En 2015, la dénommée « Edition Zéro » du Positive Education n’avait pas manqué de susciter bien des louanges du côté des presses locale et internationale. Réunir des artistes de l’acabit d’Helena Hauff ou de Ron Morelli le temps d’un long week-end en terres stéphanoises – et le tout pour la modique somme de 35 euros –, voilà qui avait de quoi piquer la curiosité du public technophile de la région Rhône-Alpes et d’ailleurs. Le but de cette « Edition Zéro », selon les organisateurs ? Jauger le public local, la coopérativité de la municipalité, et surtout se faire les dents à l’exercice périlleux de l’organisation d’un festival, après un certain nombre de soirées aux invités non moins renommés (Jeff Mills, Samuel Kerridge, Svenghalisghost …) et qui avaient toujours su susciter un fort engouement.

Après le succès de cette première édition en forme de « crash-test », et en dépit des quelques inévitables déconvenues qui sont le lot de quiconque se frotte à un exercice d’une telle ampleur, Positive Education a résolu de voir les choses en grand. Ainsi, pour la première « vraie » édition du festival, ce n’est pas moins d’une soixantaine d’artistes qui ont investi Saint-Etienne autour du week-end du 11 novembre, au nombre desquels figuraient une bonne proportion de DJ's issus de la florissante scène lyonnaise et de figures de proue légendaires de la mouvance indus internationale.

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positive education festival 2016

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En outre, le format du festival, qui s’étalait du mercredi au dimanche, apportait une dimension plus monumentale encore au projet. Ainsi, plutôt que de confiner cette programmation ahurissante aux espaces traditionnellement associés à la culture techno (des clubs ou des hangars), l’affiche de Positive Education proposait un parcours éclectique en forme de promenade à travers Saint-Etienne, avec des évènements prévus notamment dans un cinéma (le Méliès), dans un squat anarchiste (le magnifique Ursa Minor), et jusqu’en plein cœur de la ville, sur le kiosque de la place Jean-Jaurès. En tout, le festival se proposait donc d’investir sept lieux distincts, au gré des programmations nocturnes (dans le cadre du festival IN) et des évènements de jour (dans le cadre du OFF). Un véritable marathon festif, en somme, qui avait tout le potentiel pour devenir l’une des institutions phares du renouveau techno dans l’Hexagone.

Les organisateurs du festival reviennent pour Trax sur la particularité de leur ville natale dans le contexte de ce regain d’intérêt pour les musiques électroniques : « Il n’y a pas à proprement parler de public local ici, déjà parce qu’il n’y a pas de club. A Sainté, il y a deux milieux underground : le hip-hop et le punk. L’enjeu de Positive Education, c’est de rassembler les publics issus de ces deux univers ». Les deux bonshommes n’en sont pas à leur premier coup d’essai : l’an dernier, ils s’étaient vu confier la programmation du F2, un bar de nuit qui avait accueilli, sous leur direction, des producteurs comme Powell ou Helena Hauff ainsi qu’un certain nombre d’artistes issus des rangs d’Antinote ou de Brothers from Different Mothers – autant de DJ's, en somme, qui se plaisent à flouter les frontières de genre au détour de leurs sets.

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C’est cette même volonté de dépasser les barrières parfois trop restrictives de la culture techno qui s’illustre dans les choix de programmation opérés pour cette première édition officielle du festival. Plutôt que de céder aux sirènes de la club culture en se tournant vers les écuries les plus marketables du milieu (Ostgut Ton, Klockworks, etc.), les deux compères se fient à leurs instincts en conviant, lors de la première nuit du festival, deux des projets les plus ambitieux des dernières décennies en matière de techno industrielle infusée de post-punk : Cabaret Voltaire et Volition Immanent, qui offriront tour à tour deux des performances les plus intenses du week-end.

Cette fusion audacieuse des cultures punk, hip-hop, et club prend en outre une dimension toute particulière lorsque le festival s'installe, le temps d’une après-midi, à l’Ursa Minor, une salle de spectacles autogérée tapie dans une zone industrielle à la bordure de la ville et dont la programmation conjugue concerts et rencontres militantes. « Quand on est associatif, on fait de la politique, c’est indissociable », m’affirmait l'un des organisateurs lors de notre entretien. Cette veine punk et engagée se ressent dans bien d’autres aspects du festival, du prix des billets (toujours modéré, et réduit pour les étudiants stéphanois) au service de sécurité chaleureux et non-intrusif, en passant par les apparitions surprises d’images de Bush, de Reagan, et des forces de police américaine à l’écran du Palais des Congrès pendant le concert de Cabaret Voltaire (en référence, imagine-t-on, à l’élection de Donald Trump à la présidence américaine la veille).

