Texte et photos : Maxime Retailleau

Chaque semaine, le Salò (qui remplace le Social Club) invite un artiste ou un crew à investir la boîte pour y imprégner son univers durant trois soirées. Du 24 au 26 novembre, la tête d'affiche était Bruce LaBruce, un cinéaste underground dont les films mêlent dimension artistique et scènes pornographiques queer. "On l'a choisi parce qu'il fait partie des artistes indépendants qui, avec leurs œuvres, résistent un peu à la société morne dans laquelle on vit, explique Anne-Claire Gallet (alias Dactylo), la directrice artistique du club. Et parce qu'il a des couilles aussi."

Curieux de découvrir le fruit de cette collaboration, je décide de passer au Salò vendredi soir. En m'enfonçant dans la boîte, je traverse quelques salles où les films du réalisateur canadien sont projetés sur des écrans plats, remarquant au passage la grande mixité du public. Gays, hétéros, jeunes de 17 à 57 ans (voire plus, même si la moyenne d'âge doit tourner autour de 25 ans), types en chemise ou torse poil : le club attire un public hétéroclite rassemblé par l'envie de sortir du format de soirée classique. Et ils vont être servis. 

Alors que j'arrive sur le dancefloor, un danseur en tenue fétichiste portant un masque de Marine Le Pen virevolte autour de la barre de pole dance installée sur la scène. Bruce LaBruce, qui mixe depuis son ordinateur en mêlant morceaux punks et tracks plus dansants, a l'air aux anges. Quelques jours plus tard, il nous confiera par Skype que c'est lui qui a eu l'idée du masque : "L'extrême droite est soi-disant conservatrice au sujet du sexe, mais en fait, ils ont un côté très kinky !". Une remarque à laquelle les films du réalisateur font écho, comme No Skin of My Ass, son premier long-métrage, qui raconte l'histoire d'un coiffeur (qu'il incarne lui-même) tombé amoureux d'un skinhead mutique aux traits sévères.

Plusieurs danseurs se succèdent en alternance avec des drag queens, captivant l'attention du public. Puis la scène se vide, et les fêtards s'en détournent pour se trémousser, boire et s'embrasser avant qu'un nouveau show ne se mette en place. 

Après quelques dizaines de minutes, Nomai, l'une des performeuses travaillant au Salo, s'empare d'un micro pour annoncer le lancement d'un "slave contest", un concours d'esclaves. Elle présente ensuite le jury de la "compétition", qui comprend notamment Béatrice Dalle (que Bruce LaBruce avait filmée pour Arte il y a quelques années) ou encore François Sagat, une icône du porno gay.

Le public s'amasse contre la scène alors qu'un homme aux muscles saillants, portant un masque de Donald Trump, s'avance à quatre pattes tandis qu'une drag queen le tient en laisse avec une chaîne. Une vague d'excitation emporte la salle, et quelques personnes poussent même des cris stupéfaits. L'homme est gentiment malmené par sa maîtresse, sans que le show ne tombe dans le glauque ou la vulgarité : les mouvements sont lents, mesurés, et une certaine élégance se dégage de cette performance à mi-chemin entre la danse, le théâtre et le sado-masochisme. Malgré le rapport de force inégal entre les deux protagonistes, une certaine tendresse s'en dégage, comme une représentation physique et explicite du rapport dominant-dominé qu'on retrouve dans la plupart des couples.

Une dizaine d'autres maîtres et esclaves se succèdent, avec des chorégraphies versant parfois plus dans le trash. Une drag queen fait même couler de la cire de bougie brûlante sur le corps de son esclave, avant de lui marcher sur le dos. Une autre lui succède et ligote le sien, amputé du bras gauche, autour de la barre de strip-tease. Elle embrasse ensuite son moignon, puis le fourre dans sa bouche. Les spectateurs deviennent dingues.

Le concours touche alors à sa fin et le jury désigne les vainqueurs : deux hommes dont la représentation était suave, symbiotique et gracieuse.

Contactée pour l'article, Nomai me racontera par la suite que l'idée du concours d'esclave était partie d'une vanne : "Lors de la soirée d'Halloween du Salò, on avait fait un petit truc fun avec François Sagat, qui était l'esclave d'un autre performeur, Luizo Vega, et en rigolant, je disais : 'T'es son esclave, t'aime bien te faire soumettre.' Luizo Vega a ensuite eut l'idée de lancer un concours d'esclaves, qu'il a conjointement organisé avec Nomai.  

Le lendemain, à minuit, je décide de retourner au Salò pour ne pas rater la dernière soirée avec Bruce LaBruce en guest star. Près de l'entrée, Nomai, affublée d'une longue crinière rouge, danse cette fois derrière les barreaux d'une cage. En bas des marches, deux types immobiles coincés derrière une vitrine, nus sous des vêtements en sacs-poubelle les couvrant à peine, achèvent de plonger les nouveaux arrivants dans une atmosphère surréaliste.

Sur la piste de danse, des effluves de poppers viennent régulièrement me chatouiller les narines. Bruce LaBruce mixe à nouveau, tandis qu'une jeune femme portant une robe argentée et un collier en cuir monte sur scène pour danser autour de la barre de pole dance. Elle enlève rapidement son haut, et je me demande s'il s'agit d'une performeuse ou d'une clubbeuse (cette deuxième hypothèse me sera plus tard confirmée). C'est qu'au Salò, chacun est invité à devenir acteur de la fête. Un point sur lequel insiste Anne-Claire Gallet, qui tient à ce que les gens puissent se lâcher, et a adapté la politique du club en fonction : " Il ne faut pas que les agents de sécurité oublient que les gens viennent avant tout pour s'amuser. Il faut qu'ils soient le plus discrets possible."

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