Photo en Une : © Patrick Joust

« On va faire demi-tour, c'est bloqué par ici. » Deux voitures de police siglées Baltimore, tous gyrophares dehors, paralysent une petite rue dans l'ouest de la ville. « Sans doute un échange de tirs, sinon ils ne fermeraient pas tout le block. » Lawrence Burney, un Black à lunettes accro à son smartphone, à la fois promoteur de musique, journaliste freelance (pour Vice, The Fader et Pitchfork) et gros fan de rap français, déboîte, emprunte une allée, et parvient à rejoindre le tristement célèbre quartier de Penn North. Il y a un an, quasiment jour pour jour, c'est ici qu'a eu lieu le gros des émeutes qui ont secoué « Charm City ». Souvent négligée, coincée entre New York, Washington et Philadelphie, Baltimore a obtenu l'attention de toute l'Amérique après sa réaction à la mort de Freddie Gray. Le 12 avril 2015, le gamin de 25 ans, à vélo, se fait serrer au coin de North Avenue, pas loin de chez lui, à Gilmore Homes, au pied d’un de ces bâtiments vétustes habillés des briques rouges typiques de la ville.

Ce soir, au même endroit, une bande de lascars tient les murs en fumant des blunts de weed. Dans la rue, un lampadaire ambitieux tente, esseulé, d'éclairer une rue au macadam éclaté et une succession de maisons vacantes délabrées, stigmatisées par les panneaux de bois collés sur les portes et les fenêtres. Dans ce coin de West Baltimore, pas de bars ni de restaurants, les seuls commerces visibles sont un liquor store et une laverie, et parfois un supermarché sans enseigne aux rayons minimalistes. Deux heures après sa rencontre avec la police, Freddie Gray était dans le coma, blessé à la moelle épinière. Sept jours plus tard, il était mort, provoquant la suspension des six flics responsables et leur mise en examen pour homicide. Une fois le décès de Freddie Gray rendu public, les manifestations pour protester contre la violence policière se sont transformées en six nuits d'émeutes, les plus massives depuis celles de 1968, poussant les autorités à déclarer l'état d'urgence et à faire pénétrer en ville la garde nationale et ses équipements militaires.


© Patrick Joust

« Des choses que tu ne vois que dans des jeux vidéo »

Au volant de sa nouvelle Hyundai Sonata (la dernière était trop abîmée par les routes défoncées), alors que l'autoradio crache du Travis Scott et du JPEGMAFIA, l'un des rappeurs en vogue de la ville, Lawrence se souvient de ces sales nuits d’insomnie. « Ce n'était pas le chaos dans toute la ville, mais les émeutes étaient concentrées dans ce quartier, Penn North, où je vivais. Des hélicoptères survolaient ma maison toute la nuit, j'entendais les flics qui parlaient dans des talkies, Ça faisait flipper d'être entouré de Humvees et de mitraillettes, des trucs que tu ne vois que dans les jeux vidéo. Mon beau-père a un magasin dans la ville, je voulais aller l'aider à le fermer, mais la garde nationale bloquait les deux côtés de la rue avec des flingues et boucliers. Tu ne sais pas si tu peux traverser, tu te dis que tu peux te faire tirer dessus à n'importe quel moment. »

