Internet. Un des sacro-saints poumons sociaux, économiques et politiques du monde entier. Celui qui permet à tous les individus équipés d'une connexion wi-fi de respirer l'air de la modernité, celui des flux incessants de données, des liens avec les quatre coins du globe. Le Web s'est ancré à l'intérieur de la création artistique. Dans la musique, le post-Internet ne se résume pas au simple préfixe "après", mais englobe l'état d'esprit avec lequel évoluent ses artistes, conscients de la multiplicité des sources, des matières, des médias et surtout des connexions avec les autres territoires. Leurs noms sont Holly Herndon, M.E.S.H, Dubbel Dutch ou encore BSN Posse. Malgré leurs origines diverses (Etats-Unis, Espagne, Allemagne...), leur affiliation au World Wide Web les effacerait presque au profit d'un dénominateur commun, celui de citoyens d'internet.

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Issus des générations Y et Z, ces partisans de la MAO passent de longues heures à faire des collages avec des samples dénichés sur YouTube. Dans une interview accordée à Pitchfork, Pixelord déclarait d'ailleurs : "C'est une source inépuisable. Vous pouvez y trouver tout ce dont vous avez besoin. Besoin d'un enregistrement de rire ? Il est possible de trouver n'importe quelle vidéo de mec jouant avec son bébé, et d'en tirer le son." Distillés, ces samples ont donné naissance à des microcosmes rythmés par des mélodies novatrices et singulières.

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D'après Michail Stangl, manitou des Boiler Room en Russie et en Allemagne, "la plupart des communautés musicales de ces 5-10 dernières années sont principalement issues du monde virtuel, mais elles trouvent encore plus d'importance en Russie car les épicentres culturels sont très éloignés les uns des autres." Par exemple, a durée d'un voyage entre Moscou et Vladivostok, à l'extrémité est du pays, atteint les 8 heures de vol. La jeunesse russe façonne donc un Internet parallèle à celui que le gouvernement tente d'instaurer, calqué sur le modèle chinois.

Lancé en 2004, alors que la plupart des Internet kids actuels atteignaient à peine leur puberté, le label Hyperboloid s'est dès le début inscrit dans une démarche expérimentale et s'est reposé sur la diffusion virtuelle.

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Avec des influences aussi éclectiques que Warp et Planet Mu, Hyperboloid a été initialement fondé pour sortir la musique appréciée par ses trois créateurs, sans se soucier de la nationalité des artistes. Pour Michail Stangl, "sur Internet, personne ne sait vraiment qui tu es, si tu es Russe ou non". Au-delà du rayonnement international dont ont bénéficié des artistes comme Pixelord, Fisky ou Raumskaya, Hyperboloid a également diffusé une musique intrinsèquement russe. "J'ai remarqué que ces dernières années, les artistes se sont impliqués dans la création d'un langage assez unique, confie Michail Stangl. Avant, les modèles qu'ils s'appropriaient étaient assez bruts : la house et la techno russe sonnaient comme la house et la techno de Chicago et de Detroit, le hip-hop russe ressemblait à ce boom-bap de Los Angeles, et progressivement, on a de plus en plus affaire à une nouvelle génération de jeunes, la génération post-internet, parce que la musique a évolué avec un décor de passé socialiste et s'est suffisamment émancipée pour devenir quelque chose de proprement russe."

Un mouvement hybride sans règles ni manifeste

S'il fallait établir un arbre généalogique de la musique "post-internet", le nombre de branches serait si élevé que le tronc apparaîtrait difficilement à l'œil. Vacillant entre cloud-rap, vaporwave, gabber et witch-house, la mouvance est polymorphe, jamais figée. À l'image de la fragmentation culturelle causée par le Web, les sources d'inspiration deviennent de plus en plus compliquées à retracer. "Cherchez mon IP, surveillez mon ID, la Russie est si grande que vous ne me retrouverez jamais" entonnent Hash Tag, Boulevard Depo et i61 dans C:\404 RUS. Membres du collectif YungRussia, ils se mêlent à d'autres jeunes issus des milieux de la mode, du cinéma et même du tatouage, preuve supplémentaire de ce croisement des races qui se dilue dans la scène post-Internet. Les thèmes abordés dans leurs chansons vont du classique champ sexe-drogues-argent à des sujets plus sérieux comme la politique et l'amour. Le tout, dans la langue de Pushkin et Dostoïevski, brandie comme arme de fierté culturelle.

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Si l'impulsion artistique de ces collectifs provient en grande partie de l'univers virtuel, les émotions transmises aux adeptes de la scène post-Internet russe est également issue de la noirceur qu'éprouvent ses acteurs. Vitia Eroshenka et Kira Borisova, fondateurs du collectif VV17CHOU7 ("witchout") / Skotoboynia, confirment : "Il se passe beaucoup de choses tristes dans le monde, aujourd'hui. Le moteur de la création artistique est activé par cette mélancolie. On vit tout simplement ici et maintenant." Un sentiment qui se retrouve dans des styles comme la witch-house, une musique sombre aux mélodies langoureuses et aux synthétiseurs alambiqués notamment prisées par Crystal Castles et CRIM3S. Ici, le flambeau est repris par des groupes comme SUICIDEWAVE, IC3PEAK, ou encore ǝțâ ΛЮƂǪɃЬ, qui mettent en mélodie d'hypnotiques voix féminines. Fondues dans des nappes vaporeuses, elles feraient presque oublier à l'auditeur monsieur Newton et sa théorie de la gravité.

Fraunhoffer Diffraction - Vice (Full Album), un autre exemple de witch-house made in Russia

Une fois les yeux ouverts après avoir voyagé à travers ces abysses musicales, le regard est frappé par l'esthétique qui découle de la scène post-Internet russe, à mi-chemin entre la nostalgie de la plastique soviétique et un certain futurisme. Pour Michail Stangl, "[ses protagonistes] ont beau s'inspirer de ce qui s'est déroulé dans le passé, ils le remodèlent en fonction de ce qui se passe maintenant". Sapés en Gosha Rubchinskiy tout comme en blousons Adidas vintage, ce sont les mêmes qui s'adonnent corps et âme aux raves organisées par VV17CHOU7, que les organisateurs décrivent comme la concrétisation de la culture web-punk. "La musique et les objets graphiques que faisaient nos amis étaient une partie intégrante de la culture web-punk. C'est une sous-culture internationale, mais nous sommes les seuls à l'avoir exporté dans des événements réels", expliquent Vitia et Kira. Force est de constater que le pari est plutôt réussi, en visionnant les quelques vidéos des soirées Skotoboynia au filigrane VHS où les images montrées sont celles d'une jeunesse hédoniste qui vit à contre-courant du traditionalisme russe.

Skotoboinia I + II (VHS)

Vitia et Kira insistent sur le caractère spirituel de leur concept, sur l'envie de créer un style unique qui refléterait leur expérience et leur regard sur l'art, sans pour autant se baser sur une quelconque idéologie philosophique ou politique. "Afin que l'on soit copiés à l'étranger, plutôt que l'inverse."

adidas Originals x Boiler Room present Future Shift - Part 3 : より多くの愛 / Skotoboinia

Selon Michail Stangl, la scène post-Internet, c'est "un état d'esprit, des valeurs véhiculées par la technologie, qui nous poussent constamment à nous questionner sur la perception que l'on a du réel et de l'irréel." Quant à l'avenir de ce mouvement en constante mobilité, les pronostics sont difficilement envisageables. Ses contours se dessineront au grè des évolutions techniques.