Photo en Une : © Cakeshop pour toutes les photos


Article paru dans Trax #195
Par Teki Latex

La plupart des DJ’s sont de gros enfants gâtés qui ont besoin d’être rassurés à chaque instant. Et tant qu’un DJ n’a pas atteint la gloire suprême internationale, peu importe son talent et le nombre de ses fans, il se comparera toujours aux autres et aura toujours besoin de sentir qu’il est aimé par son public. Je ne m’exclus pas de ce constat et c’est à cause de ce trait de caractère que j’ai pris la mauvaise habitude de me méfier des offres pour aller jouer dans des pays trop lointains, où je ne suis jamais allé et où je ne connais pas encore mon public.

J’avais déjà plusieurs fois visité le Japon, où je me sentais comme à la maison (mon amour pour ce pays n’est un secret pour personne), mais une expérience très froide à Hong Kong, cette ville où le clubbing appartient encore beaucoup aux traders et aux expatriés, et où les clubs à bouteilles sont rois, m’a rendu méfiant face aux autres grandes villes d’Asie. Ainsi, en 2013, lorsque l’on me proposa d’aller jouer à Séoul, je me suis demandé si le jeu en valait la chandelle. Est-ce que j’avais des fans, même potentiels, en Corée du Sud ? Allaient-ils avoir quelque chose à faire de ma présence ? Comment allaient-ils réagir à ce que j’allais jouer ? Telles sont les questions qui avaient parcouru l’esprit du DJ un peu "diva" et privilégié que je peux parfois être. Je ne me doutais pas que le club Cakeshop allait à lui seul effacer toutes mes appréhensions en une soirée.

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Sur le champ, Cakeshop rassure, séduit et enveloppe d’une épaisse couverture d’amour tous les DJ’s de passage à Séoul en leur prouvant immédiatement que la scène coréenne est vivante, excitante et excitée. En descendant les escaliers, on est accueilli par un poster signé du photographe culte japonais Yone, une photo d’une fille portant un t-shirt sur lequel est inscrit "let them eat cake", vague traduction de l’adage attribué à Marie-Antoinette lorsque l’un de ses sujets lui annonça que le peuple n’avait plus de pain : "Qu’ils mangent de la brioche !"

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On arrive ensuite dans une pièce toute simple avec un bar sur le côté et un DJ booth chaleureux décoré par le logo du club servant d’écran pour des projections en mapping, générées par un système VJ entièrement analogue et artisanal, installé sur mesure par Richard, le VJ du crew. Le booth se prolonge dans un mini-backstage tapissé d’affiches documentant les line-up des premières années du club, la plupart du temps signées par les DJ’s et artistes en question. Selon l’expatrié canadien Gabriel Joseph, l’un des boss et créateurs du club, "Cakeshop est une salle sans artifice située dans un sous-sol du quartier d’Itaewon. On se focalise sur la musique et on cultive une atmosphère sauvage. Le club en lui-même n’est pas spécialement différent des autres, c’est juste une salle avec quatre murs, mais c’est la manière dont le public interagit avec la musique, la pièce et les gens contenus à l’intérieur, qui rend le truc intéressant. Et aussi la quantité d’alcool qui y est consommée, bien sûr. (Rire.)"

Une maison loin de la maison

Avec une programmation irréprochable, une équipe soudée composée de jeunes spécialistes musicaux canadiens et coréens, Cakeshop s’est imposé en quatre ans comme LE club underground de Séoul et l’arrêt obligatoire pour tout DJ pointu de passage en Asie. Pour moi, c’est cet habile mix entre expatriés (dont beaucoup de Français) et locaux qui fait la spécificité de Cakeshop et qui lui donne ce feeling "global" et authentique. Le public est mélangé : Asiatiques, Blancs, Noirs, les communautés arabes de Séoul, les étudiants coréens, les fashion victims, les nerds, les stars locales, la communauté LGBT (Cakeshop abrite notamment la soirée voguing de Séoul, Shade), tous passionnés de musique, se lâchent dans leur club préféré tous les week-ends.

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Les Coréens semblent au premier abord avoir un tempérament plus fêtard et moins réservé que leurs voisins japonais. Ils grimpent facilement sur les épaules de leurs potes quand la température monte, même quand le plafond est bas, comme c’est le cas à Cakeshop, ce qui renforce l’impression de foule compacte, suante, déchaînée. La plupart des clients connaissent et apprécient les DJ’s qui sont en train de jouer, mais même les habitués qui viennent systématiquement sont réceptifs car élevés à la bonne musique. C’est ce qui fait que des DJ’s comme Kode9, Jacques Greene, Para One, Ikonika et les gars de NAAFI ne tarissent pas d’éloges au sujet de ce club. Jackmaster, James Blake, DJ Rashad, Total Freedom ou Marfox ont tous joué des sets mémorables à Cakeshop. Pour un club ouvert en 2012, la liste est d’ores et déjà impressionnante.

