PEW 2016 (Report)

Le salon français des musiques électroniques, la Paris Electronic Week, se clôturait le vendredi 23 septembre sur un plateau de choix qui réunissait les différentes directions et générations de notre underground national. Manu le Malin, qu'on ne présente plus, et Teki Latex, douanier à la frontière entre cultures pop, hip-hop et électroniques, en étaient les doyens. François Kraft, cofondateur de Cracki Records, représentait la nouvelle génération avec DJ AZF, à la tête de Jeudi Minuit. Entre ces deux générations, Alexandre Merza du label aventurier InFiné comme médiateur. Et c’est autour de l’underground que tout ce beau monde était invité à réfléchir. Mais l’underground, qu’est-ce que c’est ?

Définir l'underground

“Le terme underground, je ne me reconnais pas là-dedans, lâche Teki Latex dès l’ouverture de la conférence. Il y a beaucoup d’autres manières de définir la musique.” Et cette entrée fait consensus. “C’est un mot porté par trois ou quatre personnes qui ne veulent pas se mélanger”, acquiesce Manu le Malin. De même pour AZF : “Des intellectuels de la musique qui jouent devant dix personnes et se mettent à juger, j’en connais plein. On est toujours trop mainstream pour quelqu’un et en général, ceux qui disent ça me font rigoler.” Il faut donc commencer par définir le terme. L’underground est-il une question de succès, de communication ou de choix artistiques ?

Pour DJ AZF, il y a “une dimension militante” dans l’underground : “L’underground se trouve là où il y a une émulation. Dans des groupes qui refusent un système qui oppresse, où les gens vont créer toute une esthétique, et dont une musique va émerger – reprise ou non par des DJ’s comme nous. Pour moi, l’exemple d’un gars qui incarne l’underground, c’est Boe Strummer. 24 ans, complètement autonome et indépendant, ce sont des gens qui font ce qu’ils ont envie de faire, échapper au système et faire de l’oseille en kiffant, ou pas d’ailleurs. C’’est une question de choix et c’est ce que je respecte dans la musique.”

AZF - DJ set (Astropolis 2016)

Mais pour François Kraft, “l’underground ne se construit pas forcément contre quelque chose” : “La proposition peut être spontanée.” Il en sait quelque chose en tant que cofondateur de Cracki Records. En 2010, ce groupe de Parisiens a lancé le renouveau avec les Salons d'Eté, des open airs festifs en plein après-midi dans les rues de la capitale : “On a récupéré des canapés aux encombrants et on a rajouté du son. Les gens ont adoré parce que c’était inattendu et que les règles étaient différentes.”

En véritable médiateur, Alexandre Merza, qui a cofondé VIF, le laboratoire artistique et sociétal d’InFiné, pose une définition fédératrice : “L’underground, c’est ce qui n’est pas dominant, ce qui crée le ciment avec une volonté de bouger les lignes, d’explorer des choses qui n’ont pas été faites.” Et à ce sujet, le label InFiné est incollable. Avec le projet Explorer, la maison s'est ouverte au monde entier en partant à la recherche des signatures underground venues d'ailleurs. De ce cru, nous avons pu découvrir la Tunisienne Deena Abdelwahed ou Alien Panda Jury, originaire de Karachi au Pakistan.

Le problème de Teki et les chouchous de la techno

Rapidement, la conversation se tourne autour d’un problème rencontré par Teki Latex : le manque de lieux ouverts à ses propositions artistiques. “Si l’on est pragmatique, pour ce qui est d’avoir accès à des lieux avec de bons sound-systems pour pouvoir rendre sa musique accessible, il y a des portes qui sont fermées à certaines personnes qui ne rentrent pas dans une case”. AZF, DJ et programmatrice, n’est “pas d’accord” : “Quand j’ai créé Jeudi Minuit, c’était justement pour permettre à ces gens de s’affranchir des clubs pour lesquels ils ne sont pas bankables, et de vivre de leur musique.” Idem pour François Kraft qui voit “plein de lieux s’ouvrir et laisser libre cours à l’improvisation”.

