« C’est dans les boîtes de nuit que j’ai mis au point mes mouvements et peaufiné mon style. » Willi Ninja

Willi Ninja, qui s’est toujours glissé dans les interstices entre underground et le mainstream – de la pop de Madonna à Malcolm McLaren en passant par les grands prêtres de la house new-yorkaise comme Masters At Work ou Junior Vasquez –, rêvait de voir le « vrai Paris brûler », embrasé par la fureur du voguing. Il n’aura pas vu sa prophétie complètement réalisée, même si dans les clubs d’aujourd’hui, la scène porte bien son sceau. Au défunt Social Club, puis aux soirées La Crème de la Crème ou La Mona, le voguing et la culture ballroom ravivent les cendres d’une nuit parisienne où la tendance a longtemps supplanté la danse. Quitte, désormais, à jouer avec les règles et la tradition.

« Sometimes on a legendary night / Like the closing of the Garage / When the crowd is calling down the spirits / Listen / And you shall hear the footsteps / Of all the houses who walked there before. »
Malcolm McLaren, Deep in Vogue

« Ma mère est une pionnière. Elle s’est tirée du Sud car elle en avait marre qu’on la traite de négresse, c’est pour ça qu’elle a emménagé à New York », expliquait William Roscoe Leake, né le 12 avril 1961 à New Hide Park, près de la frontière de Nassau et du Queens, au Long Island Medical Center. « Elle fut l’une des trois personnes noires à travailler dans cet hôpital et l’une des premières étudiantes noires de l’université de Saint-Louis. » Celui qui se fera par la suite appeler Willi Ninja a toujours couvert d’éloges sa mère, qui a facilité le coming out de son fils. « À 10 ans, je savais déjà plus ou moins que j’aimais les hommes mais je n’avais aucune idée de l’interdit qui en découlait. À l’adolescence, ma mère a a cerné ma différence. C’est elle qui l’a formulée. » Le petit William grandit entre Flushing, un quartier multiethnique, et South Jamaica, secteur plutôt afro-américain. La fin du mouvement des droits civiques annonce une nouvelle ère pour une nouvelle jeunesse.

Mais celle dont fait partie Willi, toujours consciente de l’expérience noire aux États-Unis, refuse l’essentialisation de son identité, ces discours de l’organisation Five-Percent Nation qui enseignent que l’homme noir est une divinité, une masculinité noire, uniforme et virile. Ce communautarisme de réaction ne sied pas à Willi car celui-ci rêve d’ailleurs, au gré des films de kung-fu et de ses sorties au Dance Theater of Harlem avec sa mère, ce pilier. Au départ assez peu préoccupé par sa sexualité, le jeune Willi se laisse consumer par la fièvre de la danse. Émerveillé devant la grâce du duo Fred Astaire/Eleanor Powell et le flegme taquin des Nicholas Brothers, le danseur en herbe se construit en tissant des correspondances entre des influences plus diverses les unes que les autres. La culture asiatique, et une fascination pour les combats chorégraphiés et la noblesse inhérente aux arts martiaux, aura notamment une importance primordiale, référencée tout au long de ses performances, et plus globalement de sa vie au sein du monde codifié et cérémonial de la ballroom scene.

« Willi Ninja voulait que chacun des danseurs de sa House ait un vrai job. J’essaie de poursuivre et d’inculquer ces bases aux children de la House of Ninja. » Lasseindra Ninja, mother de la House of Ninja

