Photo en Une : JEROME DELAY / AP

Ils sont une demi-douzaine de bénévoles dans un hangar de Calais en cette grise matinée de février, rassemblés autour d’une table à éplucher des légumes pour les réfugiés. Piercés, dreadeux, en treillis, à dodeliner de la tête sur un rythme de hardtek grésillant dans le transistor.

Des teufeurs en mission humanitaire. Pas très étonnant, si l’on se réfère à l’histoire de la techno. Musique des minorités homosexuelles à Chicago ou New York, de la jeunesse en lutte contre l’individualisme thatchérien en Angleterre ou encore des héritiers du mouvement hippie à Goa, la techno a, dès ses prémices, porté une vocation d’ouverture à l’autre, de fraternité et de remise en cause d’un système.

Les vingt dernières années l’ont vue entrer dans une ère de consommation de masse, structurée par le marketing et le star-system, mais ses racines humanistes et libertaires – donc politiques –, refont actuellement surface un peu partout en Europe à l’occasion de la crise des migrants. Et si l’on gratte un peu, on trouve aussi des collectes pour les sans-abri, des DJ's qui dénoncent l’ultralibéralisme, des festivals qui la jouent écolo… La techno retrouverait-elle une conscience ?

Warehouse, jungle et chevilles pétées

À Calais, ce sont les anciens qui ont tiré la sonnette d’alarme. Steve de Bedlam, l’un des soundsystems emblématiques de la scène free anglaise du début des années 90, a ouvert avec son équipe la Community Kitchen dans l'Auberge des migrants, également appelée Warehouse, une sorte de grand entrepôt où sont réunies son association, mais aussi Help Refugees, Refugee Community et Artists in action, créée par des anciens des Spiral Tribe regroupés autour du DJ Jeff 23.

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Tout ce petit monde, activistes de la free mais également militants humanitaires sans rapport avec la techno, a d'abord concentré ses efforts sur les réfugiés de la Jungle, un campement en bord d’autoroute où survivent 5-6 000 personnes. Pour se faire une idée de la situation, il faut imaginer une allée centrale boueuse, bordée par des tentes de bric et de broc, des petites épiceries afghanes aux étals défendus par des grillages, une surprenante église érythréenne, un dôme de réunion en plastique translucide et quelques antennes humanitaires.

Calais

Les migrants zonent là-dedans toute la journée et, la nuit tombée, ils essaient de grimper sur les camions en partance vers l’Angleterre. Pour les en dissuader, les autorités ont érigé de grands murs de barbelés. Ils tentent tout de même leur chance, chutent, se cassent les chevilles ou sont repoussés par les tirs de gaz lacrymogène qui retombent sur une partie du camp…

Les bénévoles de la Warehouse interviennent aussi à quelques kilomètres de là, dans le camp de Grande-Synthe près de Dunkerque, où 2 500 personnes croupissent dans des conditions plus dramatiques encore. L’État leur interdit d'utiliser des palettes pour construire des cabanes, des domiciles fixes aux yeux des autorités. Les tentes – et les familles qui y « habitent » – sont submergées par la boue dès qu’il pleut et se révèlent glaciales la nuit. En cette fin d’hiver, la température y descend jusqu’à -7 °C.

Ici, il n’y avait que 200 douches froides au mois de décembre et la gale s’est répandue dans le bidonville. À l’exception d’Emmaüs et d’une présence légère de Médecins sans frontières et Médecins du monde, les petites associations sont quasiment seules sur le front. Alors à la Warehouse, on ne chôme pas.

« Je préfère être ici avec mon chômage que rester chez moi à bosser pour un connard. » Blaise, DJ

Plusieurs ateliers se côtoient. À côté de la cuisine, où 1500 à 2000 repas sont préparés chaque jour, d’immenses étagères accueillent des rangées de pulls, manteaux et sous-vêtements que les bénévoles plient et rangent toute la journée. Dehors, on construit des abris en bois surmontés de tôle pour le camp qui sera amené quelques semaines plus tard à remplacer celui de Grande-Synthe.