Pour lui, le soulèvement de l'an passé pendait au nez de la ville. « Il y a eu un million de Freddie Gray. La différence, c'est que son arrestation a été filmée. C'est la goutte qui a fait déborder le vase. Sa mort aura servi à réveiller les gens contre le système. Quand tu sors de chez toi, tu vois des maisons vides et tu dois éviter les seringues sur le chemin. Autant dire que tes journées commencent mal, tout le temps. C'est la réalité de beaucoup de gens ici. Comment tu veux qu'une personne réagisse dans cet environnement ? Il y a aussi un ras-le-bol autour de l'impunité des flics avec les Noirs. Ils font ce qu'ils veulent, ils sont partout, ils harcèlent. » À Baltimore, tous les Blacks ont une histoire de flics à raconter. Lawrence reste marqué par sa première arrestation, à 13 ans, quand lui et ses copains, après avoir fait éclater des pétards, ont été alignés les mains sur la tête par des flics arrivés toutes sirènes hurlantes. Ici, les forces de l'ordre tuent des gens presque tous les jours. Chaque matin, deux ou trois faits divers sanglants émergent dans les pages du Baltimore Sun. « Hier soir, par exemple, la police a tué deux personnes. Pour nous, c'est super normal. » Les policiers se sentent tellement tout-puissants qu'ils se sont vexés l'an passé après les critiques autour de l'affaire Freddie Gray. En représailles, ils ont décidé d'arrêter de patrouiller les rues et de ne plus répondre aux appels d'urgence. Résultat : la ville a connu un record d'homicides (344 en 2015).

En redescendant sur Inner Harbor, dans le centre-ville, où se tient le Light City Festival premier du nom, les lumières de la zone commerciale de la ville sont éblouissantes. On est loin de l'éclairage quasi absent de Penn North. Entre deux voiliers posés sur la rivière Patapsco, couples à poussette et touristes en goguette se pressent autour des concerts et autres spectacles de lumières. Sur le McKeldin Square adjacent, squatté en 2011 par les suiveurs du mouvement Occupy Wall Street, les rappeurs DevRock et Son of Nun donnent de la rime sur le beat de "Drop It Like It's Hot" de Snoop Dogg. Entre les punchlines se glissent une dédicace à Freddie Gray et la promo du mouvement LBS, Leaders of a Beautiful Struggle, un think tank qui tente de faire progresser les politiques publiques et de défendre les intérêts des Noirs dans la ville.



Le Light City Festival

Ségrégation géographique

Et ils en ont bien besoin. À Baltimore, la ségrégation est géographique, physique. L’héritage d'une ville pionnière sur le redlining, une pratique raciste datant des années 30 qui consistait à empêcher les Noirs d'obtenir des prêts immobiliers, aboutissant à une ghettoïsation de la cité, entre quartiers noirs et quartiers blancs. « Tu peux te balader dans un block, avec de jolies rues, des maisons en briques très cool, puis tu traverses une rue, tout est délabré, décrit Lawrence. Ici, les gens ne vont que dans un seul sens, ils ne traversent jamais dans l'autre quartier. Quand tu es étudiant, on te donne même une carte des endroits à ne pas fréquenter. C'est une ville unique en son genre, où les gens vivent les uns à côté des autres sans jamais se croiser. Les beaux quartiers, quand tu es Noir, tu n'y vas jamais. Tu les traverses en voiture, c'est tout. »


© Patrick Joust

Dans les coins les plus huppés, les murs invisibles sont aussi une réalité. Le Light City Festival (une semaine d'évents autour des arts, de la musique et de l'innovation), en ne mettant en lumière que les « jolies » parties de la ville, ne lance pas un signal positif et donne plutôt l'impression de glisser la poussière sous le tapis. Quartier noir ou blanc, riche ou pauvre, les attitudes des habitants de Baltimore témoignent de leur méfiance. C’est cette mère de famille sur son porche usé qui vous interroge sur votre appareil photo, ou la RP de l'office du tourisme qui fait des pieds et des mains pour empêcher l'équipe de Radio Nova (avec qui on a fait le voyage) d'aller dîner trop près de Johnson Park, un quartier où les dealers ont pignon sur rue et où ont été tournées des scènes de The Wire. La série emblématique de Baltimore – qui met en scène de manière hyper réaliste des flics confrontés à la criminalité – n'est en effet pas son meilleur argument marketing.

