C'est un gymnase de quartier, comme il en existe tant d’autres en banlieue parisienne. De grandes baies vitrées, deux paniers de basket, un mur d'escalade bordé de plantes vertes gravi par des dizaines de sportifs chaque semaine. Le dimanche 16 octobre 2016, au centre sportif du Mont Valérien, à Nanterre, se déroulait la sixième édition du tournoi Vertifight World. Seuls ou en équipes, des compétiteurs venus de Belgique, de Grèce ou des États-Unis sont venus pratiquer la danse électro loin de leurs terres. Au programme : tours de bras, pirouettes et accélérations, le tout rythmé par un fond d'électro-rock assourdissant. Parmi les sommets du jour, la rencontre entre les Français de l'Alliance Crew et les Mexicains de la team Blackmore. En tee-shirts manches longues à bandes tricolores, les sept danseurs originaires de la région parisienne déroulent leur chorégraphie devant des Sud-Américains médusés. Jusqu'à ce que le battle vire à l'émeute bon enfant, lorsqu'un danseur de l'Alliance se lance dans un salto arrière des plus périlleux. Envahissement immédiat du terrain. On sautille sur place, on crie de joie, on se bouscule sans ménagement. Au point qu'un vigile doit intervenir pour ramener le public à la raison. “Calmez-vous, hurle le speaker, micro au bord des lèvres, en agitant la feuille de route de la journée. Ce n’est que de la danse, restez tranquille.”

tecktonik

Sauf que ce n'est pas n'importe quelle danse. “Pour ceux qui ne la connaissent pas, on va dire qu'elle est née avec un triste nom, explique le même speaker, en ouverture du show. Aujourd’hui, on l'appelle la danse électro.” Le “triste nom” en question est « Tecktonik ». Neuf lettres accolées à une danse inventée au milieu des années 2000, dans la moiteur des soirées du Metropolis, boîte de nuit « Cinq ambiances » coincée à Rungis entre un restaurant Courtepaille et un hôtel Ibis. En 2001, Alexandre Baroudzin et Cyril Blanc, la petite vingtaine, cherchent un nom pour la soirée électro qu'ils organisent dans cet établissement. Leur idée : mixer leurs styles musicaux préférés – jumpstyle, hardstyle, minimale – lors d'une seule et même sauterie. Pour représenter la rencontre de musiques n'ayant “rien à voir les unes avec les autres”, les deux professionnels de l’événementiel s’accordent sur le concept de plaques tectoniques. Puis musclent leur trouvaille en triturant l'orthographe française. Qui veut se trémousser sur de la techno ira désormais chaque mois aux soirées « Tecktonik Killer ». Pour Alexandre et Cyril, reste encore à communiquer avec le public. “À l'époque, Facebook n'existait pas, il fallait aller chercher les clients, restitue Baroudzin, attablé dans un café parisien, aux côtés de ses deux chihuahuas. Faire des spots publicitaires pour Radio FG, imprimer des flyers, les distribuer devant les facs, les écoles ou dans les boutiques. En l'espace de six mois, on a réussi à remplir la salle : on tournait autour de 4 000 personnes en moyenne.”

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Comme une planète où tout est fluo”

Peu à peu, la jeunesse francilienne se prend au jeu. Sa première rencontre avec le mouvement Tecktonik, Antoine s'en souvient comme hier. “Il y a neuf ans, deux types sont arrivés dans le salon de l'une de mes amies, habillés tout en noir, avec des foulards à imprimés têtes de mort, remet ce Parisien de 25 ans, ancien danseur du dimanche devenu électricien. Lorsqu'ils se sont mis à s’agiter en bougeant les bras, j'ai halluciné. Jusqu'ici, chaque genre musical avait sa danse, sauf l'électro. J'ai tout de suite pensé que la Tecktonik allait devenir celui de notre musique.” Ce jour-là, l'un des deux gaillards à foulards aurait très bien pu être William Falla, mieux connu sous le nom de Treaxy. En mars 2006, ce danseur hors pair, élevé au hip-hop et au smurf, alors élève en BEP maintenance, ouvre pour la première fois la porte du Metropolis. “J'ai immédiatement adhéré au concept, pose-t-il, dix ans plus tard. Il y avait des mecs avec des crêtes et des vêtements flashy, c'était comme une planète où tout est fluo.” “Vestimentairement parlant, on s'éclatait à porter des pièces que la plupart des gens n'avaient vues nulle part, valide Alexandre Barouzdin. Une copine coiffeuse et perruquière m'avait même fait une collection de crêtes : des rouges, des bleues, des vertes, etc.” Bientôt, au « Metro », des hordes d’adolescents s'éclatent à se passer la main derrière les cheveux, sur la bande-son des soirées Tecktonik Killer. Des mouvements de bras librement inspirés du voguing, de la danse contemporaine, du hip-hop ou du modern jazz. La légende veut que ces gestes inédits miment avec ironie ceux que l'on fait chez soi, devant sa glace, avant de sortir enflammer le dancefloor : un coup pour se recoiffer, un autre pour mettre du gel, et ainsi de suite. Le tout assez vite pour créer des mouvements lumineux, munis de guêtres fluo, dans l'obscurité d'un club.