La majorité des bénévoles sont Anglais, tous honteux de leur gouvernement qui provoque ces points de fixation en refusant l’accès de leur pays. Il y a aussi des Espagnols, des Allemands et bien sûr des Français, comme Blaise, un DJ tout heureux de pouvoir rendre service. « Je préfère être ici avec mon chômage que rester chez moi à bosser pour un connard. Tu ranges un pull, ça part direct pour un réfugié. Tu épluches une patate, la même. Tu travailles à 100 % en direct pour les gens, ça fait du bien. C’est hallucinant cette énergie positive, on se croirait en train d’organiser une fête. »

Calais

Tout a démarré l’été dernier, quand Jeff 23 et Simone Simmer, la chanteuse du track mythique des Spiral Tribe Forward the Revolution, qui appelait en 1991 à la révolte contre les autorités, ont entendu parler de milliers de gens en Italie qui ne savaient pas où aller.

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« Avec Jeff, on a décidé d’utiliser nos connexions, raconte Simone. On a monté l’association Artists in action et on a commencé par récupérer des vêtements dans la petite ville où je vivais dans le Var. Puis, on a fait une fête dans un petit club à Marseille, le Molotov, où l'on a collecté 700 euros et des vêtements. On a ensuite travaillé avec Samuel Raymond de Freeform, Zaia, Ivan Bourreau et Blandine du soundsystem Ornorm pour la grosse fête du 14 novembre à côté de Paris, qui a été annulée à cause des attentats. On a dû laisser tomber le convoi prévu vers la Grèce avec la Ninja Kitchen pour distribuer de la nourriture sur la route, mais le projet de cuisine nomade reste dans l'air. »

Les activistes ont alors récupéré les donations, fait la route à dix pour passer le Nouvel An à Calais et finalement y rester. Ils ont sorti trois compilations "Artists in action" successives qui ont rapporté 6000 euros, et ont impliqué tout leur réseau.

« On est en première ligne. MSF monte un camp en ce moment, mais ils veulent que nous, les petites assos, prenions la suite. » Simone Simmer (Spiral Tribe)

« On est connectés à d’autres soundsystems qui organisent des fêtes caritatives à Strasbourg, Berlin, Rome… Les gens du festival Boomtown ont aussi récupéré 1 000 livres et leurs charpentiers construisent des abris. Nous faisons tout ce que nous pouvons, tout ça se passe si près de nous. » Leur énergie est belle à voir, mais la tâche est titanesque et ils ne sont qu’une poignée.

« On est en première ligne. Il y a Emmaüs, mais Médecins sans frontières et Médecins du Monde sont à peine présents. Il n’y a pas de Croix-Rouge, pas de HCR. MSF monte un camp en ce moment, mais ils veulent que nous, les petites assos, prenions la suite. »

La scène free en première ligne

Ce n’est pas un hasard si les Spiral Tribe s’investissent autant sur le terrain avec les réfugiés : les teufeurs ont une longue tradition de l’action humanitaire. La scène bretonne, la plus foisonnante de France, est la plus active. Le soundsystem Epsylonn-Otoktone mêle depuis des années expéditions festives et missions humanitaires, comme l’explique Charlotte Noël, l’une de ses membres :

« On avait envie de faire autre chose que d'enchaîner les teufs lorsqu’on partait en Europe de l’est. En Roumanie, on a fait des ateliers de mix, des jeux et des déguisements dans des orphelinats, on a apporté du matériel scolaire et médical, on a organisé des projections de films… À une époque, on faisait des crêpes à chaque soirée pour financer la construction d’une petite école avec son tableau et ses craies au Pérou. On collabore aussi avec une association quimpéroise qui organise des sorties et des ateliers de jonglage et de maquillage pour des valides et des handicapés. Et on a envoyé des livres scolaires au Gabon, des vêtements au Maroc et du matériel de pêche au Liban. »

