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Devenu un rendez-vous incontournable pour les amateurs de musique non conventionnelle et industrielle, Atonal Berlin est entré dans cette quatrième édition avec une solide réputation. Le bâtiment qui reçoit le festival est un écrin industriel d'une rare beauté, alors que l'affiche de plus d'une centaine d'artistes ne manquait certainement pas d'ambition. Si, entre 1982 et 1990, la première mouture du festival était un carrefour alternatif où se croisaient le punk, la new wave, ainsi que les pionniers de la musique électronique, il oscille désormais entre quelque chose de plus orienté vers l'ambient que le dancefloor, et une recherche sonique aventureuse. Il devient ainsi le parfait terrain de jeu pour de nombreuses performances expérimentales, mais aussi pour les producteurs et DJ's qui aiment se hasarder en dehors des contraintes de la musique club. Les organisateurs l'ont bien compris et proposent de nombreuses performances spécialement commandées pour l'occasion. 2016 n'a pas dérogé à la règle avec son lot de collaborations et projets jusqu'alors inédits.

Le premier jour, l'ouverture du festival a été célébrée, comme à son habitude, avec du classique moderne. Cette fois c'est Piano Phase de Steve Reich qui était à l'honneur. Max Loderbauer, le proche collaborateur de Ricardo Villalobos, a interprété avec un synthétiseur modulaire l'œuvre minimaliste écrite à l'origine pour deux pianos.

Max Loderbauer 

Le rendu est admirable, et voir un travail pionnier des années 60 joué sur une telle machine d'où sortent d'innombrables câbles est définitivement quelque chose d'unique. Entre futurisme et passé, le spectacle permet aussi de saisir une des préoccupations majeures d'Atonal Berlin : honorer un héritage brillant tout en s'inscrivant dans une démarche contemporaine.

Ce premier jour évolue doucement avec une musique sombre et éthérée devenue un peu la marque de fabrique du festival. Rashad Becker et Moritz von Oswald (Basic Channel) ont répondu à l'appel avec Fathom. Ce nouveau projet offre du drone et crée une ambiance sonore accompagnée d'une seule note de piano, jouée de manière éparse. Tobias Freund et Valentina Berthelon suivent avec un live A/V intitulé The History of Darkness. Les visuels sont composés d'images cosmiques, de vieilles photographies d'astronomie et de diagrammes, le tout en noir et blanc avec un grain au charme suranné. Le tout est servi dans une atmosphère angoissante avec du drone (encore) et la sensation d'entendre un cri lointain. Le rendu plutôt réussi est assez cauchemardesque, pas vraiment une surprise lorsqu'on baptise sa création « l'histoire des ténèbres ». berlin atonal 2

La configuration du festival n'a quant à elle pas été bouleversée. La gigantesque salle Kraftwerk accueille toujours les concerts principaux au premier étage en début de soirée, alors que son rez-de-chaussée héberge un peu d'art diffusé sur des écrans ainsi que la scène Null. Comme en 2015, celle-ci va débuter chaque jour vers minuit, et servir principalement pour des showcases de labels et une musique en général plus rythmée ou noisy qu'en haut. Russell Haswell, aux commandes de Recapitulate, la première nuit au Null, a ainsi ouvert en live avec ses explosions diverses de bruits métalliques et stridents difficilement descriptibles. C'est fort et complètement atonal, extrême, mais aussi révolutionnaire d'une certaine manière. On aime ou on déteste le noise, mais on ne peut pas lui nier sa pertinence. Fatigués, nous nous éclipsons sans visiter le Tresor, le Globus, ainsi que le OHM, reliés au Kraftwerk le temps du festival pour les aftershows plus mélodieux et dansants. Les hostilités durent cinq jours et il faut faire des choix...

Le lendemain, c'est pour retrouver Russel Haswell que nous retournons vers 18h à la Köpenicker Strasse. Il nous propose de regarder YouTube en mode binge sans réel but (stream of consciousness/courant de conscience) et nous gratifie de ses commentaires. L'heure passe, ponctuée par des vidéos curieuses et de longs monologues parfois drôles, parfois bizarres. Une performance étrange mais pas dépourvue d'intérêt de ce James Joyce de YouTube, et proche collaborateur de Regis et Aphex Twin.

