politique de l’abandon, des sujets que personne ne veut traiter. Si tu prends l’urbanisme, tu constates qu’il n’y a pas de réel service de transport pour relier les quartiers nord au centre-ville, alors qu’environ 250 000 personnes y habitent, soit près d'un tiers de la population de Marseille."

La question de la légalisation du cannabis est un sujet de société qui devrait être abordé plus intensément durant l’année à venir. Alors que de plus en plus d’États américains optent pour une légalisation encadrée, quatre des sept candidats aux primaires de la gauche se sont prononcés en ce sens. Selon les derniers chiffres de l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies (OFDT), il y aurait 1,4 million de consommateurs réguliers en France (10 fois par mois), dont 700 000 quotidiens.

Dans le milieu de la fête, la question plus large de la prévention des drogues est aussi un débat récurrent, cristallisé récemment autour de la fermeture de Fabric. La licence du club londonien avait été temporairement révoquée suite aux décès par overdose de deux personnes dans son enceinte. Le DJ Seth Troxler était invité la semaine dernière sur la chaîne BBC Two pour s’exprimer à ce sujet, et affirmait à son tour que le problème de la drogue devait être traité comme un enjeu de société général, et non spécifique à tel ou tel milieu.

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