Epsylonn-Otoktone en Roumanie

Depuis quelques semaines, son équipe intervient aussi à Calais avec Artists in Action, en donnant des cours de français et en distribuant des vêtements chauds. À force, ils ont créé une association, A-Galon, dont le nom signifie en breton « avec le coeur ». « Aujourd’hui, 80 % des membres de notre soundsystem s’investissent plus dans l’humanitaire que dans la teuf, poursuit Charlotte Noël. Et on n’est pas seuls à faire ça, il y a beaucoup d’autres collectifs bretons impliqués, comme 716, Krispies Company, Rêves Ephémères… »

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Qu'est-ce qui pousse la scène free à s'investir autant dans l’action humanitaire ? Pour Charlotte, « nous sommes de nature solidaires. Dans nos teufs, tout le monde se parle, se rencontre, c’est spontanément que nous sommes attentifs aux besoins des autres. ». Pour Simone, qui préfère parler de ravers que de teufeurs, « toutes les nationalités, toutes les couleurs se connectent sur le dancefloor, nous sommes tous des humains. Nous nous venons aussi d’une culture du DIY, nous sommes habitués à nous débrouiller seuls, rodés aux conditions difficiles. Et nous ne faisons pas confiance à l’État. La plupart des soundsystems se sentent rejetés par cette société injuste, tout comme les réfugiés. Nous les comprenons. »

« Nous connaissons bien cette répression aveugle et stupide, qui nous a frappés nous aussi. Nous sommes choqués mais pas surpris. On se sent solidaires des réfugiés. » Blandine Roy (Ornorm)

Une explication partagée par Blandine Roy du soundsystem Ornorm, qui participait à la liste Fluo (Fédération libertaire unitaire ouverte) aux dernières élections régionales en Ile-de-France : « Nous connaissons bien cette répression aveugle et stupide, qui nous a frappés nous aussi. Nous sommes choqués mais pas surpris. On se sent solidaires des réfugiés. » Enfin, pour Blaise, « on revient aux valeurs de départ de la free. Le but, ce n’est pas de vendre de la défonce ou de faire tourner son bar, mais de faire du son gratuitement, de donner. C’est ce qu’on fait ici. »

Les clubbeurs aussi ?

Aujourd'hui, le phénomène a dépassé le cadre de la free party. À Paris, le collectif La Horde a récupéré des vêtements pour Noël et le crew Fée Croquer organise à chacune de ses soirées des collectes à destination des sans-abri.

Fée Croquer

« J’aime aider les gens, ça donne plus de sens à ce qu’on fait, explique Alexandre Button. Pendant la fête, des gens apportent des boîtes de conserve, des vêtements, du savon, des brosses à dents, des tampons hygiéniques… Ils font des cartons, écrivent un mot gentil, et après, on charge dans des camions et je distribue tout dans des camps de migrants ou auprès de sans-abri “classiques”. On n’emmène pas les fêtards parce qu’on ne veut pas que ce soit la foire, mais on mettra bientôt un peu de son pour que ce soit plus joyeux. » Il y a une vraie réponse des participants au concept, puisque 10 à 15 % d’entre eux feraient un don. Le public est content de faire une bonne action et les sans-abri sont touchés de voir que les jeunes de la nouvelle génération ne sont pas des crevards. La techno, c’est joyeux et ouvert, il y a du partage. Même si je pense que c’était plus vrai dans les années 90, que je n’ai pas connues. À terme, j’aimerais organiser aussi des journées d’initiation au mix et au street art pour des handicapés physiques et mentaux. »

Dans les clubs parisiens, ce genre d’initiative est plus rare, même si l'on se souvient de fêtes caritatives au Rex pour l'association Ninoo, l’équipe de la Machine du Moulin Rouge organise des débats autour de la place des femmes dans la musique électronique, et de L’Etrange Noël de Monsieur Jack, dans lequel des DJ's promouvaient la lutte contre le sida. À Berlin, l’association Plus1 propose aux personnes figurant sur les guest lists de donner 1 euro.

