A priori, rien ne prédestinait cet émigré cubain à devenir une figure des nuits parisiennes. Mais le hasard, le talent, la chance et l’envie, ont fait de Guy Cuevas le « right man in the right place », la bonne personne au bon endroit. Lorsqu’il arrive à Paris en janvier 1964, âgé de 18 ans, les ambitions de Guy Cuevas sont surtout littéraires. Mais sa culture musicale, sa collection de 45-tours et son goût de la fête font de lui un « ambianceur » hors pair dans les clubs qu’il fréquente. Très vite, Guy Cuevas se retrouve au sommet de la pyramide des DJ’s, ce métier qui existe à peine à l’époque. Cinquante ans plus tard, à la seule évocation de son nom, tous ceux qui l’ont entendu aux platines du Sept ou du Palace ont les yeux qui brillent, le cerveau soudain envahi d’images et de sons plus fous les uns que les autres.

Guy Cuevas (collection personnelle) © Alice Springs

Guy Cuevas a été le chef d’orchestre de la plus grande époque des nuits parisiennes. Un Karajan débridé, extraverti, érudit, ultra-éclectique et sans limites, chantant, criant, dansant, « baisant », dit-il, avec son public. Dans les mix de Guy Cuevas, des bruitages improbables se mêlaient aux tubes disco, des percussions improvisées décuplaient la puissance des rythmes soul, jusqu’à ce qu’un air d’opéra envoie soudainement la foule transie au plafond, avant de la faire retomber d’un seul coup, quand les lumières blanches se rallument, sous un tonnerre d’applaudissements. « Guy Cuevas est un génie », a écrit sa collègue et amie Paquita Paquin. D’autres le disent encore aujourd’hui. Fabrice Emaer, le roi de la nuit parisienne, a dû également le penser, lui qui a reconnu en Guy Cuevas son âme musicale. Génial lui aussi, Emaer a créé les lieux de fêtes (gays, mais pas seulement) les plus célèbres de Paris, le Pimm’s en 1964, le Sept en 1968, le Palace en 1978, le Privilège en 1980. Pour rencontrer Cuevas, à l’époque, il fallait frapper à la porte de ces temples du clubbing dont il tenait les platines.

"Le Français, pour le faire réagir, pour le faire danser, il fallait un peu le violenter, le provoquer, parce qu’il est extrêmement timide. Le Français a très peur du ridicule. Il a peur de se lever parce qu’il ne sait pas danser."

Pendant dix ans, comme son patron Emaer, Cuevas s’est consumé dans un feu de paillettes, de musique, de plaisir et de travail acharné. Le rêve a été sublime, le réveil a été brutal. Aujourd’hui, pour trouver Guy Cuevas, il faut prendre un métro jusqu’en banlieue de Paris, puis un tramway qui vous dépose devant un petit hôtel pension sans charme, entre un pont autoroutier et un centre commercial. Le destin est cruel : Guy Cuevas a été l’un des personnages les plus en vue et les plus entourés de Paris, il est maintenant aveugle, et seul. Il n’a plus d’appartement, pas de biens matériels. Ce que personne ne peut lui enlever, ce sont ses fabuleux souvenirs, et la joie de les raconter.

Guy Cuevas (collection personnelle) / DR

Pourquoi ta carrière à Paris a-t-elle aussi bien fonctionné, selon toi ?

