Dimanche 13 décembre 2015, au petit matin. La fête bat son plein au Closer, le club emblématique de la scène underground ukrainienne. Une cinquantaine de policiers, dont certains armés d’AK47, font soudain irruption sur le dancefloor. Ils hurlent des ordres, coupent le son et bloquent rapidement toutes les issues. Fin de party. Certains danseurs parviennent à s’échapper en courant, les autres sont fouillés de la tête aux pieds. Le club est lui aussi inspecté dans ses moindres recoins. Les autorités repartent avec 100 grammes de marijuana, des sachets d’ecstasy et 50 grammes d’amphétamines. Une belle opération de la police, qui peut se vanter devant les médias d'avoir démantelé une plaque tournante du trafic de drogues. Un peu trop simple.

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Le patron du club, Sergey Yatsenko, dénonce de son côté une nouvelle tentative d’intimidation de la part des autorités, en représailles à son refus de céder au racket de la police, une pratique courante en Ukraine. Il faut dire qu’avec ses deux mètres de haut et son imposante carrure, il n’est pas du genre à se laisser impressionner. Quelques mois après la descente de la police, il revient sur l’affaire, enfoncé dans l’un des fauteuils du Closer, tout en caressant sa longue barbe noire aussi drue que celle de Raspoutine. « Certaines personnes, présentes à l’intérieur du club, ont vu des flics en civil déposer les sachets d’ecstasy avant le raid. Depuis, on a installé des caméras dans la boîte pour éviter ce genre de situations », explique-t-il d'un ton calme. Ici, lutter contre l'extorsion policière est un sport quotidien. D'ailleurs, fin février, la cour d'appel de Kiev a déclaré illégale la fermeture du club. Un réel soulagement pour les acteurs de la scène alternative locale, qui se sont mobilisés en masse pour soutenir la boîte. Une manifestation festive a même été organisée en face du bâtiment du gouvernement, durant laquelle 300 personnes se sont trémoussées sous l’œil médusé des forces de police, en plein après-midi.


Pot-de-vin, raid policier et émission de télé 

Ce vendredi d'avril, le club accueille une soirée reprenant la recette qui lui a permis de trouver le succès : booker des DJ's internationaux pointus (DJ Masda, Margaret Dygas ou notre Bambounou national y ont calé leurs vinyles), et refuser l’accès aux personnes qui ont moins de 21 ans ou qui ne dégagent pas une bonne vibe. La vingtaine d’employés du club s'activent dans les coursives : ils sont tous amis – voire amants – et n’hésitent pas à qualifier leur crew de « famille ». Karine Sarkisian, une brune sémillante au regard espiègle, s’occupe d’une partie des bookings en plus du service au bar. Elle aussi garde en tête la violence du raid policier et en veut à Ilya Kiva, l’homme qui a été propulsé à la tête de la police antidrogue : « Pourtant, il a admis avoir pris de la cocaïne dans le passé et il a été condamné pour avoir demandé un pot-de-vin… » À l’instar des autres membres de la communauté underground, elle accuse Kiva de s’être servi des clubs comme de boucs émissaires. Les descentes de police qu'il ordonne sont spectaculaires et lui permettent de monter des coups médiatiques qui servent sa propre carrière. « Il a même lancé sa propre émission de télé juste après un raid au Closer. C’est un vrai problème, parce que le grand public croit tout ce qu’il dit sur nous… » Contacté par Trax, celui-ci n’a pas donné suite.



En attaquant le Closer, phare de la nuit kiévienne, Ilya Kiva bataille aussi contre la scène artistique locale, dont le club constitue l’un des points névralgiques. « La famille » se sent d’ailleurs investie d’une sorte de mission éducatrice. En se baladant dans les quelque 500 mètres carrés du lieu, on comprend rapidement pourquoi : il abrite une galerie d’art contemporain à l’étage, une boutique de créations de fashion designers ukrainiens et même un petit studio de production. Des extensions qui lui permettent de diversifier son public et de légitimer le lieu aux yeux d'une société encore conservatrice. La décoration a été pensée avec goût, mêlant l’aspect brut de murs en pierres apparentes avec le côté vintage apporté par les fauteuils, tandis que les chaînes qui descendent du plafond pour soutenir la table de mixage relèvent les logos Jägermeister d’une petite touche SM.

