Photo en Une : Le couloir juste avant le club, ici des extraits de Salò de Pasolini

Si un matin, un illuminé se réveillait avec la ferme intention de réaliser un sondage sur la nuit parisienne au sein de la communauté des fêtards, il y aurait au moins une certitude : le Social Club provoquerait la division. Chacun pourrait y aller de sa petite anecdote. D'abord, il y aurait le fan inconditionnel, présent depuis 2008, qui y a vu Ed Banger ou Bromance et qui n'a jamais lâché. Il pourrait quand même confesser, à demi-mot, une nette baisse de régime les dernières années. A l'autre extrémité, il y aurait l'orgueilleux, celui qui n'a jamais pu blairer ce "club de petits péteux", qui, sous prétexte d'une programmation variant du beat 4x4 des autres boîtes, "pratiquait une politique de la porte tranchante et douteuse". Autrement dit, il s'y est fait recaler à maintes reprises. Et puis, comme toujours, entre les deux, il y a les indécis. Ceux qui, mine de rien, appréciaient ce club intimiste où ils ont passé de bons moments, malgré la chaleur ambiante, le fumoir aux allures de chambre de fumigation et le dancefloor façon meute de pingouins lors d'une tempête glaciaire. Ceux-là ne regrettent pas d'avoir fait la queue pour se "rafraîchir" au sèche-mains des toilettes lors d'un set de Zeds Dead, ou d'avoir frôlé l'étouffement pendant une soirée ClekClekBoom. En vérité, le Social Club continuera d'alimenter les discussions et restera, malgré sa disparition, un sujet de débat pour vos conversations de 4h37 du matin.

Le couloir juste avant le club, ici des extraits de Salò de Pasolini

C'est avec tous ces a priori, ces paradoxes et ces considérations en tête que nous remontons la rue Montmartre, le soir du samedi 22 octobre. Nous arrivons à proximité du club lorsqu'un couple arrive en face de nous et passe devant l'entrée. "Tiens, ça a rouvert ici ?" dit-elle. "Oui t'as vu ! D'ailleurs, ça s'appelle le Salò, tu te rends compte... Ils auraient pu appeler ça le Berghof (la résidence secondaire d'Hitler, ndlr) !" lui répond-il avec un rire satisfait. Un ange passe. Notre Lorànt Deutsch nocturne fait référence au patronyme choisi par l'équipe pour le lieu, et fortement décrié depuis son annonce. Ce nom est un clin d'œil au titre du film du réalisateur Pasolini, Salò ou les 120 jours de Sodome. Une critique et un pamphlet sur la "République de Salò”, dirigée par Mussolini entre 1943 et 1945. Malgré le film, ce nom reste toujours accolé dans l'Histoire à cette dictature fasciste et alliée des nazis. Quoi qu'il en soit, nous ne sommes pas là pour juger, et la direction du club sait certainement ce qu'elle fait. Le temps de nous remettre de nos émotions et nous arrivons à l'entrée de la boîte.

Premiers pas 

Un peu de monde, mais on avance vite. Dans la queue, on parle anglais, espagnol et d'autres dialectes. On sent tout de suite que l'ambiance est très huppée, mais sans être coincée ou guindée. L'un de nous porte un sweat capuche, et personne ne lui reprochera. On est à l'aise. Après être passés devant une physio et un videur forts agréables – ça change –, nous arrivons en haut des fameux escaliers. Habitués du Social Club, et à sa claque de chaleur et d'humidité en guise de cadeaux de bienvenue, nous prenons une grande inspiration et retenons notre souffle. Nous descendons, et là, surprise ! Il fait bon. Chose effarante, on supporte même notre manteau. Tout du moins le temps de parcourir un hall d'entrée, qui semble avoir doublé de volume par rapport à l'ancien club. Là, un jeune homme à l'accent anglais, et coiffé d'un magnifique couvre-chef, nous accueille. Le pic sur lequel il embroche les invitations est bientôt plein. Nous passons ce dernier checkpoint avant d'accéder au vestiaire à droite, à l'intérieur duquel s'affaire une petite équipe rapide et efficace. Ca démarre bien.