Les débuts au Sept, c’était une époque bénie, du sur-mesure pour moi ! Je pense que c’est un élément important : le succès n’est pas venu uniquement parce que ma musique était « divine », comme on dit parfois, mais parce que je suis tombé exactement en phase avec tout ce qui allait bien à ce moment-là. Il y avait la mode de l’époque, et j’étais fan de mode, victime de la mode, même ! J’avais des amis couturiers, je faisais des musiques de défilés pour Kenzo, Montana, Lagerfeld et Saint-Laurent, qui venait aussi au Sept. Ensuite, j’avais la chance d’avoir une clientèle huppée, des gens célèbres, mais des gens INTELLIGENTS ! Françoise Sagan jouait aux cartes avec Fabrice [Emaer, ndla], il y avait Jeanne Moreau, Robert Hirsch, Francis Bacon (ivre mort, cocaïnomane, je le fréquentais car il sortait avec un ami à moi, il m’avait fait un dessin que j’ai perdu, comme un con). Et puis il y avait aussi une clientèle américaine. Moi je viens d’Amérique latine, et je suis passé à New York avant de venir à Paris, j’ai un goût et une oreille américaine. Les Français n’ont pas trop d’oreille pour la musique… J’ai compris ça très vite. Le Français, pour le faire réagir, pour le faire danser, il fallait un peu le violenter, le provoquer, parce qu’il est extrêmement timide. Le Français a très peur du ridicule. Il a peur de se lever parce qu’il ne sait pas danser, parce qu’il n’a pas beaucoup d’oreille musicale. En Amérique latine, à Cuba, au Brésil, au Mexique, au contraire, c’est inné : tu donnes une boîte de petits pois à n’importe quel enfant, il fait de la musique. On dit bonjour spontanément, alors qu’ici, il faut attendre qu’on te présente pour serrer la main, on n’ose pas aller au-devant des gens. Je venais d’un continent ou tout était comme ça, alors il m’a été très facile de créer cette ambiance. Le Sept était une boîte gay au départ, mais il y avait beaucoup de filles car, comme tu le sais, les filles adorent les gays, surtout s’ils sont beaux ! C’était une clientèle qui répondait à ma musique. Ils restaient sur la piste, même si je changeais de rythme ou d’ambiance.

"C’était une osmose. J’ai fait partie d’une époque bénie où TOUT allait bien ensemble : ma musique, mon personnage, ma mode, mes vêtements, mon style, mon phrasé, ma façon d’être… Si j’avais atterri dans une boîte perdue dans la campagne d’Angoulême, peut-être que ça ne se serait pas passé de la même façon."

Comment concevais-tu tes sets de DJ à ce moment-là ? Tous ceux qui t’ont entendu à l’époque disent que tes musiques ne ressemblaient à celles d’aucun autre DJ.

D’abord, je réfléchissais. Je ne me contentais pas, comme d’autres, de passer des disques, point. J’avais déjà tendance à me poser des questions. Je pensais qu’un set de DJ, c’était comme une pièce de théâtre. Il y a un début, un milieu et une fin. Ma musique devait suivre ces principes, et suivre les gens aussi. Je ne commençais pas à les provoquer dès leur arrivée, quand la boîte se remplissait. D’abord, il fallait installer l’ambiance, avec des choses plus lentes, lancinantes, ce qu’on a appelé « lounge » par la suite. Après, je ne m’interdisais rien. Je pouvais passer tout à coup Véronique Sanson ou Barbara, parce que ça me plaisait, mais pas le morceau en entier. Puis enchaîner sur Tamla Motown, le disco de Philadelphie, Barry White, les Temptations, ou Nina Simone. Je mélangeais tout. Le latino, la soul, la pop, de la comédie musicale, de la variété, et un thème classique au milieu de temps en temps, grandiose !

"Je baisais avec le public, bien sûr. Quand tu baises avec quelqu’un, tu essaies des choses, et si ça ne marche pas, tu essaies autre chose... et puis tu varies. Il faut tout le temps être en contact, à l’écoute."

Chaque fois que je partais en voyage, je rapportais aussi de nouvelles idées et de nouveaux disques. La musique balinaise, par exemple, m’a beaucoup servi. Je rajoutais également des éléments sonores ou des instruments : pour Nina Simone, par exemple, sur sa version de My Sweet Lord, je jouais du tambourin. Comme à Cuba, on savait faire de la musique, des percussions, avec rien, je l’ai fait pour décoincer les gens. C’était un happening. Avec des moments où l’on rit, où l’on danse, et des moments où la musique apporte de l’émotion. La formule, c’était : 60 % de préparation musicale et 40 % d’un mélange de réflexion, de repérage, de psychologie (écouter, connaître, sentir les gens) et d’interaction.

Guy Cuevas (collection personnelle) © Patrick Guèny 

C’est toujours un échange avec le public ?

Ah oui, c’est une histoire d’amour ! Je baisais avec le public, bien sûr. Quand tu baises avec quelqu’un, tu essaies des choses, et si ça ne marche pas, tu essaies autre chose… Et puis tu varies. Il faut tout le temps être en contact, à l’écoute. C’est pour cette raison que je n’ai jamais aimé les disc-jockeys qui jouent tout le temps avec leur casque sur les oreilles. Parce qu’ils ne travaillent pas AVEC le public qu’ils ont devant eux, ils travaillent pour eux-mêmes, j’ai l’impression de voir un technicien qui se branle ! Une salle, il faut l’écouter, c’est important. Même le bruit de fond, tout indique quelque chose. Tous les artistes te disent la même chose quand ils sont en spectacle, ils reçoivent les vibrations d’un public. À l’époque où j’ai commencé, les DJ’s ne pensaient pas comme ça.

