Photos : Tom Dulou

Quand as-tu commencé à organiser des soirées et comment as-tu embarqué sur l'I.BOAT ?

J’ai arrêté mes études supérieures à 15 ans parce que je ne comprenais pas pourquoi je devais passer le bac, continuer sans savoir ce que je voulais faire. J’ai donc fait un apprentissage en pâtisserie pour être très vite indépendant. C’était dur : travailler de nuit, de minuit à midi, mais j'ai beaucoup appris sur moi-même. Très vite, j’ai compris que ma passion pour la musique, mixer et les sorties en club n’était pas compatible avec cette profession.


Florian Levrey

Après un court passage aux États-Unis, j’ai décidé de reprendre les études secondaires. J’ai toujours adoré la musique, mon père collectionnait des milliers de disques à la maison mais je n’ai jamais voulu faire DJ comme métier. Passionné d’économie et entrepreneuriat, j’ai monté ma petite entreprise d’événementiel en parallèle à mon master de finance. Et puis je me suis rendu compte que travailler à la Défense en col blanc ou faire de l’optimisation fiscale pour les grandes entreprises allait à l’encontre de mes valeurs. J’ai donc postulé par hasard à une annonce dans un magazine spécialisé dans les cultures indés et électroniques.

C’est là que j’ai découvert l’envers du décor. J’ai rencontré pas mal de personnes dans les labels, les salles de concerts, tourneurs… Et un jour, je suis tombé sur une personne qui m’a dit : « Tu viens de Bordeaux ? Ca tombe bien on monte un projet là-bas. » J'arrivais à la fin de mes études et j’avais le choix entre rester à Paris ou redescendre bosser à Bordeaux sur un projet excitant. J’ai foncé tête baissée dans l’aventure et me voilà toujours à bord.

Est-ce que tu t'occupes aussi de la programmation non musicale du projet ?

Je suis pratiquement passé par tous les postes. Aussi bien le booking que la communication 2.0, la billetterie ou le lancement des apéroboat (tranche afterwork). Quand on a monté le projet, on était une petite équipe de passionnés, tout était à inventer. L’organisation, le fonctionnement, la communication… Impossible de se cantonner à une seule activité. Cela m’a beaucoup appris car je connais aujourd’hui le travail des gens qui m’entourent maintenant que nous sommes plus structurés.

« Il faut trouver un équilibre entre pointu et accessible. L'I.BOAT a aussi ce rôle : tout le monde ne découvre pas cette culture en commençant par un vinyle pressé à 500 exemplaires »

Nous fonctionnons de manière collégiale autour de Benoît Guerinault, le directeur artistique et garant du projet, chaque personne a son mot à dire. J’ai toujours eu une totale liberté et une indépendance vis-à-vis de la direction depuis la création. Je vais vous donner le secret de la réussite du projet : la richesse et la diversité de son équipe. Sans le travail de toutes les personnes qui s’occupent de ce lieu, je ne pourrai pas faire venir seul Justice ou Pantha du Prince dans la cale de l'I.BOAT. Il y a une dimension sociale et sociétale très importante dans cette entreprise. Nous sommes une vraie famille.

Comment présenterais-tu l'I.BOAT à quelqu'un qui n'est encore jamais monté à bord ?

L’I.BOAT n’est pas seulement un club, c’est un projet artistique indépendant sans aucune subvention. C'est une salle de concert, un club, une cantine. On navigue à travers les étages comme au travers d’une programmation très éclectique. On peut aussi bien écouter un concert de hip-hop qu’assister à une performance artistique ou regarder un film lors d’un cinéma à ciel ouvert. Il y a beaucoup d'artistes et d'associations locales qui viennent nourrir le projet, ce qui permet à la programmation d’être en perpétuel mouvement ; et nous, en recherche continuelle de nouveaux projets, orientés sur la découverte.

Comment qualifierais-tu la programmation de l'I.BOAT ? Quelle a été l'évolution de sa trajectoire en cinq ans?

