Silhouettes élancées vêtues de noir au pas rapide, musique industrielle à plein volume presque inaudible, néons blancs qui crépitent comme des stroboscopes dans une salle régulièrement plongée dans l’obscurité totale. Non, nous ne sommes pas au Berghain, mais bien à la Paris Fashion Week 2014 pour la présentation de [prism;], la collection printemps-été 2015 de la marque Julius.

Les modèles déambulent rapidement, un par un, avant de revenir en file une dernière fois devant les observateurs. Le dernier mannequin disparaît, mais le son et les lumières épileptiques continuent. Le public hésite, semble attendre l’arrivée du couturier pour l’applaudir. Il ne viendra jamais. Quelques personnes se lèvent et emmènent le reste de la salle vers la sortie. Bienvenue dans l’expérience Julius.

julius

Commencée en 2001 sous l’impulsion du designer Tatsuro Horikawa, l’aventure Julius se façonne au Japon, à Tokyo. En peu de temps, elle fait sensation, et de nombreuses critiques positives affluent pour cette arrivée dans ce milieu pourtant très fermé qu’est la mode. Les raisons d’un tel succès ? Une approche avant-gardiste et radicale, pour des vêtements qui ne se limitent pas aux simples fringues pour homme, mais sont considérés comme un pur moyen d’expression artistique. Chaque collection possède d’ailleurs un univers élaboré propre à elle, dont les racines sont fermement ancrées dans l’underground tokyoïte. [prism;] est par exemple une étude sur la réflexion de la lumière grâce à un médium.

julius

Fétichisme, Akira et club culture

Ce sont tout d’abord les obsessions sombres d’Horikawa qui sont à la source de son travail. Il liste pêle-mêle des influences industrielles, le fétichisme, la club culture, le tout sur un fond cybernétique, comme on peut l’apercevoir dans les coupes futuristes de ses habits, entre science-fiction et esthétique gothique. Pas surprenant de découvrir que Marilyn Manson est un client de longue date. Avant les Blade Runner ou Mad Max, Horikawa cite Akira comme première grande influence de ses jeunes années. Le film d’animation culte, adapté du manga éponyme de Katsuhiro Ōtomo, narre les errances d’une bande de jeunes désœuvrés, qui louvoient sous amphétamines à dos de motos entre les gigantesques buildings et néons d’un Tokyo du futur en pleine désolation. S’il est originaire du Kyushu, cette vision d’une mégalopole postapocalyptique dans une atmosphère résolument cyberpunk est ce qu’il appelle “Son Tokyo”, avec un grand S.

Ce n’est donc pas par hasard qu’il s’immerge dans le milieu souterrain du graffiti et des raves de la capitale nipponne pendant les années 90. Comme pour de nombreux jeunes à travers le monde, la techno est pour Horikawa une forme de rébellion, et implique de repousser les limites de l’ordre établi, ainsi que quelques déboires avec les autorités. Ces expériences vont façonner son attitude de « bad boy » qu’il continue de cultiver, et qui transpire de la plupart de ses projets. Graphiste, il travaille alors sur de nombreux visuels pour les soirées techno et underground, et les demandes commencent à affluer. À partir de 1996, il décide de les imprimer sur des t-shirts : NUKE vient de naître, et sa réputation gagnée avec de simples prints augure des futurs succès d’Horikawa. “Finalement, la transition vers Julius est surtout un changement de nom. Dans un sens, nous avons arrêté d’être des mauvais garçons et sommes devenus plus professionnels, même si nous continuons d’être des artistes purement underground. Peu importent les évolutions ou que nous présentions notre boulot à Paris, cela ne changera jamais”, explique-t-il.

julius

Pour cet avide lecteur de Moebius et Bilal, la mode ne se limite pas à une commodité pour les plus privilégiés. “C’est d’une certaine façon un art que nous pouvons produire en masse. Il me permet d’exprimer ma vision du monde et mon style de vie”, commente Horikawa, un homme à la spiritualité, en particulier le zen. C’est ainsi que [sefiroth;], la collection printemps-été 2016 de Julius, est construite autour du shamanisme, avec des pièces qui transforment ceux qui les portent en guerriers de tribus urbaines, vêtus de toges, voiles et autres symboles rituels. Horikawa serait aussi parti en 2006 pour quelques semaines au Tibet, passant la frontière chinoise afin d’atteindre Lhassa pour effectuer un “pèlerinage spirituel” auprès des moines tibétains. Avec eux, il apprend des centaines de manières d’arranger la robe bouddhiste tibétaine traditionnelle. Là-bas, le mix entre l’altitude et la liqueur locale l’aurait mené à l’hôpital dans un état grave, mais “il ne s’est jamais senti aussi proche de Dieu”

julius

Horikawa au Berghain

Son riche passé dans l’underground tokyoïte ainsi que ses démarches conceptuelles trouvent un écho certain dans la communauté techno dont il est un fanatique absolu. Depuis les débuts, Julius tente de concilier visuels et expérience sonore, et cette direction s’est encore amplifiée récemment. Pour preuve, la collection [beast;] automne-hiver 2016 voit une collaboration avec Stroboscopic Artefacts, le label de Lucy, par l’intermédiaire de Kuboraum, une marque italienne basée à Berlin qui fabrique des lunettes pensées comme des “masques pour le quotidien”. “Nous avons eu une connexion immédiate, ils sont devenus des fans du label et ont commencé à venir régulièrement pour nos showcases au Berghain ou ailleurs”, se souvient Lucy.

