Photo en Une : (c) Etan Assouline


Ce qui frappe quand on discute avec Louis et Cyrus, c’est la quantité d’espaces-temps qu’ils vous font traverser en une heure. Les souvenirs et les influences s'entrecroisent, entre la petite enfance et l'adolescence, les années 1950 en Iran, 1960 et 1980 en Angleterre et le temps très présent de l'actualité musicale. 

L’histoire du label commence en effet par un héritage. Celui, transmis par leurs parrains à Cyrus et Louis, qui les a conduits à rêver de sortir des disques dès l’adolescence. "Quand j’étais petit, raconte Louis, mon parrain sortait des disques. Il faisait partie de groupes de la scène mods des sixties, hyper fétichiste du vinyle. Sortir des vinyles n’était pas un acte exotique pour moi, ça m’a toujours trotté dans un coin de la tête." Et Cyrus d’ajouter : "Mon parrain était moins actif, mais était aussi un énorme collectionneur de vinyles. Il me faisait écouter KaS Product quand j’avais quatorze ans. Il a toujours regretté de ne pas pouvoir participer activement à la scène musicale."

Collapsing Market
(c) Ethan Assouline

Pourtant ce ne sont pas les disques qui permettent à Collapsing Market de faire ses premiers pas, mais les cassettes, cet objet qui a bercé tant d’enfances. Peu sont étrangers au doux bruit de la bande qu’on rembobine, aux boites que l’on perd ou qu’on intervertit par mégarde, les chansons d’Henri Dès se mariant avec la pochette de celles d’Anne Sylvestre.

Teaser de la cassette n°2 - UntilMyHeartStops :

Pas question de chansons pour enfants ici, les cassettes de Collapsing Market se font le support de très bonnes mixtapes aux sonorités éclectiques. "À la base, c’était vraiment pour commencer un projet tous les deux, explique Louis, on s’est dit que ça nous permettrait de rencontrer des artistes, des DJ's qu’on pourrait faire jouer à Paris. On était un peu étranger à ce milieu alors qu’il y avait des gens qui nous intéressaient et à qui on n’avait pas forcément accès."

Exploitant le très faible coût du support, Cyrus et Louis sortent trois mixtapes entre juin 2014 et juin 2015 : Andrew Lyster, co-créateur du collectif Meandyou, Leif et Joe Ellis du label Untilmyheartstops et le DJ Nick Craddock. Ces sorties leur permettent de nouer un lien avec la scène UK qui les a toujours beaucoup attirés. "Cette première expérience nous a mis un pied dans le milieu et on s’est vite rendu compte qu’on se plaisait à la gestion de ce genre de sorties. L’évolution vers le label était assez évidente ensuite, conclut Louis." Et Cyrus d’ajouter : "C’était aussi une façon de patienter, personnellement je n’aurais pas eu l’intelligence musicale nécessaire pour sortir quelque chose que je n’aurais pas détesté ensuite. "

Et c’est bien là que se trouve l’essence même des sorties de Collapsing Market. La ligne esthétique du label est très pointue, peu accessible et souvent à la limite de l’expérimentale. Derrière ce parti pris musical, se trouve – outre la culture des deux amis – une volonté forte de produire une musique que le temps n’abîmerait pas. "Dans la musique électronique, si les productions que tu reçois te font bouger la tête à la première écoute, il y a de grands risques que tu t’en lasses rapidement. Plus le morceau ressemble à un ”tube”, plus il risque de mal vieillir. Au contraire, si la musique est recherchée, tu as le temps de te créer une histoire avec elle, explique Louis. ”Quand tu as un label, c’est toujours stressant de te dire que tu pourrais te lasser des disques sur lesquels tu as tant bossé, nous confie Cyrus. À défaut de conquérir tout le monde en sortant de la musique ”facile”, je préfère ne pas risquer de me dire dans deux ans qu’on a sorti un truc de merde, même si ça sonne un peu égoïste."

Restive Plaggona - Chiapas 94 [on CPLM005, clip par Anton Bialas] :

Après avoir sorti le premier disque de Louis sous son alias Eszaid, ainsi qu'un premier 45 tours du producteur russe Buttechno, le label prévoit de sortir un disque de Norin, l’alias d’Hannes Norrvide, chanteur du groupe danois Lust For Youth. Là encore, on a du mal à situer l’artiste sur la trame temporelle. Venu d’une pop new wave aux sonorités assez 80s, l’artiste transite sans encombre de ce premier univers kitsch à l’expérimentale, au noise. Louis nous situe d'une anecdote : "J’assistais au concert d’un autre groupe du même genre, mais moins connu : First Hate. En observant le public je me suis rendu compte que la plupart des gens présents devaient se revendiquer de l’underground, alors que si on remettait cette musique dans le contexte des années 1980, les mecs de l’underground lui aurait craché dessus ! Mais c’est l’une des beautés de notre époque, on est une génération qui a digéré tellement d’influences différentes qu’on est capable de faire des ponts entre les sonorités cheesy, le noise et l’ambiante expérimentale."

