Si la musique a depuis toujours été source de rassemblement et de communion, le Festival Cabourg, Mon Amour en est une nouvelle illustration. L'édition 2016, du 29 au 31 juillet, a réuni les juillettistes et les aoûtiens, les kits "barbe rousse-Jupiler- Le Coq sportif" et les marinières, mais aussi les Parisiens venus prendre les embruns et les habitants de la région.

La première journée du festival normand a régalé les vacanciers tout juste débarqués. Que ce soit la jeune et envoûtante OKLOU, espoir de l'Internet wave française, le Néerlandais Tom Trago ou encore Samba de la Muerte en live folk et electronica, l'affiche a laissé des regrets à ceux qui n'ont pas pu prendre leur après-midi.

Mais la revanche approche et samedi, l'émulsion prend enfin dans le décor intimiste. Ce jour-là, le ciel fait grise mine, alterne entre bruine et averses mais n'effraie pas les festivaliers pour autant. Dans le fond, ça joue au beach-volley, au mölkky ou à la pétanque au son des "fresh" rauques de Bonnie Banane sur la petite scène "de la plage". Quelques cabanes en bois, hamacs en filets, transats et autres drapeaux viennent compléter le tableau d'une beach party entre potes, notamment grâce aux aménagements modestes et chill pensés par le collectif Tempête. Seuls de simples grillages délimitent l'emplacement du festival, laissant une vue sur l'horizon marin et les plagistes. Les plus curieux d'entre eux n'ont d'ailleurs qu'à se poser sur le sable alentour pour profiter de la musique.

Le live déjanté de l'artiste R&B terminé, une partie de la foule rejoint calmement le haut de la digue qui surplombe le festival. Ici se dresse le main stage, dit "de la dune", d'où résonnent déjà les guitares du groupe indie londonien Ten Fé, qui a traversé la Manche le matin même. Tout au long du festival, ces va-et-vient incessants entre les deux scènes s'enchaîneront de sorte que la musique soit diffusée en continu.

À ce stade de la journée, Nico, jeune Rouennais, ne tient plus en place. Il est invité par son groupe préféré LUH, formé par Ebony Hoorn et Ellery James Roberts, chanteur à la voix enragée, imparfaite et si particulière de feu Wu Lyf, groupe de rock regretté au succès aussi vif qu'éphémère. "Grand fan de Wu Lyf, j'aime aussi vraiment tout ce que LUH fait. Je leur ai envoyé un mail d'amour alors qu'ils avaient fini leur tournée en France – que j'avais malheureusement ratée. Il m'a répondu et de fil en aiguille, il m'a mis sur liste pour son passage à Cabourg. Sa copine m'a même reconnu depuis les backstages", raconte-t-il en plein rêve éveillé. Tout émoustillé, Nico s'excuse et se retire vers le premier rang alors que LUH arrive sur scène pour un concert anarchique et habité. 

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Normandie oblige, la pluie fait maintenant son grand retour, l'occasion d'ailleurs de chiner dans les bacs à vinyles de la cabane des Balades Sonores. Mais rien n'empêche Nathan Melja, habitué du festival, et Palms Trax de successivement faire monter la température de la plage. Le premier entretient d'abord notre nostalgie avec du Missy Elliot et autres perles hip-hop oubliées avant que le producteur berlinois distille l'air de rien des tracks disco/funk parfaitement adaptés au lieu.

Tout en teasant leur prochain album Every Now & Then, attendu avant la fin de l'année, les Australiens psychédéliques de Jagwar Ma entonnent ensuite leurs meilleurs morceaux. Tandis que les derniers "come and save me" du chanteur Gabriel Winterfield s'envolent voluptueusement, un groupe de festivaliers s'amasse en contre-bas. Ils attendent déjà le duo français Paradis. Ce dernier, en pleine promotion de l'album Recto Verso (à paraître le 23 septembre), n'a pourtant donné qu'un seul live cet l'été, au Midi Festival de Hyères.


