Photo en Une : Vanessa Bosio


Vous n'êtes-vous jamais demandé quel était ce bâtiment, flanqué de sortes de manches à air sur sa devanture, en face du centre Pompidou à Paris ? Tout en haut, dans des bureaux bas-de-plafond aux allures d'alcôves, des chercheurs pensent la musique de demain. Loin d'imposer leur vision, ces docteurs en musicologie, traitement du signal ou encore design de l'interaction sonore coordonnent leurs efforts pour proposer chaque année de nouvelles pistes pour composer, écouter, consommer et même vivre la musique passée, présente et future.

Ircam
L'extérieur de l'Ircam, en face de Beaubourg. (©Olivier Panier des Touches)

Ce bâtiment, c'est l'Institut de recherche et coordination acoustique/musique. Fondé en 1969 par le compositeur et chef d'orchestre français Pierre Boulez, l'Ircam est aujourd'hui l'un des plus grands instituts au monde (lui-même se définit comme le plus grand) de recherche publique dédiée à la musique. Avec une particularité de taille : un statut associatif qui lui permet de récolter des fonds privés. Et grâce à une politique de valorisation industrielle de sa recherche, l'Ircam s'autofinance en grande partie. Un statut complexe, mais qui permet à cette structure unique de mener à bien de beaux projets d'envergure.

Frederic Bevilacqua et Norbert Schnell sont chercheurs à l'Ircam depuis respectivement treize et vingt ans. Le premier dirige une équipe de recherche et “analyse le mouvement pour construire des interfaces musicales afin de contrôler le son”, tandis que le second s'intéresse au développement de technologies Web permettant de piloter par le mouvement - grâce notamment à des capteurs - la synthèse d'éléments sonores. Kezako ? En gros, créer des programmes qui vous permettent de contrôler le son grâce aux différents mouvements de votre smartphone.

Smartphone Ircam (Vanessa Bosio)
©Vanessa Bosio

Alors que de plus en plus d'applications proposent de repousser toujours plus loin les limites de la dématérialisation, les deux collègues affichent leur volonté de garder centrale la dimension sociale de leurs projets : “L'un des aspects importants pour nous est qu'il y ait une unité de lieu et de temps, pour que les gens vivent la musique ensemble. Il faut pouvoir utiliser le mobile afin de rencontrer d'autres personnes ou approfondir une relation, là où nous nous trouvons”, prévient Frederic. Toutes leurs collaborations s'inscrivent d'ailleurs dans cette démarche, et en voici un florilège.

1. Repenser l'idée de sample grâce à la notion de mouvement

Tout est parti d'un prototype, baptisé "le shaker" et créé en 2011. Basé sur les capacités du gyroscope, aujourd'hui inclus dans presque n'importe quel smartphone, le shaker utilise l'énergie du mouvement dans la retransmission d'un son donné. “En mettant en relation l'énergie des samples avec celle des mouvements, on va au-delà du sampling classique”, nous explique Frederic.

Concrètement, les deux chercheurs ont développé des pages Web sur lesquelles on retrouve différents samples répartis par thème. Les sons produits seront alors déterminés en fonction de l'inclinaison, de la direction, et de la force données au mouvement du smartphone. Déjà dans tous les bacs, voici un remix live de "We Will Rock You", à base de six boucles qui forment le morceau :

Mais ce n'est bien sûr que la première étape : le prototype du "shaker" ne se borne pas à des banques de samples pré-établis, mais propose aux utilisateurs de remixer directement des enregistrements de quelques secondes. La qualité du rendu diffère selon les micros, mais l'idée est là, ouvrant largement le champ des possibles.

Seul ou à plusieurs, voici quelques liens pour faire suer un peu votre portable :

- Si vous êtes fan de Queen, c'est par ici. (seulement iOs)
- Sur ce lien, vous aurez le choix entre imiter un sabre laser, de mignons petits oiseaux, des chants monastiques, ou encore un bâton de pluie. Have fun.
- Pour la version originale qui vous permettra peut-être de devenir le nouveau Jacques, c'est par là.
- le menu principal avec toutes les déclinaisons est à retrouver sur apps.cosima.ircam.fr/.

2. Collective Loops, le séquenceur collaboratif

Huit personnes, huit smartphones, un réseau et une projection circulaire au sol. C'est à peu près tout ce qu'il vous faut pour faire fonctionner cette installation, qui se définit comme “une version collaborative de séquenceur en huit temps”. Issu des efforts communs de l'EnsadLab (un groupe de recherche des Arts déco), de l'entreprise montpelliéraine IDScènes, du collectif artistique Orbe et de l'Ircam, le dispositif est - encore une fois - accessible via une simple page Web.

