« Il n’y a jamais eu de grand club underground ici. La scène warehouse est assez volatile. Lorsqu’elle devient trop importante, la police commence à sérieusement s’en mêler. » Zane Landreth du shop Mount Analog

Trois cents jours par an, les Angelinos se baladent en short. Baignés par un soleil aveuglant, sous les palmiers et au bord des plages, ils zigzaguent entre les nombreux camps de fortune et les tentes installés dans des rues que les cartes postales de l’American Dream ne figurent pas toujours. À l’image de sa géographie, fracturée entre plusieurs villes de banlieue formant une mégalopole, la scène électronique de Los Angeles est un ensemble de « petits mouvements, avec un peu tous les genres » comme l’expose John Tejada. « Silent Servant (ex-membre du collectif/label Sandwell District, ndlr) joue depuis toujours dans des soirées synth-pop ou de musique industrielle. De mon côté, j’ai fait du hip-hop avant d’être impliqué dans un club expérimental et ambient. » Le DJ, respecté de notre côté de l’Atlantique pour ses disques sur Poker Flat et Kompakt, rappelle toutefois que « pendant très longtemps, il n’y avait strictement rien pour les amateurs de techno ». La techno underground a du mal à se faire une place sous le soleil californien. Et si Brainfeeder, le très éclectique label de Flying Lotus, y possède son QG, c’est évidemment Drake qu’on entend dans toutes les voitures. Un peu comme à Vegas, Hollywood et les mastodontes de l’EDM ont senti le bon filon et contrôlent aujourd’hui le paysage des clubs. Dans leur ombre, un underground exclusif et élusif existe, souvent dans la clandestinité.

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En repartant de la maison de John Tejada, dans le quartier de Sherman Oaks où non loin réside Paris Hilton, il nous dissuade de prendre la route en fin d’après-midi : « Le trafic devient brutal après une certaine heure. » Les embouteillages sont un sujet de conversation quotidien dans cette ville qui s’étire sur des centaines de kilomètres et des autoroutes à plus de dix voies. La complexité de son dédale d’échangeurs et de sorties met à genoux les humbles bouchons du périphérique parisien. Après une heure de Honda de location pour atteindre le Mount Analog, l’un des meilleurs magasins de disques de la région, Zane Landreth, l’un des propriétaires, accueille le visiteur en philosophe : « C’est une ville à destinations. Si tu veux trouver un bon restaurant végan ou un bon disquaire, tu vas devoir conduire. C’est comme ça pour tout. »

mount analog
Mount Analog

Ghettoblaster et femme-sandwich

Mount Analog a ouvert en 2012 et possède une réputation qui le précède jusqu’en Europe. Dans une rue plutôt paisible d’Highland Park, il a pour voisin un mignon petit restaurant où le tatouage est la norme et une enseigne déclarant vendre la bière la plus fraîche de la ville. Un feu plus loin, une jeune fille danse, épileptique, devant un ghettoblaster crachant du Snoop Dogg période Death Row, brandissant en l’air une pancarte de pub, façon femme-sandwich. C’est l’un des jobs de l’horreur proposé aux sans-abri pour une poignée de dollars la journée. À l’intérieur du disquaire, ce sont moins les bacs de disques qui attirent l’attention que les nombreux livres ésotériques exposés, traitant de magie noire, blanche ou vaudou, non loin d’un étal d’artefacts et fringues gothiques. Mahssa Taghinia, grande brune d’origine perse, s’affaire derrière le comptoir pendant que Zane retrace leur aventure, initiée par la frustration de ne pas trouver certains disques désirés à Los Angeles. Comme ailleurs, la ville a perdu la quasi-totalité de ses disquaires lors de l’arrivée du numérique. Et ceux qui restent ont vu d’un mauvais œil l’arrivée du mastodonte Amoeba Music, situé sur Sunset Boulevard, qui a vampirisé une clientèle pour vinyles réduite à sa portion congrue.

"Le public du club Avalon semble tout droit sorti d'une télé-réalité avec Kim Kardashian, et passe son temps à prendre des selfies ou filmer Erick Morillo aux platines."