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Tout en remplissant un rôle de "maison loin de la maison" pour les DJ’s du monde entier, Cakeshop agit également énormément pour la scène locale. Les membres de l’équipe redonnent à la communauté, suivent et aident au développement des DJ’s locaux en leur offrant des résidences et en les poussant au même titre que les guests internationaux qu’ils reçoivent. L’équipe de Cakeshop est aussi impliquée dans la création de Seoul Community Radio, une webradio qui propose aussi des sets filmés diffusés en live. Tous les DJ’s locaux qui gravitent autour de Cakeshop y ont leur émission régulière. KINGMCK, qui a commencé à Cakeshop, est en passe de devenir une star dans toute la Corée et s’exporte déjà chez les voisins japonais. Mais lorsqu’on demande à l’équipe du club qui a le plus gros potentiel dans la scène de Séoul pour un succès international, ils parlent de la productrice MIIIN, qui s’apprête à représenter son style expérimental et singulier à la Red Bull Music Academy à Montréal cette année.

Une porte pour les DJ’s bizarres

En ce mois d’août 2016, je suis à Cakeshop pour organiser la première Boiler Room coréenne. C’est ma troisième fois à Séoul et je sens que la ville est en ébullition. L’excitation est à son maximum pour les sets de Wood X, l’un des résidents de Cakeshop à la vaste culture musicale, JNS, héros bass music local, Mondaystudio, qui mixe club music issue de la génération Internet avec des soundtracks d’anime et de jeux vidéo, KINGMCK et Jenny From The Shop, deux gros DJ’s de rap, ainsi que les pointus JuneOne et Apachi. Tous les artistes du line-up résident à Séoul.

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Le public est nombreux, chauffé à blanc, et l’on croise même la mégastar de la K-pop G-Dragon, venu incognito se frotter à l’underground avec son crew. Il s’isole discrètement backstage pour déconner avec ses potes qui dégainent le Snapchat dans tous les sens. Même si l’équipe de Cakeshop a l’habitude de se positionner contre la hype engendrée par le phénomène K-pop, ils admettent recevoir G-Dragon régulièrement avec plaisir. La star aux 10 millions de followers Instagram (!) s’y sent chez elle et respecte le côté alternatif du club sans vouloir s’y imposer. Lorsque je demande à Gabriel si Cakeshop a changé le paysage musical de la ville. il me répond : "Quand nous avons commencé, la ville était dominée par les superclubs. Je pense que nous avons développé un nouveau modèle économique pour ce que peut être un club à Séoul. Nous avons prouvé qu’un club plus “niche” pouvait exister financièrement dans cette ville. Cela a ouvert des portes pour tous les producteurs et DJ’s bizarres qui ne pouvaient pas opérer dans les gros clubs, et cela a créé un nouveau genre de communauté qui n’a fait que grossir depuis.

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Et cela marche si bien qu’il y a environ un an, l’équipe a ouvert un deuxième établissement : Pistil, dont le graphiste français Nicolas Malinowsky a créé l’identité visuelle. Gabriel explique : "On a su qu’il était temps d’ouvrir un autre club quand la queue pour entrer à Cakeshop a commencé à faire le tour du pâté de maison (rire). Pas mal des premiers clients de Cakeshop avaient envie d’un endroit plus tranquille pour se poser. Nous avons créé Pistil pour ces gens-là et aussi pour nous. C’est la grande sœur plus mature et sophistiquée de Cakeshop." L’ambiance n’y demeure pas moins torride et électrique. J’y clôture mon séjour en jouant un dernier set avant de reprendre l’avion pour Paris. C’est avec le cœur gros que je dirai ensuite au revoir à ma bien-aimée famille de Cakeshop.

Thanks Boiler Room, Gabe, Woody, Sam, Kelly, Sarah, Mike, Rich and the crew.

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BONUS : Le podcast du résident Wood X

La note d'intention de Wood X

“Ce mix est à l’image de ce que je pourrais jouer un soir au Cakeshop. Comme l’illustrent les artistes que l’on booke, chaque soirée au club est différente musicalement ; j’essaie donc de tester beaucoup de nouveaux morceaux, mais je me concentre aussi sur le rythme et "l’espacement" du mix. C’est difficile de mélanger les genres tout en maintenant l’énergie, mais lorsque ça fonctionne c’est une sensation géniale. Je dédicace ce mix aux propriétaires et au staff de Cakeshop, et bien sûr aux DJ's et aux crews locaux, aux jeunes qui viennent danser ; je vous dois énormément.”

Tracklist

Young MA - Ooouu
Malibu Riddim - Mika & Lorenzo BIT
Don't Chirp - Gila
Slamdunkin remix - Letta
One Up - Distal
Ghosted - Plata & Glot
The Face You Wear is not Your Own - Dean Grenier & Max Ulis
Sorcier - Neue Grafik
Elevate 528 - Motions
Holo - Ballo
Marimba Club - Hagan
One - Deadboy
Lines - Lil Silva
With Patsy - Tessela
Air Grid - Alfred English
Captivity - RNBWS
Everything (rough) - Letta
Soon - Juxta Position
JNS - Sup! (VIP mix)
With Them - Young Thug
Hearts in Danger - Sepalcure
Span - Duct
Note - Deadboy
Send me Out - Kelala (Nguzunguzu Remix)
Friends With Benefts - Tory Lanez
Space Jam Money - Sporting Life
Detox - Skepta ft BBK
Throwdats Instrumental - Letta
I Kno - Creepside
Where I Left You - Letta (LOOM remix)
God Bless Me - Wiki ft Skepta (instrumental)
Nikes - Frank Ocean