Familles recomposées

De cette enfance et de ce réseau d’inspirations, le voguing de Willi Ninja tirera son dépassement de la compétition entre danseurs, des chorégraphies stylisées ou des poses lascives et autres contorsions. Cette culture portée par des minorités le plus souvent défavorisées amène encore aujourd’hui à recréer en elle-même ses propres normes sociétales, des mécanismes de soutien et de hiérarchie qui existent dans la famille traditionnelle, en excluant l’importance des rôles genrés. À l’instar de Willi Ninja, mother de la légendaire House of Ninja, un homme peut ainsi être la « mother » d’une « house », qui s'occupe, avec un « father », de leurs « kids ». « Je n’ai pas connu Willi », commente l’une de ses héritières Lasseindra Ninja, mother de la House of Ninja, « mais il a fondé la House of Ninja sur des principes simples : la discipline, le travail et l’honnêteté. Des principes qu’il inculquait à ses children dans le but de les sortir du cercle vicieux parfois intrinsèque à la ballroom scene, les rivalités, la drogue ou l’argent facile. Willi voulait que chacun des danseurs de sa House ait un vrai job. J’essaie de poursuivre et d’inculquer ces bases aux children de la House of Ninja. » En France, si aucun acteur du milieu voguing français ne l’a côtoyé – hormis Mother Stephy Mizrahi, qui l’a rencontré fortuitement dans un club dans les années 90 –, la scène n’en reste pas moins marquée par l’impact de Willi Ninja. Dans le dernier titre (Let A Bitch Know) du Parisien Kiddy Smile, membre de la House of Mizrahi, on retrouve encore cette expression d’une culture ballroom autour de laquelle la diaspora noire – et queer en particulier – se retrouve. Après les attentats d’Orlando, le danseur Nunney Karma soulignait cet héritage dépassant la simple pratique : « La danse est une forme de survie pour la communauté gay, les clubs sont nos refuges, des endroits privilégiés où j’ai personnellement appris à déconstruire la haine et à m’accepter tel que je suis. »

« J’ai vite compris que les études n’étaient pas pour moi », aimait rappeler Willi. « Après trois ans en école d’esthétique, j’ai tout plaqué et commencé à traîner à Greenwich Village. C’est là que j’ai rencontré les kids de la scène house et à traîner avec eux. » Avec Archie Burnett – le futur grandfather de la House of Ninja – et Tyrone Proctor, ils forment un groupe : les Video Pretenders. Déjà attirés par la lumière, Willi et sa bande repèrent les clubs qui filment les danseurs (un peu à la manière de l’émission américaine Soul Train) et reproduisent les routines qu’ils voient dans les vidéos. Jusqu’à ce qu’ils se disent : « Et si on créait notre propre routine ? Une fois qu’on a eu notre propre truc, on a commencé à se faire booker un peu partout en ville. » C’est le souvenir d’une époque où toute l’énergie du club ne convergeait pas uniquement vers le DJ mais aussi autour des danseurs, professionnels ou néophytes. Le DJ, à l’écart dans sa cabine, laissait à la foule l’espace pour s’exprimer et devenir les héros de leur soirée.

Une légende bâtie dans les clubs

Willi passe bientôt son temps à écumer les clubs disco et house de la ville. Qu’ils s’agissent du Paradise Garage, du Loft ou du Cat Club. Sa réputation, il l’a établie en club en premier lieu. Willi développe rapidement son propre style, complètement hybride et athlétique, et se démarque des autres. Il allie les mouvements précis et les positions anguleuses avec les contorsions propres aux gymnastes. « J’ai commencé à traîner dans des clubs dans le but d’y danser. C’est dans les boîtes de nuit que j’ai mis au point mes mouvements et peaufiné mon style. Je travaillais particulièrement les mouvements des mains et des doigts. » La rencontre avec l’univers du voguing tient pourtant du quiproquo. « Quelque temps après, je tombe sur un type que j’avais déjà aperçu dans le club. Il me demandait pourquoi j’avais voulu le provoquer en duel, pourquoi j’étais si agressif envers lui. Je n’avais pas la moindre idée de ce dont il parlait. C’était la première fois que j’entendais une personne utiliser le terme “voguer”. » S’ensuivent les mois de formation de Willi avec comme professeur Hector Xtravaganza, le father de l’iconique House of Xtravaganza, et le début d’une folle expédition dans le microcosme de la ballroom scene. Avec Willi, le voguing devient une danse à part entière, faite de rigueur et de critères toujours plus élevés. Il met sa philosophie en application.


