Vous vous êtes rencontrés il y a cinq ans dans une soirée chez un ami commun. Depuis, il s’en est passé des choses. Est-ce que vous pouvez m’expliquer les raisons d’une telle ascension pour Paradis ?

Simon : L’impulsion de base, pouvant paraître quelque peu égoïste, c’est vraiment de faire la musique qui nous plaît ! Les morceaux doivent vivre avec le temps, c’est-à-dire que l’on aime se dire qu’au bout de six mois, on pourra toujours écouter un de nos morceaux et qu’il nous touchera toujours autant. Alors je me dis que, s'ils nous touchent nous, pourquoi pas d’autres personnes ?

"Face à notre public, je sens quelque chose de bienveillant"

Justement, pensez-vous que les gens avaient besoin de quelque chose qui les touche ? Et d’ailleurs est-ce que vous le connaissez votre public ?

Simon : Je dirais qu’on ne l’a pas encore rencontré. Ça va venir avec le live. On a un petit aperçu mais, pour l’instant, on ne se rend pas bien compte.

Pierre : On en a une petite impression via nos réseaux sociaux et à travers nos DJ sets ou nos concerts. Sans vouloir catégoriser notre public, je dirais qu’il s’agit globalement de gens positifs. Mais pour l’instant, on sort tout juste de notre tanière.

S. : C’est vrai que l’on sent quelque chose de bienveillant.

P. : Ce dont je suis sûr, c’est que nous avions besoin de faire cette musique et faut croire que ça plaît à des gens qui nous ressemblent.

S. : Sans oublier que le fait de travailler à deux amène plus de possibilités pour toucher les gens.

P. : On a un processus assez jusqu’au-boutiste dans lequel on ne fait que ce qui nous plaît. Il n’y a aucun morceau contenant un élément qui déplaise à l’un ou à l’autre, alors qu’on a des aspirations pour lesquelles les émotions qui s’en dégagent sont plutôt différentes.

S. : On dit parfois que notre musique peut être assez clivante : soit on aime bien, soit on aime pas du tout. C’est plutôt une bonne chose.

P. : Au moins c’est sincère, on n'essaye pas de plaire.

À l’instar d’artistes tels que Flavien Berger, Grand Blanc, Cliché, The Pirouettes ou encore Cléa Vincent, vos morceaux sont composés en langue française. Pourquoi êtes-vous attachés à cette volonté de chanter dans votre langue maternelle ?

S. : On n'y est pas particulièrement attachés. Ça n’a jamais été une posture à défendre. Au début, on faisait de la musique expérimentale avec des machines, puis on a eu envie de rajouter des voix. Les premiers tests en anglais ne sonnaient pas bien. J’avais envie de chanter, mais je ne parle pas très bien anglais. Donc je me sentais plus à l’aise dans l’exercice d’écriture en français. L’idée, c’était vraiment de rajouter de la voix et qu'elle soit malléable à l'image de la musique.

P. : Il faut mettre ça en parallèle avec le fait d’essayer un synthétiseur. Si ça nous plaît pas, on en utilise un autre. C'est important pour nous que ça soit honnête et que cela nous ressemble.

Vous mettez donc la voix au même niveau qu’un instrument ?

S. : Voilà, exactement ! Et un synthétiseur, tu peux reprendre plusieurs paramètres dessus, pour arriver vraiment au son que tu recherches. C’est un peu la même chose avec la voix : on sait comment un mot doit sonner en français, du coup, on essaye de trouver celui qui conviendra le mieux.

" Tomber dans le kitsch, c'est la chose qui m'effraie le plus"

En plus de chanter en français, on a l’impression que vous vous amusez avec le kitsch sans jamais vraiment l’atteindre. Est-ce vrai ou vous prenez ça au sérieux ? 

P. : Je pense que cela ne rentre pas vraiment en ligne de compte parce ce qu’on aborde vraiment des images qui nous touchent. Il n’y a pas grand-chose que l’on fait consciemment.

S. : Ça m’interpelle car ce n’est pas du tout le but recherché. Peut-être que l’utilisation du français peut donner cette sensation-là. Mais nous essayons d’utiliser des mots modernes et simples. Le kitsch, c’est quelque chose que l’on n'aime pas et que l’on évite. Tomber dans ce truc, c’est la chose qui m’effraie le plus.

P. : Tu donnes l’image d’une ligne de crête. On a conscience que l’on peut tomber d’un côté ou de l’autre, mais en tout cas, on ne fait pas exprès d’aller chatouiller ce délire.

Vous attachez aussi beaucoup d’importance aux images, qu’il s’agisse de vos clips ou de votre communication. Il me semble même qu’Andréa Montano, troisième membre caché de Paradis, gère ce côté-là. Vous avez déjà dit que vous teniez les prémices de quelque chose que vous vouliez développer. Pouvez-vous nous en dire plus ?

S. : C’est plus une envie ! Concernant notre projet, il y a la musique, mais il y a aussi la partie visuelle, que l’on prend au même degré que la musique. Nous avons envie que des artistes nous accompagnent pour développer tous ces aspects. Des photos aux clips en passant par la scénographie et les lumières.

P. : Il n’y a pas de projet précis, si ce n’est l’intention de faire les choses de manière assez totale. Chaque projet est une nouvelle manière de nous exprimer.

