Photo en Une : © Gili Shani


C’est vêtu d'une longue veste en plastique noir que je me présente devant le Kitkatclub vers 1 heure du matin. Une tenue qui devait me permettre d’entrer plus facilement dans certains clubs berlinois, et notamment à la Gegen, une soirée bimensuelle queer mais hétéro-friendly sise au Kitkatclub. Une gothique à l'air impassible et un type à la mâchoire carrée se trouvent devant la porte. La mâchoire carrée me pose une question en allemand, je réponds au hasard "I'm twenty-two", et me voilà recalé sans autre forme de procès. Je m'apprête à insister mais la gothique le reprend avec autorité et me fait signe de passer. Après avoir béni le féminisme et payé mon entrée, j'arrive devant le vestiaire où une petite blonde sémillante portant un short (et rien d'autre) me débarrasse de mes affaires.

   À lire également
Dancing queer : la fête toujours plus folle ?

Sur le dancefloor principal, un public hétéroclite vibre au rythme d'une techno musclée. Autour de moi, certains se lancent dans un numéro de pole dance improvisé depuis l'une des barres situées sur le côté, tandis que d'autres sont montés sur le comptoir. C’est là que je rencontre deux sœurs brésiliennes qui passent ici leur première soirée à Berlin. On se pose au bord de la piscine près de l'entrée, une petite réserve naturelle de MST, dans laquelle mieux vaut ne pas faire trempette. On sirote notre vodka pomme tout en s'adonnant au people watching. C'est un véritable défilé, entre transsexuels à la crinière bleue et autres freaks en tout genre, filles au physique de mannequin et types en harnais… Le plus improbable : un petit quadragénaire plutôt corpulent habillé d’un caleçon sportswear avec un large trou à l'arrière entouré d'une guirlande lumineuse.

Gegen kitkat club berlin
© Aghia Sophie

Je pars ensuite faire le tour de la boîte, un vrai labyrinthe. Dépassant tout un tas de lits servant de canapés (ce soir du moins), je découvre de nouvelles pistes de danse au sous-sol, entre différentes alcôves qui laissent songeur. En ressortant d'une cave en pierre où un DJ à la barbe fournie enchaîne les tracks de house, je tombe nez à nez avec un type penché en avant, les mains contre une colonne, en train de se faire fouetter les fesses à coups de ceinture par un grand moustachu un peu indulgent. La scène me replonge dans l'un des films queercore de Bruce LaBruce.

Gegen kitkat club berlin
© Gili Shani

Peu après, je rencontre Simon, un sadique plutôt souriant aux tempes grisonnantes, qui porte un pantalon en cuir assorti à ses bottes, et ne tarde pas à me faire part de son goût pour les relations de maître à esclave. Lorsqu'il voyage, c'est pour participer à des rassemblements européens de sadomasochistes et trouver des types à qui mettre des claques tout en les insultant en allemand. Il est déçu en apprenant que ce n'est pas mon truc, et que je ne suis pas non plus homosexuel. On se sépare rapidement.

Je retourne dans la salle principale, où les serveuses sont maintenant à poil, et remarque un mec en train de se faire sucer sur un fauteuil à l'étage. Le public se lâche de plus en plus, mais ce genre de scènes reste rare : si le Kitkat est connu pour accueillir des orgies, toutes les soirées n'y ont pas vocation. À la Gegen, un vigile est même posté aux toilettes pour empêcher qu'on y entre à deux.

Gegen kitkat club berlin
© Claudia Kent 

Il est 6 heures du matin et la boîte ne désemplit pas ; elle ne ferme que dans cinq heures. Il y règne une atmosphère fougueuse, débridée et subversive qui rappelle celle des soirées du PériPate à Paris. Les gens dansent, rient et s'embrassent, célébrant le culte hédoniste avec exubérance, sous les auspices de DJ’s/prêtres vêtus de cuir ou à moitié à poil. Une débauche d'énergie emporte la salle et transcende le surmoi de chacun, permettant à une liberté quasi absolue de régner sur la Gegen, qui m'apparaît, sur le chemin du retour, comme une sorte d'utopie anarchiste éphémère. Une bonne journée de sommeil m'attend…

Cet article a été publié dans le Trax #196, disponible en kiosque et sur abonnement.

The Transhumans - Beast Like State