La plateforme Mount Analog est née de cette envie de combiner les intérêts des deux amis. « C’était la progression naturelle. Nous avons créé un pont entre des genres différents et comblé un vide. Nous avions envie de regrouper une communauté dans un endroit où l’on peut échanger des disques et des idées », expliquent-ils. Projet à multiple facettes dès sa conception, Mount Analog monte régulièrement des soirées dans différents lieux, comme la loge maçonnique du cimetière Hollywood Forever, salle splendide où ils viennent d’inviter Surgeon et Alessandro Cortini, le clavier de Nine Inch Nails. À une époque, ils sont aussi passés par l’organisation de fêtes illégales, « mais la scène warehouse est assez volatile. Lorsqu’elle devient trop importante, la police commence à sérieusement s’en mêler. Cela marche donc par cycles, décrit Zane. Il n’y a jamais eu de grand club underground. Ici, c’est Hollywood, les Oscars… C’est tellement grand et dispersé que l’underground reste vraiment underground. Mais en contrepartie, beaucoup de gens font des trucs cool.. C’est difficile à comprendre pour quelqu’un de l’extérieur. Je compare souvent L.A. à un oignon dont on épluche les différentes couches avant d’arriver au cœur, au meilleur. »

Your club went Hollywood

Pour observer la première couche de l’oignon, direction le mégaclub Avalon. À l’arrivée, le morceau "Your Club Went Hollywood" de Santiago Salazar prend tout son sens. Comme il le chante, c’est bien 20 dollars le parking, 25 dollars l’entrée, 14 dollars le verre. Si l’on souhaite se sentir VIP, on peut commander le fameux bottle service pour des prix indécents. L’expérience est hallucinogène. Les effets pyrotechniques, la hauteur des subs, la taille du club, tout agresse. Autant que les gardes zélés et la foule bronzée, bodybuildée, intoxiquée. Le public semble tout droit sorti d’une télé-réalité avec Kim Kardashian, et passe son temps à prendre des selfies ou filmer Erick Morillo qui joue ce soir. On observe les danseuses sur scène avec l’impression de subir le pire d’Ibiza et de l’Amérique dans quatre salles. Le last call à 2 heures du matin pour les boissons alcoolisées sonne comme une délivrance.



Car si l’on ne peut plus y boire d’alcool après 2 heures, Avalon n’en demeure pas moins le club le plus privilégié de Los Angeles, simplement parce qu’il est détenteur de la très rare licence 24 heures. Il peut ainsi, contrairement à tous ses concurrents, fermer ses portes à 6 heures. La législation en Californie est particulièrement dure pour le milieu de la nuit, et si l’on cumule la répression et des lois comme le fameux RAVE Act (Reducing Americans’ Vulnerability to Ecstasy Act), qui permet à la police de boucler une soirée à cause de la simple présence de bouteilles d’eau et de bâtons lumineux, les promoteurs et clubs ont très peu de latitude. « J’entends souvent dire qu’ici, nous ne sommes pas exposés à la culture comme en Europe. Je pense que c’est le cas des jeunes générations, mais dans les années 90, nous avons eu notre dose. Nous avions de la musique électronique avec des soirées qui duraient deux jours et qui n’ont pas à rougir en comparaison au Berghain et aux autres clubs européens », se souvient Moe Espinosa, alias Drumcell.

« Les lois répressives nous ont forcés à devenir plus rusés. Nous devions trouver une solution et on a choisi d’entrer par effraction dans des entrepôts pour y organiser des soirées de la manière la plus discrète possible » Drumcell, DJ/producteur

La culture rave californienne ? Pour lui, tout a changé à la fin des années 90/début des années 2000, au moment où ont été votées ces lois répressives. « Il y a eu des morts très médiatisées par les télés comme CNN. À une époque, des reporters de Fox News sont venus habillés comme des raveurs pour filmer en caméra cachée les gens qui prenaient des drogues, et poser des questions sans révéler qu’ils étaient journalistes. Le lendemain, on découvrait la rave illégale à la télé ! », raconte-t-il. Quelques overdoses dans des soirées organisées dans le désert ainsi qu’une campagne conservatrice pour protéger la jeunesse ont sonné le glas de toute une scène. Les clubs furent forcés de fermer dès 2 heures et la police reçut pour mission de stopper toutes les soirées, ce qu’elle exécuta avec zèle. Les promoteurs se retrouvent désormais obligés de jouer au chat et à la souris avec les autorités. « Cela nous a forcés à devenir plus rusés. Nous devions trouver une solution et on a choisi d’entrer par effraction dans des entrepôts pour y organiser des soirées de la manière la plus discrète possible », sourit-il.

