D'abord une pulsation régulière. Puis l'évolution lente et saccadée de motifs courts et entêtants. Enfin, la sensation d'une transe scientifique, quoique primitive à la fois. Surtout, le fantasme d'une improvisation permanente et parfaitement maîtrisée. La musique minimaliste, ou répétitive, aussi avant-gardiste et trompeuse soit-elle n'en est pas moins de la musique classique, contemporaine pour être exact. Si ses rythmes et son architecture pourraient sembler familiers aux aficionados des musiques électroniques, c'est que ses liens sont nombreux avec les musiques actuelles et contemporaines.

Déphasage pour marathon musical

Ce constat, c'est celui qu'a voulu mettre en scène Laurent Jacquier, producteur du groupe de techno acoustique Cabaret Contemporain et programmateur du festival Marathon! qui, pour sa troisième édition, réinvestit la Gaîté lyrique ce jeudi 24 novembre. Pour cette édition, l'habitué des grands écarts et chef d'orchestre d'une programmation des plus exigeantes a mis l'honneur une esthétique musicale à mi-chemin entre l'expérimentation, l'électro et la musique minimaliste, avec la ferme intention de libérer la musique de ses classifications arbitraires. « Je suis toujours frappé de voir à quel point tout est très cloisonné et comment chacun s’attache à son créneau. En France, la musique électronique a son public, ses salles, ses festivals, ses programmateurs. S’agissant de la musique répétitive (ou minimaliste), c’est la même chose, elle est jouée dans certaines salles, comme à la Philharmonie, à l’IRCAM, où le public est très connoté sociologiquement. Je trouve ça fou qu’en 2016, il existe encore des publics qui coexistent à ce point mais ne se rencontrent jamais. » Tout l'intérêt de la proposition du festival Marathon! réside dans l'éclectisme de son line-up, capable d'attirer des publics grâce à des têtes d'affiche très identifiées – Carl Craig en 2014, Juan Atkins en 2015, Pantha du Prince et Flavien Berger en 2016 – pour les jeter ensuite dans la gueule de loup, « leur faire écouter d'autres musiques, moins accessibles, plus abruptes, explique Laurent Jacquier. Il est certain que ce n'est pas Steve Reich qui fait venir le public de la Gaîté Lyrique ».

Steve Reich - Music for 18 Musicians

Steve Reich. Si ce nom vous dit vaguement quelque chose, c'est bien normal. En plus d'avoir fêté ses 80 ans en octobre dernier, Steve Reich est certainement le meilleur ambassadeur de la musique minimaliste. Il est, entre autres, avec son contemporain Terry Riley, l'inventeur du phasing, ce procédé de composition emblématique du minimalisme. Son principe est simple : un court motif musical répété indéfiniment par deux musiciens, ou deux magnétophones, mais avec un léger décalage entre les deux, accélérant ou ralentissant au cours de la performance. L'effet produit est totalement envoûtant et propice aux rêvassements les plus extatiques. Toutefois, la musique répétitive ne relève ni du hasard, ni de l'improvisation car à 99 %, il s'agit d'une musique écrite.

« Composer de la musique répétitive implique de prendre beaucoup de plaisir à compter. C'est une musique très mathématique et une tentative de réponse à la question : "les mathématiques peuvent-elles créer quelque chose de profondément esthétique ?" », précise Mathieu Harlaut, compositeur et membre fondateur de Chamberlain, duo de musique électronique pour piano aux influences multiples, de Kraftwerk à Philip Glass, Max Richter ou encore Moodymann. « S'il subsiste un seul pourcentage d'improvisation, il réside dans les compositions pour instrumentation libre et dans le choix des musiciens de les jouer pendant un quart d'heure ou pendant plus d'une heure. Sinon, toutes les compositions minimalistes, de Philip Glass à John Adams en passant par celles Steve Reich ou Pierre Henry, incarnent le "mathématisme" musical absolu », ajoute Laurent Jacquier.

T-ISA by Chamberlain

Du free-jazz new-yorkais aux tambours du Ghana

À l'origine, la musique minimaliste résulte d'un long processus expérimental. Ainsi, certains en attribuent la parternité, du moins les prémices, à Erik Satie et à son œuvre pour piano Vexations, écrite en 1893 et composée « uniquement » d'un motif unique répété 840 fois de suite, sans arrêt. Dans sa version complète et son interprétation fidèle à l'indication du compositeur, « Très lente », l'exécution complète de l'oeuvre pourrait durer 24 heures. Ce qui nous amène subitement en 1963 et à la première interprétation intégrale de Vexations par dix pianistes se relayant pendant plus de 18 heures, à l'initiative de John Cage, compositeur de musique contemporaine expérimentale et radicale. Ce dernier a passé sa vie à tester de nouvelles formes et méthodes de composition basées sur le temps, le silence ou l'irruption hasardeuse de bruits et d'objets. L'une de ses œuvres les plus célèbres est certainement 4'33'', qui, comme son titre l'indique, dure quatre minutes et trente-trois secondes durant lesquelles l'interprète joue en silence. Une oeuvre-performance souvent considérée comme fondatrice de certaines caractéristiques saillantes du minimalisme, dont la remise en question du statut même de l'œuvre artistique.