Une programmation pluridisciplinaire autour des musiques amplifiées et cultures électroniques, avec la volonté d'inscrire le projet aussi bien à l’échelle locale qu'internationale. Cette année, nous allons donner davantage de place aux cultures urbaines et à des moments de détente sonore. Je ne veux pas qu’on s’enferme uniquement dans la musique autoroute où le DJ bombe le torse parce qu’il passe le morceau le moins connu. Certes, la programmation se veut pointue et avant-gardiste, cela fait partie de notre ADN, mais il ne faut pas oublier qu’un club a avant tout une dimension sociale. Tout le monde ne sort pas uniquement pour voir l’artiste – certains DJ's vont faire une crise cardiaque en me lisant (rire) – mais aussi pour faire des rencontres, relâcher la pression de la semaine, lâcher prise dans une société qui nous sollicite de plus en plus.

Je tiens absolument à rendre la programmation accessible avec des artistes plus connus. Il faut trouver un équilibre entre pointu et accessible, artistes reconnus et émergents, avec des moments plus festifs dans l’année. L'I.BOAT a aussi ce rôle-là, car tout le monde ne découvre pas cette culture en commençant par le vinyle pressé à 500 exemplaires de Prince of Denmark.

Trois soirées clubs par semaine, c'est une belle vitesse de croisière. Les clubs font plus souvent cale comble que les concerts ?

En fait, quatre clubs par semaine. Ca dépend, quand on s’ennuie le mercredi soir… (Rire.) Le succès du club est un avantage mais aussi un inconvénient. La partie club du projet a pris son essor tellement rapidement (ce qui aussi dû aux habitudes de consommation de la musique par la nouvelle génération) qu’elle occulte les autres activités comme le concert ou le restaurant. Le restaurant est mentionné sur tous les flyers, visuels, événements Facebook et il y a toujours des gens qui me disent, au bout de 5 ans : « Ah bon, il y a un restaurant ? ». On te met facilement une étiquette et tu ne dois pas en sortir.

« Les clubs devront avoir une vraie valeur ajoutée et se réinventer lorsque la mode techno retombera comme un soufflet »

S'ils veulent survivre, je fais le pari que les clubs devront avoir une vraie valeur ajoutée et se réinventer lorsque la mode techno retombera comme un soufflet. Aujourd’hui, le modèle économique reste fragile avec 100 concerts par an mais nous nous projetons sur le long terme.

Comment se faire booker à l’I.BOAT quand on est artiste ?

Mon adresse mail est sur le site Internet, tout simplement. La moitié des artistes qui jouent à bord sont leur propre agent. Il est important de maintenir une place aux talents locaux (Laroze, Superlate, Loner, Tuff Wheelz…), j’ai hâte d’avoir une scène club bordelaise aussi riche que celle de Lyon ou Paris. Cela se fera sur plusieurs années. Il y a tout un écosystème à re-inventer à Bordeaux, avec, par exemple, l’ouverture un jour d’un disquaire spécialisé dans la musique électronique comme Rush Hour à Amsterdam ou Chez Emile à Lyon.

La Base sous-marine

Quels sont les prochains projets pour le bateau ?

Le prochain, c’est le lancement des soirées sur les arts numériques à la base sous marine. Cerrone sera notre premier invité pour notre anniversaire marathon de 24 heures. Il sera suivi par Tale of Us le mois suivant et on finira l’année avec l’un des plus beaux labels de techno allemande.

Nous allons nous exporter davantage comme nous avons pu le faire dans le passé. Cela fait cinq ans qu'on se sent frustrés de ne pas pouvoir faire tous les artistes que l’on aime à cause de notre petite jauge de 400 personnes. On ira dans la base sous-marine avec Tesseract (une installation de 1024 Architecture) et Hiroaki Umeda (danse contemporaine), dans la cathédrale Pey Berland pour un live techno, au Rocher de Palmer pour des projets audiovisuels (Nonotak Studio), au musée d’art contemporain avec Alva Noto…

De plus, on prépare dès à présent la seconde édition de notre festival Hors Bord qui aura lieu l’année prochaine, en collaboration avec Amical Music Production. En ce qui concerne le déménagement du bateau, cela sera annoncé et expliqué en temps voulu. Il n’y a pas qu’un simple déménagement mais tout un concept derrière. Ce sera peut-être l’objet de notre prochaine interview ?

L'I.BOAT fêtera ses cinq ans le 1er octobre, infos et tickets sur le site du bateau.