Willi et RuPaul

Paris is burning, le début de la gloire

Bien qu’il soit délicat d’établir une chronologie claire quand il s’agit d’examiner le passage d’un mouvement underground à la lumière, il semble qu’on puisse remonter à deux moments précis. À l’été 1986, une bande de danseurs s’entraînent sous un arbre près du Washington Square Park. Ils s’essayent à des poses qui, tour à tour, rappellent les mannequins du prestigieux magazine Vogue ou les fresques de l’Égypte antique. Ils tapent dans l’oeil d’une jeune étudiante de Yale, Jennie Livingston. Immédiatement séduite, comme d’autres après elle, elle interroge le groupe : « Quelle est cette nouvelle danse ? Où est-ce que je peux en apprendre plus ? » « Il faut que vous rencontriez absolument Willi Ninja », répondent les vogueurs. Intriguée, Jennie se lance à la recherche de Willi sans savoir que cette rencontre va marquer le début d’une longue aventure : elle restera presque quatre ans à fréquenter, étudier et dialoguer avec les acteurs de la scène ballroom. Elle découvre en cela la richesse d’un monde insoupçonné mais aussi les contradictions et les dangers inhérents à celui-ci : la tentation de la drogue, la prostitution, les préjugés et cette nouvelle maladie, le sida. C’est ce terreau aussi fertile que fragile qui donnera le documentaire mythique et multiprimé Paris is Burning (1991). Jennie Livingston documente les doutes et les rêves des « legendary children and mothers » comme Octavia St. Laurent, Venus et Angie Xtravaganza, Kim Pendavis, Pepper Labeija, Dorian Corey et bien sûr Willi Ninja.

« J’étais subjuguée par la façon dont cette communauté si précaire et stigmatisée surmontait les obstacles. » Susanne Bartsch, de la boutique 72 Thompson

L’excentrique Susanne Bartsch, tenancière de la fameuse boutique 72 Thompson, participa aussi à la découverte de la scène par le grand public. La jeune femme d’origine suisse allemande est la première à importer les créations des jeunes John Galliano et Vivienne Westwood. Tous les designs avant-gardistes trouvaient aisément leur place sur les podiums des balls. Après tout, l’intérêt de ces compétitions était de se distinguer élégamment, d’être désigné comme le ou la plus stylé. La boutique de Susanne Bartsch devient rapidement un lieu incontournable : « Je venais assister à des balls et finalement, je m’amusais à identifier les pièces que je vendais sur les corps des danseurs ! Des vêtements qu’ils m’avaient volés ! », s’esclaffe Bartsch. Séduite par les sirènes de la nuit, la jeune femme se met à organiser des soirées. Inspirée par Willi Ninja, déjà légendaire de son vivant, elle organise le Love Ball, le premier ball avec une telle envergure : « J’étais subjuguée par la façon dont cette communauté si précaire et stigmatisée surmontait les obstacles, se souvient Bartsch. C’est à partir de ces obstacles qu’ils faisaient germer la créativité, l’art, la beauté et le succès. » Parmi les juges du Love Ball, organisé dans le but de récolter des fonds pour la lutte contre le sida, on trouve le top model Iman ou le rédacteur en chef adjoint de Vogue André Leon Talley et dans le public, le couturier Thierry Mugler, Keith Haring, la styliste Donna Karan, les Talking Heads et bien d’autres. C’est la première fois que les acteurs du voguing sont aussi exposés. Pour Willi, c’est un tournant évident, sa performance galvanise la foule et hypnotise une invitée de marque : Madonna.