Comment choisissais-tu le début de tes sets, les tout premiers morceaux ?

En évaluant l’ambiance. Je me promène, je discute avec les gens. À chaque fois, c’est différent, ça dépend de tout : s’il y a du brouhaha, s’ils sont plus silencieux, si c’est vendredi ou samedi et que je sais que ça va se remplir très vite, je peux avoir envie de les provoquer plus rapidement que d’habitude. C’est moi qui décide, je suis maître de cérémonie et chef d’orchestre, je donne le ton. "Metteur en fête", c’est le terme qu’on avait inventé avec Fabrice Emaer.

Les gens qui étaient là soulignent tous un sens de la rupture dans les musiques que tu passais…

Justement, c’est ce que les DJ’s de maintenant n’aiment pas du tout ! Aujourd’hui, il ne faut plus entendre les enchaînements, alors on a l’impression que pendant quatre heures, c’est le même morceau. C’est tout ce que je déteste, et en plus, c’est fait au casque. Ralentir ou accélérer le morceau suivant pour qu’il soit exactement dans le même tempo que le précédent, c’est absolument ridicule… C’est comme si tu faisais l’amour pendant trois heures sur le même rythme : tu fatigues tout le monde ! On pense à autre chose ! Il faut des petites surprises, on ralentit, on remet le turbo… Ma joie, c’était de surprendre.

Entre le moment où tu es arrivé en France, en 1964, et celui où Fabrice Emaer t’a recruté comme DJ du Sept, en 1971, as-tu travaillé dans d’autres endroits ?

Au début, avant le Sept et le Palace, j’ai commencé à travailler dans un bar gay qui s’appelait le Nuage. J’avais déjà rencontré mon ami, mon amant, Hugues Guené, le premier DJ, qui travaillait au Fiacre, l’un des premiers petits bars de pédés, de gigolos, rue du Cherche-Midi, un lieu très renommé. Après Mai 68, début 1969, Hugues m’a fait venir à Lille pour écrire (j’avais publié un recueil de nouvelles à Cuba et je n’ai jamais cessé d’écrire depuis). En revenant à Paris j’ai commencé à fréquenter le Nuage comme client. Par la suite, Gérald Nanty, qui s’occupait du Nuage, m’a laissé son appartement, à l’angle de la rue du Bac et du boulevard Saint-Germain, j’y suis resté 27 ans. Ça me permettait d’avoir des tenues invraisemblables, d’aller à pied jusqu’au Nuage en passant par le Flore, où on se donnait tous rendez-vous, c’était génial. Au bout d’un moment, Gérald Nanty m’a demandé de passer des disques. Je n’achetais rien. J’apportais mes 45-tours, que je passais sur des tourne-disques Teppaz. C’était n’importe quoi : il y avait de vieilles opérettes cubaines, du Charles Aznavour, Fais-moi mal Johnny de Boris Vian et Magali Noël, de la Tamla Motown, Isaac Hayes, Diana Ross, beaucoup de funk, West Side Story… Bien sûr, dans ce genre d’endroit tu ne peux pas passer la même musique qu’au Palace, où il y avait 17 mètres de hauteur de plafond ! Déjà, le Sept, c’était trois fois plus grand que le Nuage. C’est allé en grandissant, comme le succès…

"Aujourd’hui, il ne faut plus entendre les enchaînements, alors on a l’impression que pendant quatre heures, c’est le même morceau. C’est tout ce que je déteste. Ralentir ou accélérer le morceau suivant pour qu’il soit exactement dans le même tempo que le précédent, c’est absolument ridicule... C’est comme si tu faisais l’amour pendant trois heures sur le même rythme : tu fatigues tout le monde !"

Fabrice Emaer t’a repéré au Nuage ?