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“À la fin de l'année 2006, une vingtaine de clubbeurs du Red Light et du Mix, deux boîtes de Montparnasse, sont venus au Metropolis pour organiser un battle, déroule Treaxy. Ils passaient chacun leur tour, je leur mettais la misère. Je les ai éclatés un par un, jusqu’à ce qu’ils me respectent. On a décidé ensuite de former une grosse team : la Diablotek.” À la tête du collectif phare de danse électro, Treaxy devient une petite star. Un an plus tard, le voici sur le plateau de Combien ça coûte sur TF1, dans un clip de la chanteuse Yelle ou interviewé par l’hebdomadaire féminin Elle. Après quelques mois d'existence, la danse Tecktonik atteint un nouveau stade grâce à Internet. À l’origine du carton, une vidéo postée le 2 novembre 2006 sur YouTube par un dénommé Jey Jey. Une minute et 27 secondes de danse en pantalon G-Star et bottes de boxeur Adidas, filmée à la webcam dans un garage de banlieue parisienne. Dix ans plus tard, la vidéo a dépassé les quinze millions de vues. “On a vu les scores qui pétaient dans tous les sens, des gens qui cliquaient et recliquaient, appuie Alexandre Barouzdin. Et puis tout s'est enchaîné : on a signé avec la maison de disques EMI pour vendre nos compilations, TF1 s'est occupé de notre merchandising. Comme les journalistes ont pu avoir accès au Metropolis, alors que la direction l’avait jusqu'ici toujours refusé, on s’est retrouvés à passer à la télévision à une heure de grande écoute. Du jour au lendemain, tout a changé.”

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Hostilité croissante et crise financière

En ce début d’année 2008, Romain aime se filmer au Nokia. Face caméra, l'adolescent danse en moulinant les bras sur le remix électro de la scie « I Say You Can't Stop ». “Je n'appréciais pas qu'on me qualifie de danseur de Tecktonik, rejoue l’ancien gamin d’un village de la région Centre, désormais commercial. Ce n'est qu'un nom de marque, comme si on disait à un b-boy du hip-hop qu'il danse le Nike ou le Adidas.” Cette année-là, Antoine prend lui aussi ses distances avec le mouvement né au Metropolis. La faute à la mauvaise image qui pollue peu à peu le genre. En cause, une danse trop « commerciale » et « superficielle ». “Si tu te mettais à esquisser des pas en club, tu étais méprisé, regrette encore Antoine. Cela a jeté un froid complet, il n'y avait même plus une petite chorégraphie spécifique à une boîte, parce qu'on te flanquait direct un autocollant Tecktonik dès que tu tentais le moindre mouvement.” Comme si le phénomène avait été victime de son succès, d'un raz-de-marée médiatique confinant à l'overdose. “Des projets plus mainstream sont apparus, surfant sur le potentiel commercial du mouvement, souffle de son côté Alexandre Barouzdin. Cyril et moi avions notamment reçu un projet musical, que l'on avait refusé. La maison de disques Universal l'a récupéré, c’est devenu le groupe allemand d’électro-house Mondotek.”