Scottie B, l'anomalie

Un homme a défié la réalité de Baltimore, et en est devenu du même coup l’une des figures. Le DJ/producteur Scottie B habite une jolie maison de Remington, un quartier tranquille, working class, en voie de gentifrication. On le trouve juste devant chez lui, avant de le suivre à la cave, poursuivi par son chien aussi petit que bruyant, où il a installé une grande télé, son studio et un wall of fame. Sur le mur, des maillots de foot américain, un exemplaire du Baltimore Sun, des casquettes, des trophées et une photo du basketteur de l'université du Maryland Len Bias. La légende locale du dribble, souvent comparé à Michael Jordan, est mort d'une OD de cocaïne deux jours après avoir été drafté par les Boston Celtics pour jouer en NBA, en 1986. Scottie B a aussi conservé des affiches où son blaze est accolé à celui de Ms Tony, légendaire MC trans de la ville, et Shawn Cesar. C’est avec lui qu’il a lancé la Bmore club, qu'ils appellent tout simplement « club music ». La Bmore, genre mutant entre hip-hop et house, a connu son heure de gloire dans les 90's aux USA, avant un revival en Europe autour de 2006-2007. En France, le genre a rebondi avec des ambassadeurs comme Kazey et OG Bulldog, les gars de Night Slugz, ou encore Feadz et Teki Latex.


Scottie B et Lawrence Burney © Keem Griffey

Scottie B, qui a lancé l'essentiel label Unruly en 1993, se souvient des débuts d'un mouvement qui a réuni house et hip-hop, deux genres ayant tendance à s'ignorer : « À l'époque, la hip-house commençait à bien marcher. Sur toute la côte Est, les mecs du hip-hop ont écouté et ont rappé sur de la house. Ça a duré un été, en 1989, mais à Baltimore, on a continué. Quand les genres se sont mixés, les publics ont fait de même. Je ne sais pas si les gens comprenaient que c'était un son exclusif à Baltimore. C'était devenu l'image de la ville à l'extérieur. » La scène Bmore club culmine entre 1994 et 1999, concentrée dans la communauté noire de la ville. Et au milieu de tout ça, un seul visage pâle, Scottie B, qui fouille dans sa mémoire : « Oui, c'est vrai, j'étais le seul Blanc dans toutes ces fêtes, tout le temps. »

La Boiler Room de Scottie B :

Scottie B a été une anomalie toute sa vie. Il a grandi dans un quartier noir, à Park Heights, et étudié dans des écoles noires. Aujourd'hui, il est marié à une Black, et vit avec elle et ses trois beaux gosses métis. Tout ça grâce aux juifs de Baltimore, qui ont défié les lois ségrégationnistes en vigueur dans l'immobilier. « Dans les 50's, tu avais des quartiers noirs et d'autres blancs bien délimités. Dans les 60's, à Park Heights, qui était surnommé Little Israël, les juifs ont vendu leurs maisons à des Noirs, ce qu'aucun Blanc ne faisait dans la ville. Ça a ruiné le plan des autorités et c'est comme ça que ma famille s'est retrouvée dans un quartier noir », explique-t-il. « Les gens ne m'ont jamais considéré comme d'une autre couleur. Ils disaient des trucs comme “tu n'es pas blanc” ou “je ne t'ai jamais considéré comme un Blanc” ». Et Scottie B vit les mêmes outrages que ses amis d'enfance de la part de la police. « Je me souviens de la première fois que je me suis fait arrêter, à 13 ans, pour un truc stupide. Il y avait un mythe comme quoi les locomotives des trains contenaient des pétards. Après l'école, en essayant d'entrer dans un train, on se fait arrêter. Ils nous mis dans le fourgon, le même genre que celui où Freddie Gray est mort. On arrive au commissariat, j'étais le dernier. Les flics se sont foutus de ma gueule : “Ho, regarde ça, on en a un blanc !” Comme si on était des animaux. »