No dancing, just standing

Bogdan est DJ, producteur et journaliste amateur. Après un bon kawa le lendemain en plein cœur de Podil, un quartier limitrophe du Closer, fief des étudiants, artistes et autres hipsters de la capitale, il nous mène de son pas tranquille jusqu’à la place Maïdan, à une demi-heure de trajet. Sur le chemin, d'obèses immeubles sans charme succèdent à des bâtiments anciens à la façade écaillée. Seule excentricité : une grande colline arborée s’élève à quelques centaines de mètres de Maïdan, le centre de la capitale. Sur la place de l’Indépendance, quasi vide, quelques touristes prennent des selfies en arborant des sourires niais. En 2004, c’est ici qu’a eu lieu la Révolution orange, provoquée par la fraude du Premier ministre Viktor Ianoukovitch, un pro-russe soutenu par Poutine, lors du scrutin présidentiel (aboutissant à l'élection de l'opposant Viktor Iouchtchenko, meneur du mouvement populaire). Ianoukovitch accède finalement à la présidence en 2010 alors que, coïncidence, la scène alternative de Kiev se dissout soudainement : « Jusqu’à cette période, le club Хлеб (se prononçant « Rhlièp » et signifiant « pain », ndlr) organisait des événements underground qui réunissaient une communauté alternative, se remémore Bogdan. Mais il s’est cassé la gueule au tournant de la nouvelle décennie. Peu de gens continuaient à y aller et les autres soirées étaient toutes commerciales… Jusqu’à ce que Closer ouvre ses portes durant l’été 2013. » Quelques mois plus tard, Ianoukovitch décide de tourner le dos à une Europe qui lui tendait la main, au profit de la Russie. Cette prise de position déclenche les foudres d’une partie de la population et le Closer ferme ses portes temporairement. Une tension qui aboutira rapidement à l’Euro-révolution. Cette mobilisation pro-européenne poussera d'ailleurs Ianoukovitch, accusé d'avoir fait tirer dans la foule, à fuir la ville en hélicoptère en février 2014.



La jeunesse progressiste de Kiev, largement impliquée dans le mouvement, délaisse évidemment les boîtes de nuit. Elles ont de toute façon presque toutes fermé et plus aucune soirée n’est organisée… à quelques exceptions près : « Un soir, on m’a proposé de venir mixer à Maïdan vers 4 heures du matin, se remémore Bogdan. Il faisait -15 °C, les gens sur place avaient besoin de musique pour danser et se réchauffer. J’ai ramené mes platines mais j’ai dû interrompre mon set au bout de deux heures : mon matos avait gelé. Un autre DJ a alors pris la relève. » En passant devant un petit mémorial, où une centaine de portraits sont disposés sur des tables basses, la mine de Bogdan s’assombrit. Il faisait partie de l’équipe des secours médicaux durant le mouvement. « Ceux-là sont tous morts pendant la révolution. Au final, ça n’a rien changé… le nouveau gouvernement est lui aussi corrompu. » Si les hommes au pouvoir y réfléchissent désormais à deux fois avant de s’offrir une nouvelle voiture de luxe, la corruption reste viscéralement intégrée aux institutions. Après l’annexion de la Crimée par la Russie, la guerre du Donbass et l’effondrement économique du pays, les Ukrainiens sont sortis de la révolution avec la gueule de bois. « Ça m’a complètement déprimé pendant quelques mois, je me suis réfugié dans la musique », poursuit Bodgan d’un air triste.