C’est Claude Aurensan, l’associé de Fabrice (ils avaient ouvert le Pimm's, un bar très chic, au 3 rue Sainte-Anne, en 1964) qui m’a entendu au Nuage. Ils sont venus me draguer parce qu’ils étaient en train d’ouvrir un restaurant-boîte de nuit au numéro 7 de la même rue. C’est devenu le Club 7, puis le Sept. Il a ouvert en décembre 1968. Je ne suis pas venu tout de suite, mais j’ai fini par accepter.

À quoi ressemblait le travail avec Emaer ?

Le Sept, c’était un restaurant au rez-de-chaussée, et le club était en dessous. C’est Fabrice qui recevait, il avait une clientèle sublime. En plus, on y mangeait très bien. Il était coiffeur au départ, et s’était créé ce personnage un peu aristocratique, à la Visconti (il l’imite) : « Bonjour mes bébés de rêves ! » Il ne dormait pas plus de trois ou quatre heures par nuit. Du coup, il nous forçait nous aussi à dormir très peu – ce qui nous arrangeait bien, à l’époque de la cocaïne… Fabrice savait recevoir, mais en plus, c’était un intellectuel : il lisait la presse, allait au spectacle, contrairement à beaucoup de patrons de boîtes qui ont quarante mots à leur vocabulaire. Plus tard, à l’époque du Palace [ouvert en 1978, ndla] Fabrice réunissait l’équipe tous les jours, on déjeunait et on préparait la soirée, comme au théâtre lorsqu’on fait des lectures.

Il nous montrait des photos liées à l’actualité, car il en tenait compte, et il demandait : « Comment tu vas t’adapter à ça, mon Guy ? Et la technique, comment vous allez faire ? » Les idées fusaient dans tous les sens. Ensuite, quand on était prêts, une travelotte nommée Maïté faisait le Babyliss de Fabrice, elle lui lissait les cheveux. Moi, j’allais partout chercher des nouveautés, au début aux puces, puis chez les disquaires, Sinfonia sur les Champs-Élysées, Raoul Vidal place Saint-Germain-des-Prés, où je trouvais des disques de bruitages. C’est le moment où j’ai commencé à les utiliser – en plus de ce que je faisais « à la main », des percussions ou autres. J’étais tellement préparé que je n’avais aucun problème. Depuis l’après-midi, chez moi, j’écoutais tout, tout le temps, pour trouver les petits moments qui m’intéressaient. J’aime bien frustrer le public aussi : les gens attendent le climax d’un morceau, et tout à coup, je passe à autre chose. Certaines musiques ont un effet ressort sur les gens. J’adore ça, ces surprises, et les silences, aussi.

Et les bruitages, comment les utilisais-tu ?

J’ai commencé à introduire dans mes sets des chants d’oiseaux sauvages, des bruits de trains, en même temps que les disques. Je les mélangeais. Mais ce mélange n’était pas enregistré sur bandes, je faisais tout en live. Je ne suis pas technique, je ne l’ai jamais été… Au Palace, il y avait un magnétophone mais je ne m’en servais jamais – sauf lorsque j’organisais un défilé de mode. Je ne me servais que de mes trois platines. Et jamais de casque, tu ne mets pas un casque quand tu baises ! J’adorais écouter le brouhaha, c’est là qu’il y a des vibrations – je le sais encore plus depuis que je suis aveugle – c’est là qu’on capte des choses, si les gens sont contents ou pas, si ça leur plaît ou pas, comme un chanteur devant son public.

"On a fait une soirée pour Karl Lagerfeld, un bal vénitien sublimissime. Les gens arrivaient en gondole, tandis que je passais des chants napolitains qui m’étaient inspirés par le film Mort à Venise. On est partis dans le surréalisme le plus complet."

Est-ce que parfois, ça fonctionnait moins bien que d’autres ?

Forcément, au Sept, comme c’était assez petit, la salle était relativement facile à dompter, à provoquer. Ça se remplissait de beautiful people, de gens qui dansaient bien, j’avais mes groupies, mes fans qui venaient pour ma musique… Alors qu’au Palace, avec une salle de 2 000 personnes, il y avait l’humanité tout entière représentée ! Il y avait absolument tout. Musicalement, je voulais bien faire des concessions, et j’en ai fait. Comme de passer une musique très populaire, voire kitsch. Je passais les Village People, mais j’aime ça aussi, je prenais mon pied. J’ai aimé La Fièvre du samedi soir, j’aime tout ça. Parfois c’était plus pénible, on m’a fait passer I Will Survive de Gloria Gaynor six fois de suite. Une autre fois, au beau milieu d’une série que j’avais préparée toute la journée, on me demande de passer Copacabana de Barry Manilow, parce que Line Renaud le souhaite. Elle venait d’arriver et Fabrice était très ami avec Line, et Line très amie avec Jacques Chirac…

Quels souvenirs gardes-tu des grandes années Palace, de 1978 à 1981, lorsque tu es parti ?