John Cage - 4'33"

Si les années 60 sont celles de la libération des mœurs, du rock et de l'émergence de la consommation de masse, elles sont aussi celles des expérimentations, des luttes et des oppositions, tant sociales, culturelles, qu'artistiques et musicales. C'est durant ces années que les pionniers de la musique minimaliste que sont Steve Reich, Terry Riley mais aussi Philipp Glass et La Monte Young, décident de s'affranchir de la rigidité académique des institutions musicales. À la même période, les clubs de New York bouillonnent aux sons du jazz modal de John Coltrane ou de Miles Davis, du free-jazz d'Ornette Coleman, influençant des générations entières de musiciens, dont les compositeurs minimalistes, oeuvrant à poser les bases de l'expérimentation acoustique.

« Une grande part de la musique produite dans les années 60 s'est développée en dehors des circuits traditionnels. C'est génial et très frustrant à la fois, explique l'Américain Keith Fullerton Whitman, compositeur et musicien d'une électro nimbée d'ambient, de minimalisme, de krautrock et de musique concrète. Dans la musique, une distance de sécurité a toujours existé vis-à-vis de ce qui n'est pas immédiatement agréable et facile d'accès. Que des compositions aussi élégantes et complexes que celles de Terry Riley, La Monte Young ou Steve Reich soient à la fois considérées comme des oeuvres majeures, et en même temps aussi éloignées de ce que l'on considère comme mainstream, est endémique de l'attitude conservatrice qui domine dans la musique. Aussi, le minimalisme est certainement le meilleur pont qui soit afin d'envisager la musique sous des angles plus conceptuels. »

Terry Riley - A Rainbow in Curved Air

Ailleurs, de leurs voyages, rencontres et incursions dans les cultures indiennes, africaines, indonésiennes, amérindiennes (mais aussi française pour certains d'entre eux) les compositeurs avant-gardistes des premières heures du minimalisme rapportent de nouvelles inspirations et sonorités qui enrichissent encore leur répertoire et leurs compositions. Philip Glass se frotte en France à la musique aléatoire de Pierre Boulez, au cinéma de La Nouvelle Vague, du sitar de Ravi Shankar. Quand Terry Riley se rend lui aussi en Inde pour étudier auprès d'un maître du chant classique Indien ou s'initier à la musique marocaine, Steve Reich s'envole au Ghana pour y étudier les percussions traditionnelles.

Selon Keith Fullerton Whitman, qui a récemment travaillé sur un mix composé à partir des captations sonores que l'ethnomusicologue Hugh Tracey a réalisées dans toute l'Afrique au cours de ses voyages dans les années 1950, « dans ces enregistrements, on entend d'incroyables sonorités et performances, qui ressemblent parfois aux compositions bourdonnantes et saccadées du compositeur Louis Andriessen. Aussi, parce que l'utilisation du déphasage rythmique est très répandue dans la musique ghanéenne traditionnelle, il existe une vraie filiation entre les rythmes de tambours typiques de ces régions africaines et les langages ryhtmiques de Steve Reich ».

Keith Fullerton Whitman - Generator 2

Maximalist legacy

Rapidement, au cours des années qui suivirent son invention, l'utilisation de la répétition comme structure musicale s'est répandue dans toutes les partitions de la musique d'avant-garde. Les premiers à l'intégrer dans leurs compositions sont les membres du Velvet Underground, et principalement John Cage qui collaborait occasionnellement avec La Monte Young au sein du Theatre of Eternal Music, ou avec Terry Riley sur l'album Church Of Anthrax (1971). En parallèle, la musique de Philip Glass laissera sa marque sur le rock des années 70, à commencer par David Bowie, profondément influencé par ses compositions de la première heure. C'est lors de sa collaboration avec Brian Eno et Tony Visconti, qu'il écrit deux albums expérimentaux, Low et Heroes, où l'on retrouve les techniques minimalistes de Glass.

Qu'il s'agisse du krautrock de Kraftwerk, des expérimentations électroniques de Cluster ou du mouvement ambient créé par Brian Eno, tous, d'une manière ou d'une autre, suintent le minimalisme. En retour, les minimalistes n'ont pas lésiné sur les hommages, comme en atteste celui de Philip Glass qui, quinze ans après le Low de Bowie, composa sa Symphonie n°1, dite « Low », en reprenant les principaux motifs de l'album de Ziggy. En 2012, c'est au tour de Steve Reich de se prêter au jeu en composant pour un ensemble de douze musiciens l'oeuvre contemporaine Radio Rewrite, directement inspirée des morceaux Everything in Its Right Place et Jigsaw Falling into Place, de Radiohead...