S. : Nous sommes particulèrement sensibles à la photographie, puisqu’on la pratique tous les deux, à côté de la musique. On disposait déjà d’une certaine lecture. Cela nous a permis de trouver avec qui l'on avait envie de travailler assez tôt, pour le coup avec Andréa. Les derniers clips réalisés ont donc été approchés comme des photographies animées. Et je pense que c’est aussi à développer sur la scénographie.

paradis

Vous expliquez que vous composez simultanément les paroles et les parties instrumentales de vos morceaux, donc que vous choisissez un mot plus pour sa sonorité que pour son sens. Comment faites-vous afin que le changement d’un mot pour un autre ne vienne pas dénaturer le fond du message que vous voulez faire passer ?

P. : C’est toute la question.

S. : C’est pour ça que nous suivons une approche très musicale des textes. On les compose vraiment comme des puzzles. Le message et le sens sont construits au fur et à mesure. Ça ne veut pas dire que cela passe au second plan. Quand on écrit tous les deux, on discute des thématiques abordées. Changer un mot à un endroit peut casser l’équilibre de la chanson mais on va la réajuster à un autre endroit.

P. : En général, lorsque l’on commence un morceau, la thématique et le message sont assez flous. Donc changer un mot va nous aider à donner du sens et à définir une direction plus qu’autre chose. Le message n’est jamais très clair au début et les changements sont plus là pour clarifier les choses.

En 2011, vous sortiez Parfait Tirage sur le label Beats in Space. Cette release marquait le lancement du label de Tim Sweeney. Comment s’est déroulé la rencontre avec le New-Yorkais ?

P. : Au bout de quelques mois de production musicale, nous avions un premier morceau et quelques ébauches. Nous avons envoyé notre premier morceau “Je m’ennuie” – finalement sorti sur notre deuxième maxi – à Tim Sweeney, par curiosité. Il nous a répondu rapidement en disant qu’il avait adoré notre musique. Quelques semaines après, Tim est venu à Paris. On lui a fait écouter plusieurs choses sur lesquelles on travaillait comme “Parfait Tirage” ou la reprise de “La Ballade de Jim”. Il nous a confié qu’il avait toujours nourri l’envie de faire un label. En 2011, nous étions la première sortie de Beats In Space. Quelque part, nous avons participé à la création de ce label.

Dans votre musique, on retrouve bien évidemment ce côté chanson française (Alain Chamfort, Etienne Daho, Marie et les garçons), mais quel rapport entretenez-vous avec la musique électronique, qui est clairement présente dans vos compositions instrumentales ?

P. : La musique électronique est fondamentale pour nous puisqu’elle a été le catalyseur de notre rencontre. À ce moment-là, nos pratiques musicales appartenaient complètement à l’électronique. Il n’y avait pas encore d’instruments organiques, pas encore de voix. On faisait de la musique électronique chacun de notre côté depuis quelque temps déjà. Cette musique a été un vrai choc, que ce soit dans l’écoute de disque et dans les contextes dans lesquels elle existe : les clubs et les festivals. Elle a toujours été une de nos influences et un de nos outils principaux. La musique électronique, c’est notre tronc commun.

Quelles sont les références de ce tronc commun ?

P. : Il y a des labels en particulier : Kompakt ou Dial. Mais aussi tout un pan de la musique électronique nord-américaine. Je pense notamment au Canadien Junior Boys, mais aussi au label Environ de Morgan Geist. Bien évidemment, il y a aussi DFA, dans un style plus organique. On s’intéresse à la scène de Francfort, mais aussi aux labels français avec Kill The DJ ou la bande de Versatile. Mine de rien, nous sommes très fans de French Touch : des groupes comme Air ou Daft Punk sont fondamentaux pour nous ! Ce qui nous touche aussi, ce sont des groupes qui ont fait la jonction entre la musique électronique et d’autres choses, comme Hot Chip ou Soulwax. Nous sommes influencés par plein de choses, des musiques plus expérimentales telles que la new wave et l’ambient, mais il y en a forcément certaines qui sont plus importantes que d’autres. Je pense à Kompakt notamment. C’est un label qui ne se concentre pas uniquement sur la musique électronique. 

S. : Avec toutes nos dates pour Paradis, on sort beaucoup moins, mais on cible plus nos sorties. Je sais que ce sera toujours bien d'aller voir des mecs comme Theo Parrish ou Antal.

P. : Notre grand défi aujourd’hui, c’est d’arriver à reproduire notre musique sur scène. C’est vrai qu’on éprouve plus de plaisir dans une représentation plus organique qu’électronique. Désormais, on a une formation avec batteur, guitare et un MS20, c’est une petite évolution pour nous. Par ailleurs, beaucoup de nos amis musiciens sont issus de ce genre de formation, tel que Frànçois & the Atlas Mountain ou encore Moodoïd.

Pour finir, que répondez-vous aux détracteurs qui qualifient vos chansons de “musique de babtous fragiles” ?

P : (Rire.) Comme pour tous les qualificatifs, ils appartiennent à ceux qui les décernent. Nous ne faisons pas de la musique pour être qualifiés de quoi que ce soit. Nous sommes de jeunes garçons blancs et sensibles. Il n’y a aucun regret autour de ça, c’est à la fois quelque chose que l’on accepte et dont on se fiche pas mal. La manière dont les gens qualifient notre musique ne nous impacte pas.