Le sujet éveille Manu le Malin : “J’observe ce qui se passe en ce moment, et à Paris, il y a plein d’initiatives. Les petits collectifs, tout ça… Les portes sont ouvertes. Il y a toujours les institutions – on ne va pas les nommer – mais il y a plein d’autres trucs. Je suis d’ailleurs le premier à demander à jouer dans ce genre d’endroits parce que ça me rappelle ma jeunesse. A la porte de la Villette (au Péripate), par exemple, j’y suis allé et j’ai pris une claque. Je me suis éclaté. Dans le public, il y avait de tout : petit blanc hétéro, gay, travelo, racailles, Madonna sur des platform boots… Tout le monde était ‘ouin ouin’ mais c’était pas dégueulasse. Ca m’a rappelé les bonnes heures de la rave : ça recommence en France. L’important, c’est qu’on participe tous, et qu’on se dise qu’on peut faire différemment, ou peut-être mieux.”

Pour AZF, “en ce moment, ça va”. “Parce que tu es très techno aussi”, lui répondra Manu le Malin, montrant que le milieu techno, lui, accède aujourd’hui à une reconnaissance de la masse. Et Teki, de son côté, n’en est pas. “On ne m’invite pas aux soirées en périphérie, reprend-il. La musique que je défends en ce moment a toujours une volonté d’aller à contre-courant”. Et sa dernière mixtape, qui croise Ace of Base, Drake, Green Velvet et Mylène Farmer, le prouve d’ailleurs sans peine.

“Ca fait longtemps qu’on me dit qu’on arrive à la fin d’un cycle et qu’on va venir à des trucs moins blancs. J’espère que le changement, c’est maintenant. C’est encore dur si tu ne joues pas le jeu, que tu ne copines pas avec les bonnes personnes et, surtout, si tu ne joues pas un seul style musical. Alors, tu n’es plus lisible, on ne va pas te booker”.

La question des alias

A ce stade de la discussion, on a compris que l’underground est une question d’engagement et de choix artistiques. Il se construit tel une dimension parallèle au “système” commun que l’on qualifierait alors de mainstream. Mais il est aussi question de succès, et pour l’atteindre, il faut avoir des portes ouvertes face à soi, des personnes désireuses de promouvoir son travail. Et pour ce faire, il faut être “lisible”, c’est à dire reconnaissable par le public. C’est là que les alias entrent en jeu.

Teki ouvre le sujet : “Le premier compromis à faire – et que je n’ai pas fait – lorsqu’on veut se faire entendre et faire plein de choses à la fois, c’est d’avoir des alias différents. Sinon, les gens ne comprennent pas. Quand on ne comprend pas, on refuse de s’intéresser à ce qu’il se passe derrière. Tu fais de la techno sous un nom, du grime sous un autre et c’est comme ça que tu vas être lisible au travers de carrière parallèles.” 

Manu Le Malin - Rave sauvage au port de commerce de Brest

En matière d'alias, Manu le Malin a de l'expérience et raconte son expérience : “J’ai choisi un alias pour faire autre chose que du hardcore. Je me suis retrouvé plusieurs fois à mixer de la techno avant The Driver et les gens en face me réclamaient du hardocre. Je suis pas un juke-box, donc j’ai fait un side-project. Ca m’a beaucoup aidé. J’ai eu la chance de me faire connaître par un public plus jeune. Avec un alias, tu ne perds pas ta niche et tu peux amener d’autres gens à découvrir ce que tu défends. Se diversifier avec plusieurs noms, je trouve ça intéressant.”

Ce qui ressort de cette conférence, c'est que le développement des scènes électroniques est globalement plus simple et mieux encadré qu’auparavant, ce qui rend d'autant plus difficile la définition d'un underground, un terme qui n’a plus la même force qu’auparavant. Pour nos intervenants, le conflit qui l’opposait à la culture dite mainstream n’a plus lieu d’être dans la mesure où les frontières ne sont plus aussi nettes qu’il y a dix ans. Par contre, les scènes sont parfois très (trop) compartimentées, renforcée par la position dominante de la techno dans la capitale, créant pour certains une sorte de plafond de verre, et donc une forme d'underground. 

Tallac - Booba

D'où l'importance des alias. Si sa réputation est bien construite sur la techno, AZF aussi s’essaie aux identités multiples pour explorer le hip-hop, une de ses influences les plus lourdes. “J'ai de plus en plus envie de prendre un alias et jouer des sets de rap, ajoute-t-elle. Mais le side-project n'est pas systématique. Je finis souvent mes sets avec des morceaux que j’aime bien comme du Booba à Concrete. Putain, t’aurais vu la gueule des gens... ! Le piège, c’est d’être trop identifié et que les gens ne viennent te voir que pour un style musical. Aujourd’hui, je me sens comme une DJ spécialisée techno, et j’aime bien finir mes sets par Booba.” Pour AZF, c'est clair : être underground, c'est faire ce qu'on veut.