L’underground se réfugie dans les warehouses



Grâce à un contact rencontré par un ami sur Tinder, nous obtenons finalement l’adresse d’une soirée techno. Tout se joue en ligne : les coordonnées de l’évènement sont transmises par e-mail quelques minutes avant le début des hostilités. Renseignés, nous traversons Orange County pour arriver downtown L.A., dans une zone industrielle. Google Maps nous dépose devant un club de strip-tease. Un groupe de mecs sapés comme les rappeurs latinos de Cypress Hill passent avec quelques filles en talons et microjupes. Un peu perdus, nous faisons finalement le tour pour nous retrouver sur un parking vide. Une sorte de videur assis un peu plus loin vient nous sortir du labyrinthe : « Passez à gauche, montez un escalier, allez à droite, passez la grande porte, prenez un autre escalier. La soirée est au sixième étage. » On comprend là que l’adresse originelle était incorrecte par dessein, et que le type sert de filtre. Selon Drumcell, presque toutes les soirées de Los Angeles fonctionnent avec un système similaire, conséquence du RAVE Act : « Nous avons tiré notre inspiration des raves du début des années 90. Les orgas vous donnaient une carte qui vous menait à un parking. De là, une navette vous emmenait vers un entrepôt downtown. C’est notre manière d’éviter les contrôles et la police pour retrouver notre liberté. »

« Beaucoup de raves vont rester un peu ghetto. Resident Advisor ou XLR8R ne précisent pas que, huit fois sur dix, ce sera un truc à l’arrache où une enceinte sur deux ne fonctionne pas. » Drumcell, DJ/producteur

Le bâtiment est gigantesque mais pas du tout abandonné. Sur le parking, des camions attendent d’être chargés et on nous laisse vaquer à nos recherches sans nous inquiéter. Finalement, nous découvrons le fameux escalier et arrivons à destination. Cinq dollars sont glissés dans une jarre, tenue par une jeune fille aux cheveux rose habillée d’un maillot léopard. La musique n’a pas encore commencé, quelques personnes se démènent pour faire marcher les enceintes. Le dancefloor a la taille d’un grand salon et il n’y a pas de volets ni de projecteurs. Une planche sur des tréteaux et un frigo font office de bar monomaniaque, avec un mojito à 5 dollars qui occupe toute la carte. Au bout d’une heure, un beat micro-house démarre enfin. L’enceinte de droite ne fonctionnera jamais, mais le lieu se remplit doucement d’un curieux mix entre hipsters et candy ravers. La plupart des filles ont les cheveux teints d’une couleur flashy. Un mec est habillé en femme, façon Marilyn Manson avec un haut-de-forme. Yuki, jeune homme d’origine thaïlandaise, a un air d’un Télétubbies avec ses cheveux bleus, son serre-tête et son petit sac. Une fille que nous identifions comme une juggalette (les juggalos sont fans du groupe Insane Posse et se maquillent le visage en clown gothique) fait son apparition. La musique accélère et finit par s’aventurer dans la drum’n’bass. La soixantaine de participants colorés légèrement marginaux dansent avec toute leur énergie. Le dernier DJ commence son set sur un morceau de Svreca et part dans une techno sombre. Ici, pas de rideau à 2 heures, c’est la crainte de la police et le progressif départ des participants qui signalent la fin de la fête. Dehors, il fait jour, des dizaines de travailleurs s’affairent sans prêter attention aux yeux des fêtards. « Beaucoup de raves s’organisent dans les entrepôts et beaucoup vont finalement rester un peu ghetto, analyse Drumcell. La presse semble s’emballer pour tout cela mais Resident Advisor ou XLR8R ne précisent pas que, huit fois sur dix, ce sera un truc à l’arrache où, comme tu as pu le constater, une enceinte sur deux ne fonctionne pas. Même si ça a aussi un charme. »