Dès qu'un participant (relié à un réseau local) arrive sur la page avec son smartphone, celui-ci est automatiquement affecté à l'un des huit temps du séquenceur, et se met à jouer une note lorsque la boucle arrive sur lui. L'inclinaison du smartphone offre la possibilité d'appliquer un effet sur le son de sortie. Un mode "24 joueurs" permet aux huit premiers joueurs connectés de jouer un son de célesta, aux huit suivants un son issu d'un kit de percussions, puis aux huit derniers un son de basse.

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Tous ensemble, les utilisateurs participent à l'élaboration d'une mélodie et de schémas rythmiques complexes. Alors certes, on est peut-être encore loin du tube de l'été, mais encore une fois, l'installation révèle un indéniable potentiel. Elle est visible à l'exposition gratuite Electrosound, qui se tient encore jusqu'au 2 octobre prochain à la Fondation EDF à Paris. (Le reste de l'expo vaut aussi vraiment le coup !)

3. Chloé x Ircam, où le public devient l'instrument

Le 3 octobre dernier, à l'occasion de la Nuit Blanche à Paris, Chloé était l'invitée de l'Ircam à la Gaîté Lyrique. Devant un parterre de curieux, la DJ et productrice s'est offerte à une expérience inédite, où le public est devenu un court instant un instrument dont elle a dû gérer les évolutions chaotiques. Point d'orgue d'une préparation de plusieurs mois - qui a commencé par des tests au centre Pompidou, puis un live lors de l'édition 2015 de la fête de la musique - cette performance a polarisé de nombreux enjeux.

Avant de commencer, chacun est invité à connecter son téléphone intelligent à un réseau local, puis de tripatouiller à l'envie différents symboles affichés à l'écran, sortis d'une mystérieuse page Web. Des sons s'échappent : c'est Chloé qui chuchote des "c'est qui", "c'est quoi", c'est où". Le public ne comprend pas encore.

Puis c'est au tour de Chloé d'entrer en scène. Derrière ses machines, quatre iPads ont été spécialement installés et font office de carte de la salle de concert, géolocalisant les différents smartphones connectés du public. Elle choisit en temps réel de diminuer l'intensité d'une zone de portables ou d'augmenter celle d'une autre, afin d'éviter que l'ensemble ne devienne trop cacophonique. Puis elle reprend le contrôle et assure son live. Quelques fois durant le concert, le public est invité à rééditer l'opération du début.

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Cette expérience, à première vue, pourrait faire écho à 4DSound, un récent sound system néerlandais immersif qui permet au performeur de contrôler le lieu d'apparition et l'intensité de sa musique dans une salle de concert. Sauf que dans ce cas-ci, en plus de contrôler ces paramètres, il existe une part d'imprévus inhérente à la participation du public.

“Dans un espace, on peut se retrouver avec 100, 1 000 voire 10 000 petits haut-parleurs, avec un scénario qui change complètement, explique Norbert. On ne compose donc plus pour seulement quelques interprètes qui jouent sur scène, mais pour un nombre indéfini. On s'interroge sur une nouvelle manière de composer, avec un public étalé sur une large surface, à partir d'éléments et de règles du jeu simples.”

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Pour réentendre Chloé susurrer les mêmes mots doux à vos oreilles que pendant le concert, c'est par ici.

4. Les concepts les plus fous

Vous imaginez bien que Frederic et Norbert, nos deux chercheurs spécialistes du mouvement, ne se sont pas arrêtés là. “On continue à réutiliser tout ce qui se fait au niveau de la captation de mouvements. Le gyroscope, qui se trouve aujourd'hui dans n'importe quel téléphone portable, et la caméra (la Kinect par exemple) en sont de très bons exemples”, confirment-ils.

“On s'intéresse aussi aux capteurs physiologiques, qu'ils soient musculaires, respiratoires voire même cardiaques”, continue Frederic. Avec le capteur cardiaque, on entre dans un autre paradigme - puisqu'on ne contrôle pas la pulsation - mais on peut tout de même proposer des applications d'ordre ludique ou de la relaxation.”

Raquettes de tennis, ballons de foot, niveaux à bulle... tout ce qui passe entre les mains des équipes de recherche de l'Ircam est détourné. Et ce qui est bien, c'est que leur imagination ne connaît pas de limites. A l'exposition Electrosound, certains ont même eu l'idée de détourner un compteur Geiger et des mini capsules nucléaires afin d'en faire un instrument. Next level : la centrale-orchestre ?