« La musique électronique s’est tellement démocratisée que les préoccupations politiques des origines se sont perdues. Aujourd’hui, la mission des artistes se limite à faire danser. J’ai du mal à trouver des DJ's qui prennent position sur le plan politique. » Alexandre Button (Fée Croquer)

Des fonds ensuite reversés aux associations comme Moabit hilft, qui accompagne les réfugiés dans leur recherche de logement, Der Flüchtlingsrat Berlin, qui défend leurs droits, ou Sea-Watch qui participe à réduire les risques des traversées en barque de la Méditerranée. Des clubs comme Chalet, Griessmühle et About:Blank se sont associés à l’opération.

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Alors, 2016 année du retour à une conscience politique de la scène électronique ? Au-delà de la caricature du concours Ice Bucket Challenge, qui voyait en 2014 Skrillex, Richie Hawtin ou Dubfire se renverser à Ibiza un seau de glaçons sur la tête pour soutenir la recherche contre la maladie de Charcot, plusieurs têtes d'affiche ont affiché ces derniers mois un propos sociétal, voire éminemment politique, comme Fatima Al Qadiri. Sur son dernier album chez Hyperdub, Brute, elle défend la liberté de manifester et dénonce, en samplant sirènes et meetings, les bavures policières aux USA.

Plus iconique, la chanteuse M.I.A, fille d'un indépendantiste tamoul, a reçu une lettre de la direction – qatarie – du PSG, mécontente qu’elle arbore, dans le clip de “Borders”, le maillot du club avec le slogan « Fly Emirates » détourné en « Fly Pirates » pour protester contre le sort réservé aux migrants par le Qatar. Sur son dernier album Migration, le Canadien Poirier aborde également la crise des migrants.

Ailleurs, female:pressure, le réseau international d’artistes femmes travaillant dans les domaines des musiques électroniques ou des arts numériques, a récemment affiché, en plus de ses convictions féministes, son soutien aux combattantes kurdes impliquées dans la lutte contre Daesh à Rojava, en Syrie, qui travaillent à « la construction d’une société nouvelle basée sur la justice sociale, raciale et ethnique, la liberté religieuse, des principes écologiques et l’égalité des sexes. »

Rojava

Plus récemment, le Britannique DJ EZ mixait pendant vingt-quatre heures afin de collecter des fonds contre le cancer. À Detroit, des pionniers comme Moodymann, les frères Saunderson et Detroit Techno Militia organisaient une soirée pour collecter des fonds en faveur des centaines d’habitants de la ville américaine de Flint victimes d’une eau contaminée au plomb.

Des initiatives non coordonnées qui vont dans le bon sens pour Jeff Mills. « Il faut que la techno soit plus politique, nous confiait-il récemment. On doit pouvoir questionner le monde avec la techno. Mais il y a peu d’exemples, c'est difficile. Nous serons toujours marginalisés tant que nous n’aurons pas exploité cette vocation politique. »

Manif' house à Paris

À Paris, en attendant de changer le monde, certains essayent déjà de changer leur quartier. Alex Tessereau, DJ au sein du collectif Mawimbi, a lancé l'idée des « fêtards écoresponsables » qui ont nettoyé le canal Saint-Martin.

« Les riverains excédés avaient mis en ligne un Tumblr, Welcome to the canal Saint-Martin, avec des images d’ordures. On a lancé un appel sur Facebook, des riverains nous ont rejoints, puis des migrants. On a nettoyé, donné des sacs aux gens, tout ça en musique sur de la house festive. On a aussi réclamé que des poubelles, des cendriers et des pissotières soient mis à la disposition du public. Le Parisien, Le Monde, France Télévisions sont venus, la municipalité a compris qu’elle ne pouvait pas laisser pourrir. Cet hiver, elle a vidé le canal et ramassé 40 tonnes de déchets. »

Il s’est aussi occupé de la manifestation du 9 mars contre le projet de loi El Khomri avec Paul de Chabalitosse, responsable du booking au sein du collectif Cracki. À l’heure où nous écrivions ces lignes, les deux acolytes cherchaient un sound-system et des DJ's pour mettre en place la partie festive d’un rassemblement citoyen à l’issue de la manifestation du 31 mars.