rave la deux

Eat sleep shit techno

Mais Los Angeles abrite aussi des raves un peu mieux organisées. Avec leurs années d’expérience, les Droid Behavior sont devenus des experts dans l’organisation de soirées illégales parfaitement produites. À l’est de Los Angeles, dans un quartier majoritairement latino, Vangelis et Vidal Vargas nous attendent avec leur gros chien qui s’agite dans le jardin en entendant la sonnette. Les deux frangins forment Raíz, et sont à l’origine du collectif techno Droid Behavior au côté de Drumcell. Depuis leurs débuts, ils ne se mêlent pas trop à la scène des superclubs de L.A. : « Il y a toujours eu ces gros clubs, mais c’est toujours motivé par des intentions commerciales. Parfois, ils programment de la musique que nous aimons. Ce n’est pas souvent, mais si tous les éléments sont correctement alignés, nous pouvons collaborer avec eux. » Le salut, ils sont allés le chercher en organisant des évènements en sous-marin dès 2002, sans l’aide de quiconque et surtout pas des clubs. D’autant qu’à l’époque « le mot techno était considéré comme une insulte, souvent associé à la trance et à la musique électronique commerciale ».

Leur truc d’alors, parcourir les soirées pour distribuer des flyers et regrouper toute une communauté autour de leur newsletter : « Nous donnions des cartes à tout le monde. On trouvait parfois des clubs qui jouaient de la house. Il y a toujours eu une scène house correcte mais on pouvait parfois attendre six mois pour entendre un bon DJ techno », se remémore Vidal. Appuyés sur une vingtaine de réguliers dans un minuscule bar/club à leurs débuts, ils vont patiemment éduquer un public qui ne voit la techno qu’au travers de Tiësto et de l’Electric Daisy Carnival (le festival EDM de Los Angeles, qui a déménagé à Las Vegas). Leurs raves, même si elles se déroulent sans autorisation, incluent une équipe de sécurité, l’installation d’un système Funktion One et souvent des projections de VJ’s talentueux. « Nous employons des agents de sécu, car il y a beaucoup de violence en relation avec les gangs à Los Angeles. Ils ne sont pas là pour vous empêcher de faire la fête ou de prendre des drogues, mais pour assurer que tout se déroule sans problème », insiste Moe.

droid behavior party
Une soirée Droid Behavior

Les Droid Behavior ont ainsi fait venir Ben Klock, Marcel Dettmann ou Chris Liebing, malgré le risque de voir la police débarquer et saisir l’équipement. Peu importe le danger, ceux-ci sont des passionnés comme on en rencontre rarement, parfaitement décrits par leur devise « Eat sleep shit techno ». « Les gens à Los Angeles ont tendance à se lasser très vite, donc nous cherchons en permanence de nouveaux lieux. Nous avons écumé L.A. avec nos différents repérages, nous connaissons tous les entrepôts downtown ! », rigole Vidal.

Véritable famille techno, les Droid ont un peu levé le pied ces derniers temps en raison de leurs carrières de DJ respectives. Même s’ils continuent de produire les Interface, de grosses raves où l’on peut voir plus de 600 personnes débarquer dans un entrepôt une ou deux fois par an à Los Angeles. Leur newsletter demeure quant à elle au centre de la communauté, et hors de question de la laisser tomber : « Nous avons toujours cette responsabilité. Même si la scène a beaucoup grandi et qu’une conscience de la techno est apparue, c’est toujours un genre sous-représenté. Si nous voulons que cela continue de fleurir, nous devons travailler ensemble et nous aider les uns les autres. Si on m’envoie un message pour une soirée, je n’hésite pas une seconde et la balance aux abonnés à la newsletter », termine Vangelis.

Des DJ’s de renom devant 50 personnes

Le lendemain, retour en club pour aller voir Juan Mendez alias Silent Servant au Lash, dans le quartier de Little Tokyo. L’entrée est gratuite et le videur observe longuement nos passeports avant de nous laisser pénétrer dans la petite allée. À l’intérieur, c’est Hollywood. Le club est bondé de hipsters tous plus stylés les uns que les autres. Derrière un laptop, une fille aux cheveux violets, une casquette de baseball vissée sur la tête, joue un mélange de dubstep et de rap West Coast. Toute la foule a les bras en l’air. Surpris, nous ressortons pour demander au videur si nous sommes bien au bon endroit : il s’agit bien de la même soirée. Dans le club, un corridor nous mène à une toute petite salle équipée d’un bar et d’un minuscule dancefloor. Silent Servant joue ce soir devant moins de 50 personnes, malgré la qualité incroyable de sa musique, naviguant avec talent entre EBM, techno et sonorités plus industrielles. Sur une sorte de podium, une Lolita gothique danse à fond avec deux garçons habillés de peignoirs fantaisistes. Sur le dancefloor, certains commencent à filmer la scène alors que la jeune fille se déhanche en leur faisant des doigts. Les deux ambiances offrent un contraste saisissant, mais l’ancien de Sandwell District semble s’éclater, et développe un set magnifique. Malheureusement, le couperet de 2 heures du matin arrive vite, et la sécurité nous jette sans ménagement alors que nous sommes en pleine conversation avec le DJ.