Radiohead - Everything In Its Right Place, Live Paris 2001

« Quand j'étais gamin, en plus de mes cours de piano classique avec une vieille qui vivait près de chez moi, j'écoutais Krafwerk à fond et je bidouillais avec des synthés achetés à La Redoute et mon magnétophone à bande. Sans même en avoir conscience, je faisais des sons à mi-chemin entre la synthpop et la musique répétitive, se souvient Mathieu Harlaut. C'est tout de même étonnant que de tels tropismes existent de manière inconsciente. Finalement, c'est un peu ce retour à la recherche de sensations, de bidouillage et à l'espèce d'extase auto-hypnotique qui les accompagne, qui m'a (r)amené à la musique de Chamberlain. »

Même constat chez Keith Fullerton Whitman, qui se rendra compte bien des années plus tard de l'influence majeure du minimalisme sur ses compositions : « L'un des moments charnière pour moi a été la découverte de l'album Persian Surgery Dervishes de Terry Riley lorsque j'étais adolescent. C'est devenu une pierre angulaire de mon approche musicale. À partir de là j'ai découvert les œuvres de Charlemagne Palestine, La Monte Young et Marian Zazeela, Steve Reich, et tous les autres. En ce moment, je suis complètement absorbé par The Lost Jockey, un groupe qui propose une sorte de post-minimalisme. »

The Lost Jockey - B1 Blind Alley

Loin d'être des cas isolés, Chamberlain et Keith Fullerton Whitman, qui explorent déjà des univers musicaux bien différents, ne sont qu'une petite partie du régiment de musiciens, artistes ou compositeurs à avoir digéré les codes et les techniques du minimalisme. De son côté, le Mexicain Murcof explore des territoires musicaux sombres, aux atmosphères aussi rugueuses qu'enveloppantes et affirme son penchant pour le déphasage sur son dernier album, Statea, en duo avec la pianiste Vanessa Wagner. Flavien Berger, qui interprétera justement un set spécial autour de Steve Reich lors du festival Marathon!, est depuis longtemps un adepte de la pulsation voluptueuse et des boucles répétitives savamment rehaussées des rêveries textuelles de sa Contrebande 01. le disque de Noël.

Mais aussi le compositeur français Christophe Chassol qui, loin de cacher ses appétences pour les structures musicales répétitives, sortait en 2015 sur son album BIG SUN, l'éloquent Reich & Darwin. Le Cabaret Contemporain, plutôt électro-bio que minimaliste, avait toutefois collaboré en 2014 avec le duo français Château Flight autour des compositions de Terry Riley, puis en 2015, aux côtés cette fois des chanteuses Linda Olah et Isabel Sörling sur des compositions revisitant l'oeuvre de Moondog, le plus atypique des compositeurs du XXe siècle, contemporain et ami du trio Glass, Reich et Riley. Outre-Atlantique à nouveau, c'est l'indie-folk singer Sufjan Stevens qui répétait l'exercice en 2005 avec son Out of Egypt, into the Great Laugh of Mankind, and I Shake the Dirt from My Sandals as I Run, une majestueuse épopée minimaliste, déphasée à souhait.

Flavien Berger - Bagarre Molle

La musique de cinéma a elle aussi été touchée par la lame de fond minimaliste, dont la plus emblématique est sans conteste celle de Philip Glass. De Kundun de Martin Scorsese (1997) à The Truman Show de Peter Weir (1998), en passant The Hours de Stephen Daldry (2002), Koyaanisqatsi de Godfrey Reggio et produit par Francis Ford Coppola (1982) ou Stoker de Park Chan-wook (2013), son génie répétitif a profondément marqué la musique de film de ces trente dernières années. « Récemment, j'ai regardé Reality, de Quentin Dupieux, ajoute Keith. Un seul morceau compose la bande-son, c'est Music with Changing Parts, de Philip Glass. C'est incroyablement efficace ! Ce film est un film dans un film dans un film. Il y est très difficile de deviner où se trouve la couche extérieure. Le fait de ne jouer que ce seul morceau de musique répétitive et chimique lui permet de jouer constamment avec la réalité et la chronologie des évènements ». À croire que la « musique à structure répétitive », comme la définit également Philip Glass, touche à l'essence même de la musicalité, ressurgissant toujours par enchantement à des époques et sous des formes toujours plus mouvantes, plus mouvantes, plus mouvantes, plus mouvantes...