Les raves contre la dévaluation

L'effondrement économique du pays et la dévaluation de la monnaie ont eu de lourdes conséquences sur la scène électronique de Kiev. Le Closer a dû augmenter ses prix pour compenser le cachet des DJ's étrangers et le coût des billets d’avion. Son public le plus pauvre n’a pu suivre et se payer l’entrée. C’est à ce moment que les raves Схема (qui signifie « schéma », et se prononce « siéma ») ont émergé. Avec un prix d’entrée de 150 grivnas (5 euros) seulement, rendu possible par des line-up composés de DJ's locaux, ces soirées se sont vite bâties une solide réputation. L’équipe les organisant s’est rapidement imposée comme le deuxième grand acteur de la nuit kiévienne, donnant des idées à certains. « Ensuite, une série de raves appelées les Rhythm Büro, conviant des artistes internationaux comme Abdulla Rashim ou encore Zadig, a aussi été lancée », poursuit Bogdan. D’autres encore sont apparues à Odessa, les Systema, connues jusqu’à Kiev pour la folie qui les caractérise.



Kiev doit les Схема au DJ Slava Lepsheev, un mec calme au teint pâle et aux cheveux coupés à ras qui roule sa bosse dans le milieu de la nuit depuis une bonne dizaine d’années. Cet après-midi, il supervise l’aménagement de la salle dénichée pour sa nouvelle rave, qui démarre dans quelques heures seulement. Lâchant ses outils, il revient sur ses motivations de départ : « Схема est née peu après la révolution pour faire sortir la nightlife locale de son état d’hibernation et du vide culturel de l’après-Maïdan. Au début, je connaissais tout le monde dans le public. Avec le bouche à oreille, ça a pris de l’ampleur et toute une communauté de jeunes s’est rassemblée autour de valeurs progressistes. » Les treize raves précédentes ont été organisées dans différentes usines désaffectées ou autour d’un skate-park situé sous un pont abandonné. Cette fois, la soirée aura lieu dans un ancien chantier naval partiellement reconverti en centre d’art contemporain. Un choix qui n’a rien d’anodin en raison des liens forts tissés entre Схема et la communauté artistique de Kiev. Autour de nous, une vingtaine de petites mains s’activent : la scène, le bar et les lumières doivent être installés en une journée seulement. « On loue les lieux à chaque fois, précise Slava. Mais en Ukraine, la paperasse requise pour lancer un événement d’une journée est quasiment aussi lourde que pour ouvrir un club, donc c’est trop compliqué pour nous. Heureusement, la police n’est intervenue qu’une fois, simplement pour demander de baisser le volume. On a tout de même une avocate dans le public à chaque soirée, au cas où il faudrait mener un débat juridique avec les forces de l’ordre. »


Slava Lepsheev et l'un de ses amis DJ

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Poor but cool

À 3 heures du matin, la salle est transfigurée. Près d’un millier d’Ukrainiens se déchaînent en rythme, plaçant des mouvements de danse plus improbables les uns que les autres. Une énergie dantesque se dégage du public, tandis que le sound-system crache une techno sombre et sourde. Sur le dancefloor, un nouveau look extravagant accroche le regard tous les cinq mètres : une jeune fille aux cheveux teints en rose, un mec qui a tout l’air d’un évadé de prison avec sa grande combinaison orange… S’il est plus discret, c’est le style normcore qui est le plus répandu : le teufeur type ukrainien porte d’étranges lunettes de soleil noires surplombées par un vieux bob informe ou une casquette vissée sur le crâne, le tout couplé à un t-shirt sportswear d’inspiration 90’s – Nike ou Adidas de préférence. « La plupart d’entre eux viennent de banlieue », s'excuse Nazariy Sovsun, chargé des relations publiques de Схема, en parallèle de son travail de communicant pour un institut artistique. « Ils manifestent un grand intérêt pour la mode depuis quelques années, bien qu’ils ne puissent pas s’acheter de vraies fringues de designer ». Ces jeunes se retrouvent ainsi sous le slogan « poor but cool », inventé par l’artiste kiévien Vova Vorotniov. Ce dernier a créé des t-shirts reprenant cette devise, tout en détournant le logo de Chanel pour qu’il forme les double « o » de « poor » et de « cool ». « C’est le symbole de notre mouvement, selon moi », confie Slava.