droid behavior
Une soirée Droid Behavior



Installé dans son studio où trônent de nombreuses machines, John Tejada éclate de rire lorsque nous racontons notre expérience au Lash : « Pas de traitement spécial pour Juan ou moi. Parfois, nous jouons devant des salles vides ! » Voilà à ses yeux tout le charme de cette mégalopole, où il n’y a pas d’héritage lourd à porter, de règles prédéfinies, à l’inverse de villes comme Chicago ou New York : « L.A. est cool, c’est juste relax, les gens vont adorer quelque chose sans vraiment se soucier d’où ça vient. C’est ça la Californie. »

Pour lui, les gros clubs sentent de plus en plus l’argent, collaborant peu à peu avec les promoteurs à la mode : « C’est un peu en train de devenir comme Ibiza, mais je ne suis pas certain que les gens veulent ça. Il y a un gros rush en ce moment vers l’underground. Aujourd’hui, il y a des trucs intéressants chaque semaine, alors qu’avant, c’était le désert. C’est vraiment sauvage, nouveau, et les gens ont envie d’y aller à fond. Ce n’est pas comme en Europe où l’on danse en faisant du surplace, par exemple » observe-t-il.

droid behavior beach

Pour notre dernière soirée, nous avons rendez-vous avec Guy Gerber, les Martinez Brothers, ainsi que la belle et immortelle Rhonda. Depuis 2008, celle-ci a réussi un tour de force : réunir le tout Los Angeles sous une bannière pansexuelle, hédoniste et fabulous. Fort de son succès, le concept se déplace désormais dans d’autres villes, devenant l’une des soirées les plus branchées du moment aux US. Les hostilités commencent très tôt, toujours en raison de ces problèmes de licence. À l’arrivée, nous devons attendre un bon moment dans une longue file sur plusieurs blocs. Certains, pourtant munis de places, resteront dehors. Une drag-queen fait patienter le quidam avant de décider s’il est assez charmant pour entrer.

À l’intérieur, danser à côté de quelqu’un équipé d’un éventail se révèle un luxe des plus plaisant tellement l’atmosphère est moite. La déco fait sans surprise dans le rose kitsch, avec des panneaux lumineux où sont écrits « tous vos rêves réalisés ». Les tenues rouges, dorées et argentées rivalisent d’audace et d’originalité. La sape est au cœur du concept d’A Club Called Rhonda, et filles, mecs, homos, drags, jouent le jeu et se lâchent dans cette version moderne et indécente des bals. Horse Meat Disco, les organisateurs londoniens de la soirée éponyme, développent une musique sexuelle. Sur le dancefloor, couples et trios se forment sans complexe dans une ambiance survoltée. Au milieu de cette débauche de grande qualité s’immisce l’impression troublante de participer à quelque chose d’extrêmement – et volontairement – exclusif toute la nuit.

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A Club Called Rhonda



Avec l’apparition de nouveaux disquaires, promoteurs et labels comme L.A. Club Resource, le label de Delroy Edwards, le regain de vitalité récent de l’underground à Los Angeles est évident. Une communauté extatique se fédère sans se préoccuper du passé car tout reste à écrire. Certains ont déjà cédé aux sirènes du capitalisme et mettent en place des files d’attente rapides et des tickets VIP. Mais si Hollywood est toujours en embuscade, d’autres continueront à reprendre le flambeau. Comme Drumcell l’explique, à Los Angeles, tout le monde n’a pas de faux seins et tout le monde ne conduit pas une Ferrari. L’ethos do-it-yourself est bien ancré dans la culture californienne : « C’est putain de ringard, mais la culture DIY est, dans un sens, le rêve américain. Le rêve américain, ce n’est pas venir ici et devenir riche. J’emmerde cette idée. Pour moi, c’est construire son propre truc. Tu commences à partir de rien et tu te défonces pour le faire toi-même. »

Article paru dans le Trax #194 (juillet-août 2016, Carl Cox)