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Début mars 2008, la Sexion d'Assaut poste le clip Antitecktonik sur son compte Dailymotion. Entre deux punchlines, un refrain sans détour : « Sexion D'Assaut, Le Renouveau, ça sort du lot, c'est parce qu'on nique la Tecktonik ». Cette hostilité grandissante, Alexandre Barouzdin la ressent aussi au quotidien. “Certes, peut-être que la moitié de la France était derrière nous, mais l'autre moitié nous détestait, rumine-t-il aujourd'hui. Je crois qu'ils n'aimaient pas notre look. Dans la rue, je pouvais voir des gens qui me félicitaient comme des petites racailles qui me traitaient de "pédé".” Pour ne rien arranger, la plus grave crise financière du XXIe siècle éclate, allégeant considérablement le porte-monnaie des Français. “Les discothèques ont commencé à se casser la gueule, analyse Barouzdin, avec le recul. En marketing, il y a une phase de croissance, une autre de maturité puis un déclin. La demande a décliné et on a préféré arrêter nos soirées Tecktonik du jour au lendemain, à l’automne 2008, plutôt que d'observer la courbe descendre.” Avec la fin des soirées mythiques du Metropolis, le mouvement Tecktonik s’est retrouvé orphelin. Depuis, il ne s’en est jamais vraiment remis. En avril 2010, le magazine culturel Snatch titre “La Tecktonik est-elle morte ? Enquête sur la disparition du phénomène. Comme une dernière pelletée de terre sur le cercueil d'un genre moribond. 

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Du Metropolis à Mexico

Au dos de son jersey des New York Yankees, il est écrit « Ramsès ». Un blase que tous les aficionados de la danse électro réunis à Nanterre connaissent. Lors du tournoi Vertifight World, Ramsès, 27 ans, ne danse pas avec ses collègues du collectif RK, “groupe le plus titré de l'électro”. “Étant chef cuisinier, je n'ai plus vraiment le temps de m'entraîner”, soupire le danseur originaire de Bobigny entre deux échauffements de bras. Cette année, Ramsès vient au gymnase pour soutenir les siens. Celles et ceux qui l’accompagnent depuis l'âge d'or de la Tecktonik, quand le Mix et le Red Light servaient d’arènes à leurs joutes nocturnes. Après toutes ces années, Ramsès déplore aujourd’hui encore « l’étiquette Tecktonik » collée à sa danse. “Si tu danses électro dans un quartier populaire, on va t’embrouiller pour rien. Tu as beau avoir ton style, on te traitera de tapette. Et puis l’autre préjugé, c’est qu’il s’agirait d’une danse pour les Blancs.” Manière de réfuter l’argument, Ramsès balaie la salle d’un geste de bras. “Regarde, c’est un mouvement qui appartient à tout le monde. Il y a des gens de tous les pays aujourd’hui, même un Bangladais !”

Quand le danseur du Bangladesh prend place au milieu du centre sportif, la salle bruisse comme une ruche. Dans le public, certains y vont de leur vanne. “Wesh, c’est curry !”, entend-on depuis un coin du gymnase. Ricanements étouffés. “Ils viennent de loin, respectez-les”, recadre le speaker, en glissant un coup d’œil vers le danseur à barbe venu du Bengale. Face à lui, le représentant de la Belgique, arrivé de Charleroi. La Belge l’emporte, au terme d’une battle plus serrée que prévu. Conclusion du speaker, sous les applaudissements : “Il n’y a décidément plus de petits pays en matière d’électro.” Cette année encore, pour les équipes tricolores, le principal concurrent reste le Mexique. “C'est un vrai challenge aujourd'hui pour les teams locales, parce que la coupe est revenue aux Mexicains l’année dernière, note Ramsès. Eux, ils sont fous de danse électro. Quand je suis parti là-bas, 300 personnes m'attendaient pour un événement. J'ai levé les bras, ils ont applaudi tellement fort que le gymnase tremblait.” Même expérience pour le pionnier Alexandre Barouzdin : “Je suis passé sur l'une des grosses télévisions mexicaines pour un reportage. Le lendemain, plusieurs milliers de jeunes du pays voulaient me rajouter sur Facebook pour en savoir plus sur cette nouvelle danse.” Contre les baies vitrées du centre sportif, deux jeunes Italiens, éliminés lors des phases de qualifications, grillent une clope, nostalgiques d'une époque qu'ils n'ont jamais connue. “C'est dommage qu’ici, le mouvement ne soit pas resté plus longtemps en haut de l'affiche”, regrette David, 25 ans. Pour son collègue Andrea, 20 ans, ce sont “les Français comme Treaxy qui ont donné envie aux étrangers de pratiquer cette danse.” Devenu directeur artistique, Treaxy n'affiche pour sa part aucun regret. Lui assure avoir toujours su que “tout allait s'arrêter un jour ou l'autre”. D'autres ne peuvent pas en dire autant. “Parfois, je suis avec une fille en soirée et un pote me demande si je ne veux pas danser la Tecktonik, soupire Antoine, tout penaud. Eh bien, ça ne rate jamais : ça casse mon coup direct.”

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