Featuring Masters At Work et Jean Paul Gaultier

Pourtant, le succès planétaire de Paris is Burning et l’attention de la sphère pop ne profiteront pas aux principaux intéressés, décimés par les aigreurs et les rivalités entre les figures d’un mouvement en proie au sida. Comme le résume l’article du New York Times intitulé « Paris Has Burned » (1993), la mort et les remords freinent l’ascension de la ballroom scene dont le seul véritable rescapé se trouve être Willi. « À part le danseur star, Willi Ninja, qui s’est fait remarquer dans le monde de la mode, de la danse et de la musique, les autres personnages présentés par Livingston n’ont pas vraiment changé de statut. » La danse commence en effet à jouer un rôle moins important dans la vie de Willi, qui s’ouvre peu à peu d’autres domaines. Ses amis Louie Vega et Kenny Dope alias Masters At Work – eux-mêmes à l’origine du titre le plus emblématique du voguing, Ha Dance – lui concoctent un titre sur mesure intitulé Hot, signé Willie Ninja. Sa part irrésistible de féminité lui permet aussi d’apprendre aux stars telles que Naomi Campbell ou Paris Hilton à marcher avec grâce et panache. Une constance qui aura porté Willi jusque sur les podiums de Thierry Mugler ou Jean Paul Gaultier. En 2004, il ouvre sa propre agence de mannequin Elements of Ninja, fait quelques apparitions remarquées dans des shows comme America’s Next Top Model ou le Jimmy Kimmel Live et continue d’être occasionnellement booké pour des shows et des apparitions dans des clubs. Mais l’année d’après, la nouvelle tombe : Willi est diagnostiqué séropositif. Mais il se bat jusqu’au bout. Celui qui refusait d’être « une mère à mi-temps » et continuait à gâter ses children, parfois à ses dépens, ne survivra pas à sa mère Esther Leakes à la santé vacillante, aux côtés de laquelle il était toujours resté. Si, aujourd’hui, l’influence de Willi Ninja est indéniable, personne ne disconviendra que les balls de son époque et ceux d’aujourd’hui sont de nature différente. Le voguing emprunte une trajectoire inédite : de la clandestinité à l’épisode amer avec Vogue de Madonna, avant le retour dans l’ombre jusqu’environ 2008. Entre-temps, la scène s’est régénérée. Fini le diktat d’une danse géométrique et maîtrisée, racée et contenue. Cette façon de danser qu’a popularisé Willi Ninja s’appelle désormais le « Old Way » : des pliés, des « hands and arms performances », des contorsions. Elles constituent désormais les fondations du voguing, son socle historique.

Un simple tour à la soirée Vogue Knights à New York ou dans les soirées voguing parisiennes permet de constater que la nouvelle école s’impose. De nouvelles catégories comme le « Vogue Dramatics » s’étendent et prennent une place considérable. En 2009, avec l’apparition de Leiomy Prodigy dans l’émission America’s Best Dance Crew, le « New Way » s’impose. Une nouvelle idée de la féminité se dessine à travers de nouvelles figures comme le « death drop » ou le « sha-blaming » ; les cheveux deviennent des fouets et les chutes au sol sont spectaculaires. La bande-son aussi change, de la house ou disco à un genre musical spécifique et éponyme : le ballroom ou ballroom beats, dont les grands architectes sont Vjuan Allure et MikeQ. Ce dernier est la figure de proue du label Qween Beat qui regroupe chanteurs, MC’s, producteurs et DJ’s. Qweendom le premier album du collectif, est d’ailleurs sorti cet été. Comme le dit justement le rappeur Cakes Da Killa, « le propos de Qweenbeat est de créer selon ses propres termes et d’être progressif tout en rendant hommage aux pionniers ». Pour certains, ces changements méritent réflexion et sans doute tempérance. L’une des premières vogueuse femme et hétéro, Michelle Visage, se positionne par exemple davantage comme une traditionaliste : « Je pense qu’il est nécessaire d’évoluer, et je ne veux rien reprocher aux nouveaux enfants du voguing ; par contre, je pense qu’il serait quand même bien de réussir à revenir aux bases du voguing et de trouver un juste milieu entre les fondations du genre et les excès de sha-blamming et de sauts de la mort. »

Willi Ninja en 2005