La période de grâce a finalement très peu duré, mais c’était vraiment la fête. On avait engagé des petits jeunes, africains et antillais, qui dansaient comme des rois. Ils apprenaient aux gens à danser tout en faisant le service. Moi-même, je descendais parfois danser avec la foule. Tout ce que Fabrice gagnait, et on a beaucoup gagné, il le réinvestissait. Et plus on gagnait, plus ça lui donnait des idées folles. Ça lui donnait des ailes pour faire les choses en encore plus grand, toujours dans l’excellence. Je me souviens d’une soirée avec Loulou de la Falaise, d’une autre pour le mariage de Paloma Picasso…

Le Palace Club Paris 1978

On a aussi fait une soirée pour Karl Lagerfeld, un bal vénitien sublimissime, il y avait tout Paris, tout New York ! Les gens arrivaient en gondole, tandis que je passais des chants napolitains qui m’étaient inspirés par le film Mort à Venise. J’avais récupéré un élément du décor du Lido, une fontaine, et j’étais en costume, maquillé en blanc avec des gouttelettes. On est partis dans le surréalisme le plus complet. D’un point de vue personnel, mon rythme de vie était épuisant : devoir me lever, écouter de la musique toute la journée, et jouer la nuit, c’était dur… Moi, je ne pensais qu’à ça, j’étais obsessionnel, et à la longue ça me fatiguait. Je dormais très peu, j’arrivais tôt au Palace : s’il y avait un concert, je voulais le voir, s’il y avait une soirée, je voulais en être depuis le début, pour chercher mon look, mon style, ce que j’allais jouer…

C’était une profession de foi, sur le modèle de Fabrice, qui n’avait pas de vie privée et ne vivait que pour ça, lui aussi. Il avait de la chance, on était tous célibataires, seuls, et dévoués. Moi, je ne bougeais pas de mes platines toute la soirée. Je buvais des bouteilles de champ’, et je pissais dans un magnum ou dans un seau à glace.

À l’époque, la salle en dessous du Palace n’était pas encore le Privilège ?

Non, le Privilège, c’était à la fin, à partir de 1980. Au début, la salle du sous-sol a été utilisée pour beaucoup de choses : pour faire du roller skate, car c’était la grande mode aux États-Unis, ou alors pour jouer une musique différente de celle d’en haut, ce qui était une très bonne idée. Comme la musique de là-haut était très mélangée, grâce à mon style, Fabrice a décidé de mettre Michel Gaubert en bas, qui travaillait en même temps chez le disquaire Champs Disques. Michel était plus jeune que moi, il était là pour faire une musique plus pointue, plus blanche, plus rock, plus pop, du ska, des Talking Heads, Madness, Robert Fripp, etc. C’était de son âge. Il tenait ses groupies de main de maître. Pendant ce temps, en haut, on faisait aussi des concerts incroyables.

On a fait jouer Tina Turner, Klaus Nomi, Grace Jones (qui a fait l’ouverture), Bette Midler, Gainsbourg, Tom Waits, Ricky Lee Jones, les B52’s, et Prince, en perfecto et porte-jarretelles. J’ai trouvé ça génialissime ! Je passais déjà son disque, I Wanna Be Your Lover. Il était très équivoque et très, très provocateur ! La moitié de la salle criait au génie, dont moi, et l’autre moitié huait… J’ai vu ça, la salle huer Prince ! C’était pourtant le temple de la liberté, le Palace. Tina Turner aussi, était géniale, comme Sylvester, et toutes ces conneries disco… Tom Waits, c’était l’un des plus beaux concerts que j’ai vus de ma vie. Avant Gainsbourg, il venait sur scène la cigarette au bec, la chemise mal mise. Il était ivre, et seulement éclairé par un lampadaire, c’était d’une grande poésie. L’entendre chanter Somewhere, extrait de West Side Story, c’était sublime.

