Article paru dans Trax #195
Par Arnaud Wyart

L’histoire de l’Auto-Tune commence au milieu des années 90, et bien loin des studios. Andy Hildebrand, ingénieur américain chez le géant du pétrole Exxon, est chargé de développer un outil pour analyser les données sismiques. Sa compagnie souhaite trouver de l’or noir plus facilement dans les fonds marins. Pari réussi. Mais quand il prend sa retraite, Hildebrand décide de détourner sa machine, cette fois-ci pour corriger les fausses notes sur des fichiers audio. Dans une interview accordée à CNN, il explique les enjeux de son invention pour le monde de la musique : "Avant l’Auto-Tune, les studios corrigeaient le pitch en faisant répéter le chanteur, encore et encore. Ils se retrouvaient avec 100 pistes qu’il fallait mixer pour obtenir, au final, un chant sans fausse note." Voyant là un outil parfait pour la MAO, Antares Audio Technologies récupère le bébé et lance Auto-Tune dès 1997.

autotune

Le fonctionnement du logiciel est très simple. Celui-ci analyse la hauteur de la voix et l’aligne sur une gamme définie à l’avance. Auto-Tune est logiquement prévu pour permettre aux producteurs ou chanteurs d’utiliser des voix mal enregistrées au départ. Mais il cache une autre fonctionnalité. En poussant les réglages, il devient possible de transformer la voix. Et c’est exactement ce qu’ont fait Mark Taylor et Brian Rawling, les producteurs de Believe, la chanson de Cher qui a popularisé l’Auto-Tune en 1998. Les deux Anglais ont même exagéré la correction, au point d’obtenir un son robotique à chaque fois que le plug-in reçoit le signal. L’effet est saisissant, la chanson un peu moins.

L’invasion US

C’est moins le cas aujourd’hui, mais technologie et musique ont souvent eu du mal à s’accorder. On disait que les synthétiseurs tuaient le groove, que les boîtes à rythme volaient le boulot des batteurs… L’Auto-Tune n’a pas échappé à la règle. Dénué d’authenticité et d’humanité, il est pointé du doigt. Pourtant, s’il est bien utilisé, cet effet peut rappeler le classique vocodeur des années 70, joué par Stevie Wonder, Giorgio Moroder ou Kraftwerk. En 2000, les Daft Punk sortent One More Time et montrent tout le potentiel créatif de l’Auto-Tune, alors même que la – magnifique – voix de Romanthony n’avait besoin d’aucun traitement. Mirwais leur emboîte le pas avec l’album Production, avant de signer le hit Music pour Madonna. Quelques années plus tard, le hip-hop s’en empare. Il faut dire que l’Auto-Tune déforme davantage les voix rappées que celles qui sont chantées. De T-Pain – qui en a fait une véritable marque de fabrique – à Snoop Dogg (Sexual Eruption), en passant par Lil Wayne (Lollipop) et l’inévitable Kanye West (808s & Heartbreak), c’est la déferlante américaine.

Auto-Tune et pédale wah-wah, même combat

Critiqué à ses débuts, l’Auto-Tune semble être aujourd’hui victime de ses performances. Un trop-plein artificiel dont Thomas Bangalter expliquait les raisons lors d’une interview au NME : "En tant qu’effet, l’Auto-Tune est très amusant. Nous l’avons mis dans la même catégorie que la pédale wah-wah. Il est agréable à l’oreille et crée des objets sonores funky, un peu comme dans Superstition de Stevie Wonder. Mais l’autre utilisation de Auto-Tune est invisible. Quand vous définissez les seuils de sorte qu’on ne puisse pas entendre l’Auto-Tune, cela rend la voix “parfaite”. Si vous l’utilisez pour corriger les petites imperfections, vous créez quelque chose qui n’est pas humain." Madonna, Beyoncé ou Britney Spears, par exemple, l’utilisent en concert pour être en mesure de chanter juste tout en dansant. Et en studio, c’est encore pire. Beaucoup (trop) de chanteurs et de producteurs auraient recours à l’Auto-Tune pour ses bienfaits… Le logiciel, ou ses avatars comme Melodyne, crée parfois des miracles. Pour s’en convaincre, il suffit d’écouter le dernier album de Renaud… Heureusement, tout cela n’empêche pas certains producteurs audacieux de pousser l’Auto-Tune vers quelque chose de plus intéressant. En France, on citera Booba (dès 2008, un pionnier), Koudlam, ou plus récemment PNL, M-O-R-S-E ou Numbers. La relève est-elle assurée ? Stay tuned !

autotune

10 titres passés à l’Auto-Tune

Daft Punk - One More Time (2000)

Lil Wayne featuring Static Major - Lollipop (2008)

Birdman featuring Drake & Lil Wayne - Money To Blow (2009)

T-Pain featuring Yung Joc - Buy U A Drank (Shawty Snappin’) (2007)

Lil Durk - Signed To The Streets 2 (2014)

Snoop Dogg - Sexual Eruption (2007)

Uffie - Pop The Glock (2009)

Bon Iver - Woods (2009)

Booba - Tombé pour elle (2012)

PNL – Je vis, je visser (2014)