flemming dalum

C’était en 1983, mais Flemming s’en souvient comme si c’était hier. « J’étais avec un ami qui revenait de vacances en Italie. Il passait les disques qu’il avait rapporté. » Tout d’un coup, quelque chose survient, un moment de pure magie. « C’était le premier son 100 % synthé que j’entendais de ma vie. J’étais totalement soufflé ! Tellement cool… Pas besoin de paroles : la magie était dans la musique. » Ce son qui a changé la vie de Flemming Dalum, c’est Chinese Revenge, de Koto. Et par extension, il a changé la face de l’italo : aussi incroyable que cela puisse paraître, la plus grande collection de vinyles au monde – dans ce style, bien entendu – ne se trouve pas en Italie, mais dans une maison anonyme d’Aarhus, la deuxième plus grande ville du Danemark.

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« J’ai grandi ici », explique paisiblement Flemming, aujourd’hui âgé de 52 ans, qui se définit comme un homme « tout ce qu’il y a de plus normal : j’ai deux enfants, une copine merveilleuse ». Sauf que Flemming n’est pas un mec normal. Il possède 25 000 disques, soigneusement rangés dans une pièce de sa maison. Aujourd’hui, il est sans doute le personnage le plus marquant de l’italo-disco, une sorte de légende, qui n’a pourtant jamais produit un seul track et dont le dernier gig remonte à 2008 : « Ah oui, c’était pour une fête chez un ami. Ici, à Aarhus. » Les tournées, le star-system, les grands clubs, très peu pour lui. Il préfère les week-ends au calme, en famille. Et pourtant, sans exagération aucune, Flemming Dalum est peut-être un des meilleurs DJ's au monde. Ses mix sont de véritables chefs-d’œuvre, du travail d’orfèvre. Des pépites qui sont restées longtemps inconnues du public – comme lui. « En fait j’ai commencé à être un peu connu en 2004, quand j’ai gagné le concours de mix sur la radio Cybernetic Broadcasting System, que tenait I-F. C’est là que j’ai rencontré pas mal de monde. »

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Depuis, Flemming s’est imposé comme un personnage central, celui qui fait le lien entre l’âge d’or de 1980-86 et aujourd’hui. Ses mix et ses remix sont innombrables, et quand un label manager ou un DJ envisage un remix d’un vieux son italo, c’est vers lui qu’il se tourne le plus souvent. Flemming, aujourd’hui, c’est plus qu’un son, c’est une signature.

flemming dalum

« Il a toujours été généreux, donnant du temps, notamment pour la release Lost Treasures of Italo-disco, qui reste encore aujourd’hui, à mon avis, un des meilleurs mix italo », témoigne l’Australien Hysteric, le boss du label Mothball Records. Ses remix sont la plupart du temps des missiles, par exemple celui de Turas, ou bien cette cartouche qui porte si bien son nom, Musica Spaziale. Voilà pour les présentations musicales, certes sommaires : Trax ne saurait trop vous suggérer de traîner un peu sur son SoundCloud. Mais le plus fou chez lui, c’est son histoire.

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Ou devrait-on dire un roman : son pote, qui lui fait découvrir l’italo en 82, lui propose de passer les prochaines vacances… en Italie. Et d’aller chercher des disques. Plein de disques. Les compères ne font pas que ça : ils sortent en club – beaucoup. Ils passent voir toutes les maisons de disques de l’époque, dans cette Italie qui se lâche, et qui connaît une période musicale dorée : personne ne le sait encore, mais un style est en train de naître qui va influencer toute la musique électronique. Flemming est un témoin privilégié autant qu’un acteur de l’époque. « En tout, entre 83 et 86, je suis allé 11 fois en Italie. »

flemming dalum

Les Transalpins sont tout étonnés de voir débarquer dans leur shop ce blondinet juvénile, qui a joué des claviers dans un groupe au lycée, « mais je me suis aperçu que les synthés sonnaient mieux quand c’est d’autres qui en jouaient… » Il écume les disquaires, les labels. Passe des heures à fouiller méticuleusement tous les bacs, toutes les piles de disques, se couvre de poussière – « J’étais tout le temps sale », s’amuse-t-il aujourd’hui – rapporte à chaque fois au Danemark des centaines de disques. Et, avec eux, des souvenirs à la pelle, des expériences incroyables. « La plupart du temps, on y allait en voiture, pour ramener les disques. Un jour, on est rentrés en car. J’avais acheté 800 vinyles. Avec mon ami, on ne voulait pas les mettre dans la soute du bus, on avait peur que la chaleur du moteur les abime. On a négocié durement avec le chauffeur, et on a pu les mettre sur des sièges. Ils prenaient deux places ! », confie-t-il en se marrant.

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Des anecdotes, Flemming en a plein, et les raconte avec délectation. Il y a cette fois où une jolie Italienne le ramène en voiture après un set dans un petit club près de la frontière française. Quand on a 20 ans et qu’on vient du nord, ça vous marque un homme… Ces rencontres avec des producteurs italiens, ou des disquaires, dont certains sont restés des amis. Et surtout, ce moment qui reste gravé : le show de The Creatures dans un des clubs les plus novateurs d’Europe : l’Altromondo Studio de Rimini. Il faut se rendre compte : Rimini au début des années 80, c’est un peu l’équivalent d’Ibiza aujourd’hui. Tout le monde se presse sur les plages de la côte adriatique : Rimini rime avec fête, orgie, drogue et musique. Un groupe d’italo conçoit un album et un show pour le club : ils s’appellent The Creatures. « C’est la plus grande expérience de ma vie. C’était fou, venu d’un autre monde. Des aliens apparaissaient sur le dancefloor, un vaisseau spatial appelé Spacefly surgissait du sol… Je n’ai jamais rien vu de tel, ni avant, ni depuis. Une fois, les créatures ont même kidnappé une fille ! Pour de faux, hein… » Par chance, le show est encore visible ici. Une fois, Flemming et ses potes supplient le manager de les laisser entrer dans le vaisseau. Accepté. « Mon ami s’est mis à chialer », se marre Flemming. Ils rencontrent même les musiciens de The Creatures, mais lui ne se souvient pas vraiment de la discussion : « On était un peu trop bourrés, je crois… », glisse-t-il dans un sourire.