Tout doit disparaître 

Où est passé le Social ? Tout est plus aéré, moins étroit. On a l'impression que l'équipe a tout pété à l'intérieur. Après un dernier couloir, où des cadres numériques diffusent des extraits des 120 jours de Sodome, nous débouchons directement sur le grand coin chill, plus spacieux que l'ancien. La décoration est volontairement brute, le béton est apparent, les structures métalliques aussi, les lumières tamisées rouge et bleu se mêlent aux éclats des tas de bougies fondues. Sur la gauche, un bar, dont la longueur prend la quasi-totalité de la profondeur de la pièce. Toutes les installations sont en bois, y compris les canapés qui tapissent tous les murs de ce grand espace, où l'on prend plaisir à s'arrêter.

Le bar de la première salle 

Il est 23 h 30 et les différents clients ont l'air satisfaits de la performance d'Abel Ferrara. Ce dernier, à la guitare, accompagné par Joe Delia, Schoolly D, et Paul Hipp, a donné un concert aux accents rock, hip-hop et jazz à partir de 21 h. Un rôle dans lequel le réalisateur semble se glisser parfaitement, mais qui ne lui fait pas oublier son premier métier. Le concert était donc filmé par ses équipes, dans le cadre d'un documentaire personnel qu'il réalise. Le thème ? La musique, l'amitié et la création. Tout un programme. 

L'envie de s'intoxiquer les poumons nous prend. Où est passé le fumoir ? Disparu. Notre cher crématorium a été visiblement rasé au profit de ce nouvel espace chill. Est-ce vraiment regrettable ? Non. Nous devons donc nous rendre dans la deuxième partie du Salò, où se trouve le dancefloor, qui, lui, n'a pas bougé. On lui a adjoint un bar, sur le côté droit, en face de la piste de danse, qui semble plus grande. Cependant, que les plus nostalgiques soient rassurés, le fumoir est toujours dans le brouillard et ne dépasse pas les 20 mètres carrés.

Le nouveau fumoir

Melting-pot 

Autour de nous, la clientèle oscille entre 25 et 45 ans. Beaucoup de fêtards semblent avoir traversé les 10 mètres qui séparent le club du Silencio. Un beau métissage : des gars en survet matelassé, bob sur la tête et requins, parcourent l'espace, le regard amusé, tandis qu'une top aux cheveux rasés s'esclaffe dans un coin, un verre de champagne à la main. Plus loin, un quadra en chemise coton se dandine sur le son, à peine dérangé par un couple d'une vingtaine d'années en pleine démonstration affective.

Niveau son, on est sur de la musique de pré-ouverture multigénérationnelle. Comprenez : c'est un peu le bordel. On écoute avec plaisir le top 100 des années 80, "Give The Night" de George Benson, le classique "September" d'Earth, Wind & Fire ou encore "Le Freak" de Chic. Soudain un "Jump Around" de House of Pain surgit de nulle part, on se laisse prendre. S'ensuivent des Justin Timberlake avec "Sexy Back" ou des choses plus récentes comme "Cut It" de O.T Genasis. La foule est réceptive, pas de latence, tout le monde bouge et se regarde en souriant. Et pourquoi pas ? 

Chic - Le Freak

C'est au moment où nous entendons "Drunk In Love" de Beyoncé que nous commençons à nous poser des questions et à remettre en perspective notre présence dans ces lieux. Mais on ne peut s'en prendre qu'à nous-mêmes. En effet, Teki Latex officiait derrière les platines la veille, en compagnie des vogueurs de la House of Ninja. On aurait peut-être dû choisir cette date, et venir voir cet ancien du Social redonner toute son âme à ce lieu chargé d'histoire. On plie bagages sur le beat d'"I'm in love with the Coco". Nous quittons l'imprimerie avec le goût agréable de la bonne surprise. Mais également dans l'attente de voir ce que Coralie Gauthier et Anne-Claire Gallet (Possession, Flashcocotte…) à la direction artistique, comptent faire de la programmation.

Il est 4h37 et notre conversation porte déjà sur le Salò, un club aux possibilités multiples.