Mais les talentueux Simon Mény et Pierre Rousseau octroient tout de même quelques-uns de leurs morceaux aux spectateurs, dont le récent "Toi et Moi", à la sauce I:Cube d'abord, que le duo a sensiblement apprécié, puis l'original. Mais aussi "Je m'ennuie" et "Garde le pour toi" titre qui, à entendre le public, est celui qui les a popularisé. Leur set techno, house et funk clôture parfaitement cette deuxième journée. Les kicks sont efficaces, les influences multiples et les transitions nettes, parfois surprenantes mais toujours maîtrisées. Au bout de plus d'une heure de set, le public implore un rappel à gorge déployée. Or, malgré leurs cris et le marchandage avec les organisateurs, Paradis, aussi embarrassé que flatté, se doit de quitter la scène.

Le festival familial, organisé pour la quatrième année consécutive par Premier Amour et l'agence Super!, est réglé comme une montre suisse. Plus tôt dans l'après-midi, le groupe français O a quand même tenté d'enrayer la machine bien huilée en terminant sur un morceau décrit comme "olé olé" par le chanteur. Plutôt adeptes de balades romantiques et perchées, lui et ses musiciens ont provoqué des sourires un brin gênés en diffusant un bruitage de film porno auquel les techniciens du festival ont eu un peu du mal à mettre un terme.

Comme l'affichent les tatouages éphémères distribués à l'entrée du festival, vient ensuite "l'amour à la plage". Ceux qui ont préféré vivre le set de Paradis les pieds dans l'eau sont rejoints par les sortants. La masse se divise alors en plusieurs afters sur la plage, dont les meilleurs épisodes seront retransmis quelques heures plus tard au détour d'une discussion alcoolisée dans les tentes voisines. "Mais mec t'es trop con, t'as jeté tes groles à l'eau ! Et il est où ton slip ? Et toi, t'es là ? On a appelé les flics, on te croyait noyé, ducon !" Une partie de foot à 3 heures du matin finira par réconcilier tout le monde.

Dimanche matin. Les fêtards décuvent autour d'une marmite de moules ou en lézardant sur la plage. Le long de la digue qui fait office de promenade, on retrouve partenaires de beuverie et quelques artistes de la programmation avec le cœur gros, conscients que la fin approche. Un vent de nostalgie souffle déjà sur Cabourg. Les complaintes folks de C. Duncan et la house aérienne de Faroe n'arrangent rien.

Mais tout change quand les trois compères de Délicieuse musique entrent en scène. Avec une bonne humeur communicative, ils secouent la plage ankylosée dans un set house énergique et solaire. Afrobeat, flûte de pan et chanson française se mêlent pour un tour du monde musical en 80 minutes. Les gens sautent, rigolent et piétinent leur blues du dimanche soir sur le pressant "Hold Up", morceau de Louis Chedid remixé par Lo-Soul.

Pendant que le soleil se couche sur la mer et baigne le public de lumière chaude, Flavien Berger, toujours enclin à des dérives humoristico-philosophiques lors de ses transitions, glisse :"On a bien réussi, le soleil je trouve, gros travail de R&D là". Tel un gourou, l'artiste électrise ses fidèles déjà conquis en s'invitant dans le public et faisant s'asseoir tout le monde autour de lui. Synthés saturées et sonorités abyssales animeront une performance touchante et perchée jusqu'à la tombée de la nuit.


La fin approche et à mesure que le set intense et progressif du Londonien Fort Romeau s'assombrit, la mer, léchant de plus en plus les abords du festival, se déchaîne sous les projecteurs. Mais c'est sur le paquebot allemand David August que l'on traverse la tempête. Dans une scénographie céleste et sous un vent à décorner les bœufs, notre capitaine d'un soir délivre un live aussi puissant et imprévisible que l'océan. Panés par le sable, dorés par le soleil et retournés par la programmation, on ressort de Cabourg mon amour comme on quitte une colo de vacances, à la fois enivrés et tristes de se quitter.