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Puis, en 1986, basta. Flemming considère que sa collection est complète. Et puis, pour tout dire, l’italo prend un tournant qui ne l’enchante guère. « Pour moi, l’essence de l’italo, c’est 82-86 : un son, un style, une vibration que je n’ai jamais retrouvée ailleurs. » « Il a cette musique dans l’ADN, témoigne Marcello Giordani, un DJ et producteur italien – et autre grand spécialiste du genre – qui est également la moitié du duo Marvin & Guy. Il est l’un de ceux qui a compris cette musique avant tout le monde, et en plus d’être un grand connaisseur, c’est une personne très gentille et humble. » Un type profondément gentil et passionné, en effet, dont le boulot actuel consiste à aider des réfugiés du Moyen-Orient à trouver un travail au Danemark. Un fou de musique dont la collection ne s’arrête pas à l’italo : « En 86, j’ai arrêté d’acheter ce style, et j’ai collectionné d’autres vinyles : de la house, de l’acid, du new beat, de la techno européenne, du breakbeat, du hardcore… »

La journée type de Flemming ? Un bon café fort, un peu de gym, le boulot, puis la musique… « Et après, je vois ma copine », précise-t-il. Bon, et ces fameux mix, comment les crée-t-il ? « D’abord, je les construis dans ma tête, j’ai une image bien nette du résultat. Je fais ma sélection, je fais une liste, j’écoute les sons dans ma voiture. J’ai toujours plein d’idées, je dois même me limiter. J’adore éditer les tracks pour ne garder que la partie que j’aime réellement. J’ajoute des effets, des sons, pour créer la vibe que je veux. Niveau technique ? J’utilise deux platines vinyles. Au début, j’utilisais une machine à écho avec une fonction loop, des synthés, et une platine cassette avec une fonction pause manuelle, qui me permettait d’arrêter l’enregistrement pile sur le beat. » Une technique artisanale qui a débouché sur un son bien particulier. « Ensuite, au début des années 2000, quand j’ai fait les mix pour CBS, un ami suédois m’a suggéré d’utiliser Ableton. Je m’amuse beaucoup et ça me permet d’être encore plus créatif. » Pour Tony Carrasco, grand DJ new-yorkais d’origine italienne, et un des papes de l’italo, « mon ami Flemming est un des DJ's les plus talentueux, il utilise toute la musique de l’époque. Il vient de remixer une de mes productions, Dirty Talk, qui sera très bientôt disponible ! »

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Flemming, c’est l’histoire incroyable d’un mec qui écoutait la pop et le rock des 70’s, comme tout adolescent de l’époque. Mais qui est resté scotché quand les synthés ont fait leur apparition, fan de Depeche Mode ou Patrick Cowley. Un gars qui a pris une perche incroyable en découvrant l’italo et qui n’est jamais redescendu. Pour le plus grand bonheur de tous : il est ami à la fois avec les vieux Italiens qui ont fait cette musique et avec les nouveaux producteurs, les héritiers actuels. Si vous entendez un set d’italo, il y a 100 % de chances qu’un de ses remix vous parviennent aux oreilles. Si ce n’est pas le cas, vous pouvez demander à changer le DJ… Parole d’italo-freak !

Au lieu d’un sempiternel – et très relatif – top ten, Trax a proposé un protrait italo-chonois à Flemming Dalum. Le principe, citer un track italo quand il est…

Heureux : P-Lion, Happy Children… ou peut-être Happy song, de Baby’s gang.

En colère : Du hardcore PCP (du début des années 90… Désolé mais aucun disque Italo ne me met en colère (rires)

Mélancolique : Valérie Dore – The Night. Ça me fait revenir en 84, dans le nord de l’Italie, près de la frontière française. J’étais dans un petit club local, le DJ résident est devenu un mai : il m’a proposé de faire un set d’Italo. J’ai joué 45 minutes…quelques disques d’italo romantiques, dont The Night. A la fin de la soirée, j’ai été ramené à l’hôtel, dans la nuit, par une magnifique jeune fille italienne…

Triste : Savage – Only You… il y a une sorte de vibe assez triste dans ce classique…

Amical : Sandy Marton – People from Ibiza. Ce track symbolise pour moi toutes les personnes sympas que j’ai pu rencontrer au fil des ans.

Bourré : The Creatures – Spacefly. Mon meilleur souvenir d’Italie, ce fameux show à l’Altromondo studio, est peut-être amplifié par le fait qu’on était à chaque fois bourrés avec mes amis dans ce club.

Amoureux : Valérie Dore – The Night.

Finissant un set devant 100000 personnes : Wind – Luxury… ou peut-être Klapto – Mister Game… ou Peter Richard – Walking On The Neon… En fait ça dépend de la situation, de l’ambiance.

Ouvrant un set après un autre de techno/house : The Creatures – Spacefly, combiné avec Steel Mind – Bad Passion. Ou sinon, un track plus uptempo et « party starter » : Felli – Diamond In The Night. Là encore, ça depend de la situation !