Pourquoi le Palace a-t-il décliné, et pourquoi as-tu lâché les platines ?

Petit à petit, comme dans tous les phénomènes de mode, les gens sont de moins en moins fidèles. Une fois que l’effet de nouveauté était un peu passé, les beautiful people ont un peu déserté, la piste était moins pleine, ça devenait un peu difficile. Pour continuer de remplir les caisses, il fallait faire de l’argent rapide (le Palace coûtait très cher). Alors on a commencé à ouvrir un peu les portes et à laisser entrer un peu n’importe qui, à mon goût. Le Palace était en train de changer, j’en avais un peu ras-le-bol. Quand Fabrice a créé le Privilège, j’en avais marre. Je m’étais usé, et je lui ai dit que je voulais changer de créneau. Il m’a alors chargé de l’accueil au Privilège, avec Paquita Paquin. Je m’étais fait un look avec smoking, gants blancs et monocle. Fabrice avait offert un tailleur Chanel à Paquita, et les serveurs étaient en queue-de-pie Cerruti sur mesure. Ça me convenait, d’autant que je commençais à avoir des problèmes de vue. Fabrice a mis plein de DJ’s différents au Privilège, mais il n’arrivait pas à trouver la perle rare, comme moi, avec mon mélange de musiques, d’ambiances, de cultures.

Le Palace - A2

J’imagine que l’arrivée du virus du sida a également changé la donne ?

Bien sûr. On commençait à peine à en entendre parler. Au Palace, tout le monde baisait avec tout le monde ! Hommes, femmes, barmen, il n’y avait que des bombes, tous choisis exprès, comme disait Fabrice, pour que les gens « se rincent l’œil ». Dans les toilettes, ça baisait de partout – nous, les privilégiés, on avait droit aux loges et au backstage. Cette liberté a été anéantie d’un coup quand on a commencé à entendre parler du sida. Les gens tombaient comme des mouches, on ne savait pas pourquoi.

Et toi, tu as eu peur ?

Oui, comme tout le monde. Ça m’a complètement refroidi. On se méfiait de tous car on ne maîtrisait pas le problème. Il n’y avait pas de thérapies, rien. On ne savait qu’une chose : c’était une épidémie, ça touchait beaucoup les gays – on avait l’impression que ça ne concernait que les gays à l’époque – et c’était pour beaucoup notre clientèle. L’insouciance qu’avait engendrée notre liberté extrême a disparu. On a commencé à réfléchir, à faire attention, à avoir peur, à ne pas se laisser aller. Quand tu pars dans des délires, avec l’alcool, la coke ou la fumette, tu es capable de tout. Mais à partir de là, les gens ont commencé à faire très attention, et forcément, c’était moins drôle. On n’osait plus se toucher, s’embrasser, on ne savait pas. Résultat, les Français sont redevenus ce qu’ils étaient au départ : des gens timides, qui ont peur du ridicule. Et puis, en plus, le chômage est arrivé. Au début du Sept, à cette époque bénie, il n’y avait pas de chômage ! Tu imagines ?

Tes conditions de travail ont-elles joué un rôle dans le fait que tu aies perdu la vue ?

Ce que je sais, c’est qu’il y avait un laser au Palace, c’était très nouveau. Il traversait la salle et je l’avais souvent dans les yeux, aux répétitions et toutes les nuits. Plus la poussière et les cotillons, ça m’a abîmé la cornée. En trois jours, en 1979, je suis devenu aveugle de l’œil gauche. Puis ma vue a décliné jusqu’en 1994.

Le fait que tant de gens aient été inspirés par toi, par ta manière de jouer, de passer des disques, ça te fait quel effet ?