Un respect mutuel et une admiration se forment entre les deux parties, qui réalisent que leurs attitudes sont anti-mainstream dans des industries aux similarités abondantes. “Je gagne ma vie grâce à la musique, mais on peut choisir, en tant qu’artiste, de garder son intégrité. Cela a un prix mais je suis prêt à l’accepter”, clarifie Lucy. Une philosophie entièrement partagée par Horikawa qui est fasciné par l’esthétique de Stroboscopic Artefacts. Ignazio Mortellaro, le frère de Lucy et responsable de l’identité visuelle du label, est alors invité dans une conversation à trois pour chercher un moyen de traduire l’identité de Stroboscopic Artefacts dans une collection. Lucy, qui admet dans un grand éclat de rire n’avoir jamais été très préoccupé par cet aspect de sa vie, se retrouve cependant impressionné par la façon dont Horikawa envisage le projet, “prêt à aller dans un putain de champ de coton s’il le faut”.

Lucy décide alors de faire confiance à Horikawa et d’accepter sa vision. Un véritable “exercice contre son propre ego” où il respecte complètement l’artiste. “Même si je ne le comprends pas entièrement, je sais qu’il y a tout un processus artistique derrière qui ne laisse rien au hasard. Lorsque j’ai vu nos graphismes réinterprétés sur les pièces présentées à Paris, cela a été un moment très fort. C’est une chance de voir quelqu’un qu’on admire s’approprier votre perspective et la faire sienne. Avec notre label capturé de cette manière, j’ai eu la sensation de découvrir une rétrospective”, conclut-il.

julius

NILøS, musique et mode en boucle

Dans sa recherche perpétuelle d’un univers sonore et visuel pour ses collections, Horikawa décide de lancer le label NILøS. Davantage qu’une sous-marque, le concept est de proposer des thèmes à des musiciens qui vont créer une œuvre sonore, qui va elle-même influencer les vêtements en retour. Une démarche qui fait penser aux cartes SD nées de la collaboration entre Rick Owens et Raster Noton. Paul Jebanasam (Subtext) et Tarik Barri (vidéaste collaborateur de Thom Yorke) sont contactés pour l’élaboration d’un concept multimédia sur une clé USB, montée sur un pendentif inspiré d’une plaque d’identification.

Knives; Trailer

Cette troisième sortie chez NILøS avait pour thème les colonnes lumineuses, sorte de phénomène où un puits de lumière se forme jusqu’au soleil. Toute une imagerie ainsi que des croquis sont transmis aux deux artistes, qui apprécient l’approche et la relation dynamique créée avec l’équipe de Julius. Paul Jebanasam élabore une bande sonore de 20 minutes réalisée en quadriphonie tandis que Tarik Barri crée six minutes de vidéo abstraite. “Nous avons voulu réaliser quelque chose d’unique, avec cette sorte d’objet impossible. C’est bizarre, mais c’est un peu comme faire un disque et le mettre dans une boîte qu’on enfouit. Il faut beaucoup d’efforts pour pouvoir accéder à notre œuvre et seulement quelques personnes vont pouvoir le faire, mais c’était aussi cela qui était excitant”, explique Paul Jebanasam.

La clé USB devient ainsi un artefact mystérieux et fait plus penser à une commission pour un musée. “C’est comme une peinture, personne ne va la voir donc doit-on en prendre des photos ? Et comment ?” se demande Paul avant de sourire lorsqu’il raconte qu’après avoir reçu le morceau de 20 minutes, Horikawa lui a écrit qu’il “ne parvenait pas à l’écouter, mais que c’était sans aucun doute très bien”. Pour finir, l’équipe de Julius s’approprie le travail de Tarik Barri afin de le retranscrire à travers des vêtements. Et s’il y a une inquiétude au début, celui-ci apprécie finalement de voir comment ses images ont été utilisées. “C’est très intéressant, ils traitent les fringues comme une œuvre d’art qui les lie aux artistes avec lesquels ils collaborent. C’est une réinterprétation et ils peuvent partir dans des directions audacieuses sans négliger le fait qu’un jour, ces sculptures vont devoir être portées par des corps en mouvement”, achève Paul Jebanasam. Un homme qui transforme des sculptures en vêtements : il n’y avait bien que lui pour amener des DJ’s comme Lucy et Régis, habitués à la noirceur des hangars métalliques, au bord des catwalks illuminés de la fashion week…