Dans la salle, l’ambiance est toujours aussi survoltée. Le Serbe Stefan Unkovic, l’un des rares DJ's étrangers bookés à une Схема, n’en revient toujours pas : « Ils font la fête comme s’il n’y avait pas de lendemain. Ça correspond vraiment à ce qu’on me racontait des soirées légendaires de Belgrade dans les années 90, lorsque le pays traversait une situation critique, tout comme l’Ukraine actuellement. » La fête comme échappatoire cathartique en temps de crise ? Les Схема semblent ainsi faire écho à l'Angleterre des années 1988 et 1989, où les raves naissaient sur fond d’ultralibéralisme thatchérien. Même si le pays se trouvait dans une situation bien moins dramatique que l’Ukraine actuellement, cette politique économique frappait néanmoins de plein fouet les jeunes du pays.


Alors que le soleil pointe son nez, l’ambiance finit par retomber doucement. Une odeur de sueur empeste dans la salle. Certains sont rentrés se coucher, d’autres font une sieste sur les palettes posées à l’entrée tandis que le devant de la scène reste occupé par divers oiseaux de nuit, qui semblent avoir rayé le mot « fatigue » de leur vocabulaire. Trois heures plus tard, quelques fêtards applaudissent le dernier morceau. Mais la soirée n’est pas terminée. L'after se déroule au Club 56, qui programme des local heroes dans un petit appart vacant, au sein d'un immeuble à la façade fraîchement rénovée. Une cinquantaine de personnes s’y retrouvent ; elles se connaissent toutes.

L'ancien Berlin

Le Club 56 n’est pas une exception : Otel, dont la prog est plus expérimentale, possède lui aussi une dimension familiale. Il est par contre beaucoup trop tôt pour parler de Kiev comme d’un « nouveau Berlin ». Sa scène underground ne comporte encore qu’un club de grande taille et beaucoup de terrain reste à conquérir. Nazar Prokopiv, le patron du label ukrainien Wicked Bass, déplore aussi le manque de producteurs : « Il y en a une dizaine à Kiev, dont cinq de bons… J’aimerais qu’il y en ait plus. Je pense que ce sera la prochaine étape. » Autre lacune de cette scène : « Il n’y a aucun magazine spécialisé en musique électronique. Tout juste quelques articles publiés de temps à autre sur des blogs. » Et quand les médias généralistes nationaux se penchent sur la communauté underground, le ton employé est tout sauf élogieux, au point que ses membres passent encore pour de dangereux junkies auprès d’une grande partie de la population.



Cette scène bourgeonnante n’a pourtant pas à rougir d’elle-même. Il y règne une sincérité, une ardeur et une envie pure et singulière de s’éclater qui lui confèrent toute sa magie. Et les crews de Closer et Схема ne comptent pas s’arrêter là. « On est en train de chercher un lieu pour organiser un gros festival en dehors du club », lâche Karine Sarvisian avec enthousiasme. Il existe déjà un festival de musique électronique important en Ukraine, Ostrov, mais on l’accuse d’empiler les gros noms dans une démarche trop commerciale. Les mini-festoches que Closer accueille en son sein, Nextsound et plus encore Strichka, qui marquent chaque année le début de l’été, sont eux beaucoup plus appréciés par la communauté alternative de Kiev. Slava Lepsheev, des Схема, a lui aussi de la suite dans les idées : « À terme, on voudrait créer un grand festival qui pourrait accueillir 10 000 personnes, réunirait les meilleurs DJ's locaux ainsi que des artistes étrangers, et comprendrait des installations de grande ampleur. » Il se montre aussi confiant quant aux relations avec les autorités : « Certains élus commencent à s’intéresser à nous. Deux jeunes députés viennent même secrètement aux Схема ! » Signe que les valeurs progressistes que promeut la communauté underground se répandent, lentement mais sûrement.