Lust For Youth - Chasing the Light :

Norin - Båkom Planteringen [Posh Isolation 2016] :

Quant à leur second gros projet en cours, il est question d’une toute autre génération. Les deux amis souhaiteraient rééditer une cassette du grand-père de Cyrus, soit Morteza Hannaneh, compositeur classique iranien, directeur de l’orchestre symphonique de Téhéran dans les années 1950 et fondateur de l'orchestre Fârâbî de la radio de Téhéran. Nouveau pied de nez au temps, comme nous le décrit bien Louis : "C’est de la musique orchestrale assez contemporaine, par dessus laquelle sont récités des poèmes de Hafez, un poète iranien du XIVe siècle. Ça sonne à la fois très académique et moderne, avant-gardiste, oriental et occidental."

Eszaid - Enter sources : 

L’insolence esthétique de Louis et Cyrus se retrouve assez bien dans leurs opinions, qui semblent être restées imperméables aux grandes tendances de l’époque. Même lorsqu’ils parlent du temps présent, de ce qui se fait en terme de musique en France aujourd’hui, les deux amis démontrent un recul plutôt étonnant.

Les valeurs d’ouverture, de diversité et de partage si souvent attachées aux scènes électroniques, sont les premières à y passer. "Dans le milieu des musiques électroniques, explique Louis, il y a cette croyance étrange qui dit que tout le monde appartient au même milieu. Alors que quand tu tiens un label, tu te rends vite compte que ce n’est pas vrai. Tu as affaire à des artistes avec qui tu ne seras jamais copain, tout simplement parce que comme dans toute scène culturelle ou contre culturelle, il n’y a pas de place pour tout le monde, les gens se marchent dessus, les artistes ont des égo surdimensionnés… " Et Cyrus de renchérir : "Il y a ces mots clefs sur les scènes électroniques : amour, partage… Mais c’est super hypocrite."

D’où leur critique assez virulente du terme de "scène" que l’on entend partout aujourd’hui à propos des musiques électroniques en France. D’après Cyrus : "Il est vrai qu’à la différence des vieilles scènes telles qu’on peut les penser rétrospectivement, la musique électronique est très peu hiérarchisée et catégorisée. Avec des mots aussi vides de sens qu’ "électronique", ou ”expérimentale”, tout fini par se confondre. Alors qu’entre un collectif de house et ce qu’on fait avec Louis, il y a un monde : on ne fait pas la même musique, on n’écoute pas la même musique, on ne parle pas aux mêmes personnes… Se dire que tu appartiens à une scène comme la "scène parisienne", c’est un non-sens absolu." Louis conclut : "C’est toujours les journalistes qui disent qu’il y a une scène, et c’est toujours les acteurs de cette prétendue scène qui te disent qu’il n’y en a pas. Si tu t'informes un peu sur le punk londonien des années 1970 c’est ce que tu en retiens. Ou alors, il faut parler de scène comme d’un enchevêtrement de rivalités et non pas comme d’une unité. "

Collasping Market
CLPM005 : Artwork

Ce n’est d’ailleurs pas en France que se trouve le gros du public de Collapsing Market. Bien que soutenus par Low Jack, Zaltan ou Latency, c’est surtout les Anglais et les Japonais qui se montrent sensibles aux sorties du label. Avec le même recul, Louis nous éclaire : "Je pense que la France n’a pas l’ouverture nécessaire pour apprécier la musique que l’on fait. Ici tout marche par tribus et par modes, les gens se jettent en masse sur des artistes ou des genres déjà adoubés ailleurs. Il n’y pas cette appétence pour la nouveauté telle qu’on la trouve en Angleterre." Et Cyrus d’ajouter : "Il faut savoir que l’industrie du disque a par nature une aversion du risque. Mais le retard de la France impacte aussi le milieu de l’événementiel. Les scènes scandinaves par exemple, prennent une place considérable sur la scène internationale. Mais la France les invitera dans deux, trois ans seulement."

Quant à l’amour que leur vouent les Japonais, difficile de l’expliquer. "Les Japonais sont un peu obsessionnels, ça nous fait déjà un point commun, s’amuse Louis. Ils sont connus pour leur sens du détail et leur fétichisme poussé à l’extrême, et on se retrouve un peu là-dedans. En guise de clin d’œil, on a d’ailleurs décidé de décorer nos sorties avec des obi, soit des bandeaux de papier que l’on retrouve normalement sur les éditions japonaises. "

Eszaid - Ambr Flashing Light :

De par son univers musical, le label Collapsing Market semble appartenir à une temporalité qui lui est propre, et ses sorties reflètent bien la richesse de cet enchevêtrement de périodes et d’influences. Quant à ses deux directeurs, on se demande encore si on a affaire à deux Alfred de Musset, nés trop tard dans un monde trop vieux, ou à deux génies nous observant amusés depuis leur deux temps d’avance. Pour vous faire votre propre avis, vous pourrez les rencontrer dès samedi à Londres et bientôt sur le woodfloor de Concrète.