© Patrick Joust

La musique pour faire tomber les murs

Par contre, inutile d'essayer d'ériger Scottie B en symbole. Son statut de légende de la Bmore lui convient. « Les gens m'en parlent parfois, mais je ne suis pas un politicien. Je veux déjà aider les gens que je connais, faire en sorte que l'on porte plus d'attention aux habitants des quartiers où j'ai grandi. Ainsi, on peut les lancer sur la bonne voie. Au moment des manifestations, à Penn North, il y avait des hipsters qui protestaient aussi. Mais après, ils sont retournés dans leurs quartiers. Si tu veux changer les choses, il ne faut pas juste manifester une journée. Il faut revenir la semaine suivante, venir manger, se faire couper les cheveux, développer une relation, serrer des mains… Et dépenser de l'argent, il ne faut pas se le cacher. Tu n'as pas à dépenser tous tes dollars, mais assez pour que le cuistot sache ce que tu aimes manger. C'est ça qui va faire grandir ces quartiers. »

Mais le mélange des communautés à Baltimore n'est pas tout à fait au point mort. Depuis deux ans, au Crown, un bar/club/lounge/salle de concerts, la soirée Kahlon (qui va se transformer en festival) rassemble les minorités et l'underground musical de la ville. Sur la petite scène éclairée de rouge, Abdu Ali, un rappeur gay à l'attitude punk et aux lyrics engagés, s'agite, torse nu le plus souvent, au micro puis aux platines. Scottie B se souvient de la première fois qu'il a joué là-bas : « Quand je suis arrivé dans la salle, j'ai entendu : Faggot, faggot, faggot ! (pédé, pédé, pédé !, ndlr) Je me suis dit : “Merde, ce rappeur n'aime vraiment pas les gays, c'est quoi ce bordel ?” En m'approchant, j'ai compris que c'était Abdu. »

Abdu Ali - I, Exist :

Abdu Ali doit une partie de sa notoriété à ses textes, dans lesquels il raconte sa vie de gamin black et gay dans le ghetto, le rejet dont il a fait l'objet et ses insécurités, et est devenu la voix de la scène queer de Baltimore, où les artistes expriment de plus en plus le fond de leur pensée. « L'interaction entre situation sociale et la musique n'est pas nouvelle, juge Lawrence Burney, également cofondateur de la soirée Kahlon. C'est juste qu'aujourd'hui, les problèmes raciaux sont plus exposés par les médias. De ce fait, ça pousse les artistes à exprimer leur opinion. Avant, ils parlaient plus de faire la fête, mais maintenant, ils savent qu'ils peuvent aussi devenir cette personne qui se fait tuer sur une vidéo. Tout ça procure un sentiment d'urgence. Les artistes considèrent désormais que s'engager est un devoir, sans que ce soit un fardeau. »


Abdu Ali @ Kahlon © Alex Andra

Au téléphone, Abdu Ali, de son côté, relativise la mixité de Kahlon. « C'est assez unique, c'est vrai. Quand tu vois des gens aussi différents se réunir, surtout à Baltimore, où les gens s'évitent, ça fait plaisir. Mais tu n'y verras pas de banquiers ou les gars de Black Lives Matter. Les habitués de Kahlon sont investis dans le même genre de lutte. C'est une soirée diverse mais quand tu creuses, tu vois beaucoup de gens qui sont victimes de racisme ou de sexisme. Et mon objectif est justement de faire tomber les murs entre les Noirs straight et les Noirs gays, entre les Asiatiques et les Blacks, entre les Noirs et les métis, entre les Noirs chrétiens et les Noirs musulmans. Il faut que tout le monde s'unisse, parce que nous sommes tous sur le même bateau. Casser les barrières entre les minorités, voilà mon combat. » Du point de vue du vétéran Scottie B, la lutte menée par Abdu Ali est un succès : « Sa plus grande réussite n'est pas de faire danser ensemble Noirs et Blancs, mais homos et hétéros. C'est là qu'il a eu le plus d'impact et c'est énorme. Bien sûr, il y a eu Miss Tony par le passé, qui était ouvertement gay, mais c'était un cas particulier. Honnêtement, c'était un mur bien plus difficile à faire tomber que celui entre Noirs et Blancs. Parce que si tu leur donnes de l'argent, du boulot, à manger et du sexe, les gens ne pensent plus à la couleur de peau. »