Ça me fait très plaisir, c’est extrêmement flatteur. Sincèrement, modestie à part, sur le moment, je n’avais pas conscience de ça. C’était naturel, ça faisait partie de ma culture depuis tout petit : mêler tous les arts, tout mélanger, m’imprégner comme une éponge. Je savais que je faisais quelque chose de nouveau parce qu’on me le disait, et j’ai dû l’admettre… Claudia Cardinale est venue me voir un jour : « Vous savez que vous êtes un magicien ? » Ce que je peux te dire, pour aller dans ce sens, c’est qu’à l’époque, les gens voulaient souvent retrouver « les disques que Guy Cuevas achète », mais ça ne suffisait pas ! Ce n’était pas ça, l’histoire. Tu pouvais donner les mêmes disques à un autre disc-jockey qui n’avait pas autant d’ouverture d’esprit, de culture, ça n’était pas pareil. C’est ce que Fabrice avait bien compris. Par contre – je le redis humblement, et pas parce que je ne veux pas reconnaître que j’ai du talent, je sais jusqu’où j’ai du talent – je dois reconnaître que c’était une osmose. J’ai fait partie d’une époque bénie où TOUT allait bien ensemble : ma musique, mon personnage, ma mode, mes vêtements, mon style, mon phrasé, ma façon d’être… Tout allait bien avec les gens qui venaient au Sept, avec cette époque. Si j’avais atterri dans une boîte perdue dans la campagne d’Angoulême, peut-être que ça ne se serait pas passé de la même façon. Tout allait bien, et surtout, avant tout, j’avais le patron qu’il fallait. L’être le plus exceptionnel du monde de la nuit, à l’époque. Si j’avais eu à ce moment-là l’un des patrons que j’ai connus par la suite, qui ne respectent ni les employés, ni les clients, mais uniquement la caisse enregistreuse, ça n’aurait pas fonctionné. D’ailleurs, Fabrice est mort pauvre.

Guy Cuevas et Philippe Baldini @ Mahaut Mondino Concert / DR

Finalement, tu n’as pas gagné beaucoup non plus, alors que tu as beaucoup donné à ces endroits et à ces gens.

Ils ont eu la chance de tomber sur une créature rare : je n’étais pas marié, je n’ai jamais été encombré par des histoires de famille, avec des règles à respecter, du style : « À quelle heure tu rentres ? », etc. Je vivais pour moi et pour ma musique. C’est d’ailleurs ce qui m’a mis dans la merde ensuite, parce que j’ai totalement vécu pour ça, et je me suis retrouvé sans rien ni personne. Les gens m’ont abandonné complètement. Je ne suis pas le seul dans ce cas, c’est arrivé à plein de monde. Tant que tu es dans la lumière, tout le monde est là… Billie Holiday le chantait déjà : « When the money’s gone, they don’t hang around anymore » (« Quand il n’y a plus d’argent, ils s’en vont tous »). Moi, on venait m’embrasser pour que je fasse rentrer les gens, pour ne pas payer l’entrée, pour se faire offrir des verres, ou une ligne, il y avait toujours un intérêt quelconque, jusqu’au bout. C’est vrai pour les célébrités qui s’habituent à ce qu’on les invite tout le temps, et c’est encore plus vrai pour les gens qui ne sont pas célèbres, parce qu’ils en ont encore plus besoin. Et après, il n’y a plus personne.

Frederic Mitterrand @ 50 ans de la vie parisienne Kenzo /DR

Es-tu nostalgique de tes années de DJ, et de la grande époque des boîtes de nuit parisiennes ?

Si je compare ma vie de maintenant à la vie que j’ai pu mener avant, alors oui, je suis un peu nostalgique de cette insouciance, de cette liberté. J’avais dédié ma vie au plaisir, à la musique, à la créativité, à la recherche esthétique sur tous les supports. La peinture, l’écriture, la mode, mes chansons, tout l’aspect artistique de cette époque-là… Oui, je suis nostalgique de tout ça. Mais je ne peux pas dire que les boîtes de nuit me manquent. Lorsque ces endroits étaient un moyen pour aller vers le reste, vers cette insouciance, comme au Sept et au Palace, alors là, oui. Mais nostalgique des clubs d’après, pas du tout. Au Barrio Latino, ils m’ont viré comme un malpropre, ces enfoirés. Je leur avais donné mon carnet d’adresses, mon talent, mon temps, et ils m’ont viré. Je n’ai pas eu de couverture sociale, pas de chômage, rien. Je me suis retrouvé ici, en banlieue, dans cette pension, ça devait durer trois mois, et ça fait douze ans. J’étais directeur artistique, et je suis passé directement au contrat de réinsertion, comme si je sortais de prison, avec des tickets restaurant, des tickets de bus… Aujourd’hui, côté moral, c’est un peu les montagnes russes, je suis devenu très sensible, à fleur de peau. Une chanson, une voix, peut me faire pleurer.

Entretien réalisé le 14 février 2015