Photo en Une : © SSNNAS

Mouchoir de poche urbain où vivent 90 000 habitants sur moins de 6 kilomètres carrés, Molenbeek n'a pas toujours été comparée à l'Arabie Saoudite (par Jean Quatremer, dans les médias belges) ou à un arrondissement bruxellois à bombarder sans attendre (une blagounette d'Eric Zemmour). Au XVIIIe siècle, alors que Molenbeek était l'un des principaux centres industriels de la région, on lui donnait plutôt du « petit Manchester belge ». Un bon siècle plus tard, lorsque le centre culturel flamand Vaartkapoen, plus connu sous ses initiales VK, s'y installe à la fin des années 80, c'est alors plutôt le Bronx qui rafle tout au jeu des comparaisons hasardeuses. La faute à quelques rues seulement, où une jeunesse maghrébine désœuvrée vit façon Mean Streets en se rêvant un avenir à la Scarface. Les flingues sont souvent factices mais suffisent à instaurer une certaine terreur et à lancer les légendes urbaines.

Il n'y a cela dit pas que l'incivilité et la violence de ses petits dealers et autres teneurs de murs que Molenbeek partage alors avec le New York pré-Giuliani. Comme souvent, dès que de grands espaces industriels sont laissés à la mérule, des artistes et des promoteurs culturels s'y sont installés et entendent y développer des cultures rarement destinées au grand public. Le long de ce canal maritime en partie molenbeekois qui relie Bruxelles à l'Escaut et au port d'Anvers, beaucoup de salles et de lieux ont fait les belles nuits de la capitale belge : entre autres, le Plan K, le Full Moon, le K-Nal, le Magasin 4, le Bulten, la Bodega, la Compilothèque et même le festival Couleur Café, d'ampleur internationale…

En 2016, la plupart de ces enseignes ont depuis longtemps disparu et celles qui restent sont souvent invitées à décamper, car les spéculateurs ont de grands projets de revitalisation urbaine pour ce canal toujours perçu par bon nombre de Bruxellois comme une frontière sociale « naturelle » entre les riches et les pauvres, nous et les autres, les espaces où tranquillement se promener et la jungle urbaine où serrer son sac à main contre sa poitrine. Bien entendu, depuis les attentats de Paris et Bruxelles et le délire médiatique qui a transformé Molenbeek en avant-poste du Califat, c'est encore pire (malgré le contrepoint de l'anthropologue Alexandre Laumonier sur Lemonde.fr).

Le VK n'est pas à proprement parler situé sur ce fameux canal mais à moins de 500 mètres, on ne va pas chicaner. De la coldwave au hip-hop, du reggae au dubstep, en passant par le dub, la trance, le métal, la britpop (Suede, Blur et Pulp y sont tous passés avant d'exploser) et même de futures mégastars (Queens of the Stone Age, Black Eyed Peas…), la salle a toujours ratissé large mais juste en matière de programmation. On ne l'admire pas que pour son nez fin. À Bruxelles, un centre culturel financé par la Flandre est généralement tenu d'aussi un peu œuvrer dans la propagande et la revendication communautaires. Redonner un cachet flamand à Bruxelles, capitale administrative de la Flandre mais ville où se parlent essentiellement le français et le globish, est une réelle volonté politique. Certes, le VK organise des cours de néerlandais (mais aussi d'arabe et de français) mais pour le reste, on serait bien en peine d'y trouver de grands plans de « flamandisation » du quartier ou des eurocrates accueillis au comptoir en néerlandais, comme cela se fait ailleurs. Ici, on ne cherche pas à imposer sa culture locale, on est plutôt largement ouvert à celles des autres. Et pas que musicalement. Plutôt clivant à ses débuts, le VK est en fait carrément devenu un facteur de cohésion sociale à Molenbeek. 