Le vendredi, nous arrivons pour une première mondiale sur la scène principale. Si World Premiere annonce souvent quelque chose d'unique et d'immanquable, les représentations soulignées de ce descriptif lors d'Atonal sont parfois inégales, et le qualificatif en devient presque pompeux par moments. Ce n'est en revanche pas le cas du projet d'Orphx et JK Flesh (ancien membre du groupe de death metal Napalm Death) qui allume avec classe la majestueuse cathédrale de béton. Devant le grand écran où l'on distingue des éclairs, ils développent un live psychédélique et puissant de toute beauté. En attendant le début du showcase de Jealous God (le festival 2016 a subi de nombreux retards, parfois de plus d'une heure sur chaque scène), on en profite pour flâner du côté du Tresor et du OHM (par moments inaccessibles à cause des files d'attente) et passons un agréable moment au Globus devant un Marcellus Pittman en grande forme. De retour du côté du Null, Silent Servant et Phase Fatale, la nouvelle sensation de la techno industrielle, sont en grande forme et leur musique aux frontières entre techno et EBM est splendide. Malheureusement, les nombreux problèmes techniques ont probablement légèrement raccourci quelques sets et nous quittons le festival heureux mais légèrement frustrés.

Le samedi arrive et la fatigue commence à sérieusement nous faire accuser le coup. Nous arrivons pour une autre “world premiere” d'une expérience audiovisuelle signée Croatian Armor. Son Love Means Taking Action présente un chaos d'images politiques, accompagné de messages ; on y voit ainsi pêle-mêle des réfugiés et de la publicité pour Victoria's Secret ou de la vodka. Sur la scène, ce que nous croyons au début être des mannequins se révèle des personnes qui bougent subrepticement alors que des codes verts à la Matrix défilent pour une expérience dramatique et plutôt mélodieuse.

Death in Vegas est à suivre pour une autre première A/V. Sasha Grey, l'ancienne star du X, débarque sur scène. Sur le monumental écran, on distingue son ombre alors qu'elle commence à susurrer quelques paroles. Les atmosphères créées sont harmonieuses, flottantes. On ne peut que saluer l'effort du groupe britannique pour se réinventer en permanence, flirter avec la pop ou la techno ou engager une nouvelle chanteuse. Soudainement, Sasha disparaît de l'écran et nous découvrons des images de plantes et de nature. Un problème technique avait probablement retardé l'arrivée de ces visuels, car une trentaine de minutes de Sasha Grey en baskets, tout aussi agréable que cela peut être pour ses fans, ne constitue pas une expérience A/V. 

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Le final du dimanche voit quant à lui le talentueux Alessandro Cortini (Nine Inch Nails) présenter Avanti pour l'un des plus beaux moments d'Atonal 2016. Avec une atmosphère mélancolique sublime, des sonorités luxuriantes, et les images d'un jeune garçon (Cortini lui-même?) en train de jouer dans la neige, Avanti est une invitation à un voyage imprégné de nostalgie et de grâce.

Atonal Berlin est une formidable entreprise dans un lieu qui, lorsqu'il est visité pour la première fois, vous laisse forcément sur place, bouche bée. Peut-être qu'ici, les critiques sont celles d'un habitué, ou peut-être que le festival manquait tout simplement d'un petit quelque chose cette année. Un fil conducteur ? Cinq jours de musique expérimentale et de drone, c'est long. Réduire sa durée et proposer quelque chose de plus condensé pourrait constituer une piste. Un autre exemple : si l'OHM est un lieu intimiste, et si pour les chanceux à l'intérieur, l'ambiance est fantastique, ceux, avec leur place de festival payée 40 euros, qui font la queue à l'extérieur, peuvent l'avoir mauvaise à raison.

Mais ce sont des détails, car les quelques jours passés au Kraftwerk n'en demeurent pas moins de très bons souvenirs, et l'amour porté par l'équipe du festival pour l'exploration des possibilités de la musique électronique est tout à fait palpable. Petite mention spéciale pour la grande salle de contrôle équipée d'un synthétiseur modulaire, où nous avons pu observer la dextérité de Sigha sur la machine. Nul doute que l'équipe d'Atonal tentera de gommer ces quelques défauts l'année prochaine pour ce grand événement.