« Cette musique est complètement dépolitisée, elle est devenue un produit. Mais moi, ça me gêne de partager mon dancefloor avec quelqu’un qui trouve qu’il y a trop d’Arabes en France. » Paul de Chabalitosse (Cracki)

Pour son acolyte Paul, également organisateur du festival Courants alternatifs à Uzès, la fête est aussi un espace pour promouvoir des valeurs qui lui tiennent à coeur. « On s’engage à respecter le côté local et bio des produits qu’on vend et on tient à la gratuité pour garantir les notions de mixité sociale et de découverte des musiques électroniques. »

Comme Cédric Carles du Solar Sound System, dont le collectif s’engage dans la défense de l’environnement avec un soundsystem qui marche à l’énergie solaire et à pédale. « Le projet est né en 1999 dans les Alpes, dans des fêtes un peu sauvages. Assez vite, on l’a utilisé dans des événements officiels pour éviter de se faire saisir. On ouvre maintenant des antennes sous licence, on livre kit et méthodologie et nous avons des projets à Berlin, Barcelone et au Monténégro. À l’époque, ce qui m’excitait dans la teuf, c’était de sortir du système, des boîtes de nuit, de leur musique de merde. Aujourd’hui, on a 40 piges et on reste dans la même démarche, on essaie de dépenser notre énergie en dehors de ce système et de ses lois liberticides. »

Une posture marketing ?

La scène électronique montrerait donc l’exemple en termes d'engagement. À bien y regarder, ces comportements restent pourtant à la marge, et en dehors de la scène alternative, rares sont les artistes qui usent de leur aura pour porter un discours engagé, et pour certains, il s'agit d'un investissement de façade.

Pour les DJ’s les plus connus, qui rechignent à égratigner leur image pour continuer à plaire au plus grand nombre, la philanthropie a souvent un arrière-goût de marketing, à la façon d’un Carl Cox relâchant récemment une tortue dans l’océan devant les caméras. D’autant que le secteur, avec ses stars, ses cachets parfois exorbitants ou ses légions de bénévoles en festival, n'est pas le plus enclin à redistribuer les profits équitablement.

Les artistes les plus célèbres ne sont pas les plus solidaires, rappelle Matt Black, moitié de Coldcut et patron de Ninja Tune, n'hésite pas : « Quand un DJ touche autant d’argent alors que les autres artistes du plateau ne sont pas payés, c’est la même chose que lorsque les banquiers confisquent tous les bénéfices. »

Il y a quelques mois, Matthew Herbert estimait, lui, que les DJ's étaient muselés en entrant dans un club ou un festival : « Tu dois te plier aux règles, une autocensure se met en place. Ce monde est dédié à la consommation. […] Cette idée, en tant qu’artiste, de rentrer dans ce cadre en évitant les sujets qui fâchent, je trouve ça très triste. […] Personne ne coupe jamais le son pour proposer de manifester, pour rappeler aux gens de voter. » Couper le son, Fabrice Rackam l'avait osé. Cet organisateur parisien de soirées trance avait bousillé sa propre fête en 2002 en annonçant au micro que Jean-Marie Le Pen était au deuxième tour, afin d’appeler à voter le week-end suivant.