Pris en otage entre flics et toasters jamaïcains

Il y a 25-30 ans, quand les petits caïds du coin s'amusaient à faire peur, voire carrément mal, aux métalleux trop lookés et aux branchés proprets, ce n'était vraiment pas gagné. Moqueries, bousculades, agressions… Aller au VK relevait tellement de l'aventure que la salle instaura même durant les années 90 un système de navettes, amenant les spectateurs chopés à la Gare du Nord, à deux bons kilomètres de là, en bus jusque devant la porte. Ambiance safari et ambiance boîte de nuit aussi, puisqu'à cette même entrée veillaient alors des sorteurs blacks bien baraqués et pas trop copains avec les ados turbulents du coin. Aujourd'hui, l'incivilité et la moyenne délinquance restent toujours problématiques à Molenbeek mais le VK n'y est donc plus considéré comme un envahisseur hautain. Depuis quelques années, ce sont maintenant des jeunes du quartier qui assurent la sécurité des concerts et le VK est désormais une association qui occupe une demi-douzaine de lieux à missions strictement sociales, plutôt appréciées par les Molenbeekois issus de l'immigration. L'équipe en place continue donc de défendre une approche positive, artistique et sociale, enthousiaste, un peu naïve même, et c'est d'autant moins facile que le nom même de Molenbeek fait désormais délirer à peu près tout le monde, des journalistes de Valeurs Actuelles aux services de contre-terrorisme européens.

Quand Jan Jambon, le ministre de l'Intérieur, promet de rétablir l'ordre et la loi en envoyant des flics militairement armés sonner à chaque porte de la commune (arrondissement), on passe forcément pour un doux guignol quand on estime plus important de pouvoir continuer à y programmer des toasters jamaïcains. La « culture » est aussi devenue un enjeu politique énorme en Belgique, pays dont la construction politique compte 7 ministres de la Culture et une dizaine d'autres ayant tous leur mot à dire. Tout ça pour quoi ? Se tirer dans les pattes, tirer les couvertures à soi, chercher à privatiser ou fermer tout ce qui se subventionne à perte et même tenter d'évacuer les meilleures œuvres des musées fédéraux vers ceux des régions d'origine des ministres. Dans cette guerre de positions, le VK a lui aussi été pris en otage.

Sans entrer dans les détails, le fonctionnement du VK dépend de différentes subventions issues de différents niveaux de pouvoir, y compris européens. Ce sont les revenus des concerts qui rémunèrent les artistes mais la salle a besoin de ces subventions pour financer son personnel et achever ses plans de rénovation. Le VK a beau garder la réputation d'avoir l'un des meilleurs sons de Bruxelles – sinon le meilleur –, il n'en est pas moins un complexe vieillot, notamment assez mal ventilé. Ce sont des fonds européens qui serviront à transformer le bâtiment et ce sont ces mêmes fonds européens qui ont eu l'air de déplaire au ministre flamand de la Culture de la région bruxelloise, Sven Gatz. Celui-ci est un libéral pur jus, qui fantasme une culture à l'anglo-saxonne entièrement financée par le privé et le mécénat. Psychodrame parmi d'autres de l'année culturelle bruxelloise 2016 : son cabinet a notamment reproché au VK un manque total de transparence dans les budgets, ainsi que des constructions comptables peu lisibles. Les bouliers compteurs politiques ont surtout estimé que le VK coûtait beaucoup trop cher à la collectivité alors que le profil de sa clientèle serait « essentiellement blanc, belge, de classe moyenne et très éduqué », comme l'a dénoncé Sara Corsius, la coordinatrice de la salle, dans le journal Brussel Deze Week. Personne ne sait vraiment si les reproches comptables sont strictement politiques ou fondés, par contre, cette sortie complètement débile démontre assurément une méconnaissance totale de l'endroit et de son histoire.

Finalement, après quelques mois de tension et pas mal de ramdam médiatique, on apprenait il y a quelques semaines que le VK était sauvé. Au printemps, l'équipe avait rendu public ce qu'elle considérait comme une volonté de torpillage politique et annoncé que, dans ces conditions, la salle et les associations annexes pourraient fermer en janvier 2017. Ce n'étaient que quelques semaines après les attentats de Bruxelles. L'époque où le hashtag #Molenbeek promettait aux articles des scores faramineux sur Twitter. Fin septembre, par contre, l'annonce du sauvetage du VK n'a pas donné lieu à beaucoup de suivi journalistique. Aux yeux des médias, c'est redevenu un sujet pour passionnés de cultures alternatives, une affaire classée et non plus un îlot de positivité dans un environnement tourmenté, ce qu'il reste pourtant. Même avec des subventions rabotées de moitié, la suite de l'aventure s'annonce plutôt enthousiasmante. Il est notamment déjà question d'inclure davantage d'artistes dans la programmation faisant le pont entre la musique orientale et les sons occidentaux. Autrement dit, on peut s'attendre à une vague d'acid arabe sur le canal.

Le trailer des 25 ans du VK