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Cette après-midi à l’Ursa Minor sera d’ailleurs l’occasion d’apprécier trois des plus belles performances du week-end. Lorsque nous y arrivons sur les coups de 15 h, Judaah, l’un des piliers du label lyonnais Brothers From Different Mothers, entame un set aux sonorités dancehall qui offre un répit bienvenu après une nuit qui aura fait la part belle à la techno la plus sombre. Devant une salle malheureusement bien clairsemée, il enchaine les bombes ultra-rythmées dans un nuage de fumée et de lumières vertes. Basses-Terres, l’une des plus récentes signatures du même label, prend le relais en présentant son nouveau live, aux influences clairement estampillées Detroit. Vient alors le tour de Simo Cell, le jeune producteur nantais repéré par les Anglais de Livity Sound et résident de Rinse FM. Son set, tout en percussions sauvages et en mélodies fugaces mais accrocheuses, sera l’une des révélations les plus marquantes du festival. Moins mémorables en revanche seront les prestations de ses confrères de l’écurie Livity Sound, Hodge et Randomer, dont le b2b, strictement orienté techno au détriment de la teinte UK bass qui caractérise ce label, nous laissera comme un goût d’inachevé (le même soir, la prestation de Pev & Kowton, les deux patrons du label de Bristol, a semble-t-il mis tout le monde d’accord).

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Ayant tout juste eu le temps de fermer les yeux quelques heures après le closing étonnamment remuant de Bambounou au Palais des Spectacles, nous voilà déjà en route pour le Méliès, un cinéma indépendant situé en plein centre-ville. De midi à 16h, plusieurs artistes y sont invités à présenter des lives, dont certains sont directement mis en image par l’un des personnages-clés du projet Positive Education, le VJ (visual-jockey) Malo. L’œuvre hypnotique de ce vidéaste, qui façonne des collages animés à partir de contenus visuels qu’il met un point d’honneur à toujours réaliser lui-même, transcende littéralement les performances des artistes qu’il accompagne, en conférant une dimension intimiste et immersive même aux sets techno les plus ravageurs. Si son travail avait déjà été largement salué lors des évènements nocturnes au Palais des Spectacles, c’est au Méliès qu’il est le plus valorisé, puisque le public est ici purement « spectateur » et peut donc prendre le temps d’apprécier pleinement ces séquences vidéos oscillant entre l’étrange et l’émouvant. De cette session live, on retiendra surtout la performance d’Alessandro Cortini, qui distille une ambient mélodique tout en légèreté et en synthés aériens – une touche de douceur salutaire après les sets fiévreux de la nuit précédente.

Le samedi soir, ce n’est pas moins de 11 artistes qui prennent possession du Fil, une SMAC dotée de deux salles dont les jauges varient de 300 à 800 personnes. Si les têtes d’affiche se concentrent dans la Salle 1 (avec notamment une performance de Dasha Rush et un live de Surgeon) c’est finalement dans la Salle 2 qu’on aura les meilleures surprises, grâce à des lives exemplaires du londonien Not Waving et de December (aka Tomas More). C’est Nick Klein, fraîchement enrôlé dans l’écurie L.I.E.S, qui aura l’honneur de clôturer cette véritable démonstration de force avec un set inspiré, aux sonorités acid et tapageuses. Les plus téméraires des danseurs prendront ensuite la route du F2, où se produit notamment une autre figure de L.I.E.S, le New-Yorkais Willie Burns. Malgré la qualité de sa sélection, l’atmosphère confinée du F2, malheureusement surpeuplé à ce moment, aura raison de notre motivation. Après 16 évènements répartis sur 5 jours (et 5 nuits), il est enfin l’heure pour nous de rendre les armes.

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Fort d’une programmation pointue et audacieuse, d’une organisation impeccable et d’un ancrage indéniable dans le territoire local, le Positive Education Festival est un projet impressionnant dans sa cohérence et son éthique. Qu’un festival aussi radical – de par la palette musicale qu’il met en avant – et libertaire – de par l’attitude punk qui règne jusque dans sa direction – puisse être soutenu et encouragé par les pouvoirs publics locaux (on a d’ailleurs pu croiser le maire de Saint-Etienne devant le set des Pilotwings) en dit long sur la respectabilité dont se pare progressivement la culture techno dans l’Hexagone. Pour autant, nulle trace ici de compromission ; l’équipe de Positive Education a su imposer sa vision bien particulière de la fête, une fête sauvage et totale qui puise son inspiration dans un terreau local en pleine ébullition. Que le public parisien se le tienne pour dit : l’avenir est ailleurs.

positive education festival 2016

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