« Et quand vous avez voulu faire réagir les artistes sur la montée du Front national dans un de vos articles sur Traxmag.com, personne ne voulait s’engager, rappelle Paul de Chabalitosse. En combinant militantisme et musique électronique, on risque de se mettre à dos une partie de sa clientèle. Cette musique est complètement dépolitisée, elle est devenue un produit. Mais moi, ça me gêne de partager mon dancefloor avec quelqu’un qui trouve qu’il y a trop d’Arabes en France. » Combien de DJ's seraient prêts à prendre le risque de « sacrifier » leur cote pour exprimer le fond de leur pensée ? »

Matthew Herbert est de ceux-là, et sa carrière n'en a pas souffert plus que ça. « Je sais bien qu’en parlant de politique, je perds des auditeurs en route. Mais c’est une décision que j’ai senti qu’il fallait que je prenne à un point de mon parcours. Bien sûr qu’on m’a reproché de casser l’ambiance dans cet environnement où il n’est question que de s’oublier, d’oublier. Mais moi, j’ai envie de me souvenir. »

Pour aider

Donations
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Compilations
www.artistsinaction.bandcamp.com

Contact
artistsinaction33@gmail.com

LA POLITIQUE, UNE TRADITION POUR LES MUSIQUES ÉLECTRONIQUES


Les musiques électroniques ont une longue tradition politique. À Detroit, la techno militante Underground Resistance s'est inspirée de la posture radicale de Public Enemy. À Chicago, les hits de la house évoquaient une utopie politique, l'harmonie entre toutes les communautés, tandis qu'en Angleterre, le Summer of Love a rassemblé tribus et classes sociales et à Berlin, la techno fut la bande-son de la réunification.

Outre-Manche, Coldcut fut l'un des groupes les plus engagés de la scène, comme l'explique Matt Black, moitié du duo et patron du label Ninja Tune : « Nous avons évoqué les exportations d’armes de la Grande-Bretagne, la déforestation en Amazonie qui prive les indigènes de leurs terres, les manifestations contre la destruction des maisons pour faire des autoroutes dans le sud de Londres, le mauvais usage de la puissance nucléaire, les OGM, le marketing électoral, la surveillance policière et l’emprise du matérialisme sur nos vies. Nous essayons de contribuer à un changement positif de la société. »

Depuis Bristol, Massive Attack utilise également ses compositions pour s’engager. Médiatisé pour son opposition à la guerre en Irak, son leader 3D avait même acheté en 2002 avec Damon Albarn une page entière du NME pour la dénoncer. Il affiche aussi son soutien à la Palestine via des messages lumineux pendant ses concerts et prône le boycott culturel d’Israël.

Mais beaucoup d’artistes préfèrent prendre la parole en marge de leurs productions. C’est le cas de Moby, qui s’investit depuis une vingtaine d’années par le biais de conférences de presse ou de livres, où il prend la défense des animaux avec l’association Peta, s’élève contre les violences faites aux femmes et prône l’égalité des droits dans les sociétés occidentales.

Pour "alerter les consciences des élus et des gens"

À Marseille, DJ Oil (des Troublemakers) dénonce dans ses chansons la ségrégation, le racisme, la violence, le détournement politique et la montée de l’extrême droite. Et possède à son actif quelques actions bien concrètes. Son plus gros coup ? Faire annuler une subvention de 400 000 euros destinée à financer le concert « à 70 euros ! » de David Guetta, en 2013.

Enhardi, il a monté le groupe Facebook Les Sentinelles. « J'y lève les lièvres de la politique locale, qui sont ensuite repris par la presse régionale. On dénonce l’absence de travaux dans les écoles, dans les centres sociaux qui accueillent des enfants, les stades de foot vétustes et les piscines fermées. Et ça bouge ! De l’argent a été débloqué. On a aussi protesté contre Manuel Valls et notre préfet, qui ont autorisé le rejet de boues chargées en bauxite dans les calanques pour six ans de plus. Ça fait soixante ans que ça dure, on ne le voit pas en surface mais ça tue les fonds marins. »

Si ça ne marche pas à tous les coups, comme lorsqu’il a dénoncé l’attribution du marché de l’eau potable à des acteurs privés, DJ Oil tient à « alerter les consciences des élus et des gens ».

Cet article a été publié dans le Trax #191 en avril 2016.