Photo en Une : Addis Abeba


L’Ethiopiyawi Electronic est un genre difficile à définir, même pour Edeguena Mulu, l’un des premiers artistes à avoir nommé ses productions ainsi, sous son alias Ethiopian Records. Mais est-ce seulement un genre, un mouvement ? Bien que la musique produite par Endeguena Mulu et les autres artistes de l’Ethiopiyawi Electronic ait une ligne esthétique, des sonorités, une construction que l’on ne retrouve nulle part ailleurs, l’artiste est très réticent à parler de genre ou de mouvement. 

Ethiopiyawi

Ethiopian Records, Photographer Aron Simeneh (C).

Derrière les réticences du producteur se trouve une justification assez philosophique : “Je ne suis pas un grand fan du fait de classer les choses dans des cases, des genres, bien que je pense que les gens utilisent ces labels pour ne pas se sentir perdu parmi les divers styles musicaux. Mais ces genres sont très limités pour ceux qui écoutent comme ceux qui produisent, ils sont souvent faux, biaisés, imprécis et trompeurs. J’ai nommé ma musique Ethiopiyawi Electronic seulement parce que je devais la nommer, mais si ça ne tenait qu’à moi, chaque morceau serait à lui-même son propre genre musical. L’Ethiopiyawi Electronic ne représente pas un genre, l’appellation réfère seulement aux techniques que j’utilise dans ma création musicale et en cela, réfère plus au processus de création qu’à son résultat."

Derrière ce nom se cache en fait la double influence à l’origine de ce nouvel univers musical. “Le nom vient d’une part des éléments électroniques que j’utilise dans ma musique. Et quand je parle “d’éléments électroniques" je ne réfère pas à un certain style musical ou à certains instruments, je pense à l’aspect technique de la musique électronique, à ses caractéristiques plus démocratiques et ouvertes. Je pense que les outils de la musique électronique ont cette grande capacité de rendre la production et l’enregistrement musical ouvert à toutes les “classes” ou “strates” de la société, quelque soit cette dernière. Quant à l’aspect “Ethiopiyawi”, il s’agit très simplement de là où mes racines se trouvent et de ce qui m’inspire en tant qu’être humain. Je vis et travaille à Addis Abeba et je suis et j'ai été toute ma vie entouré de cette culture si belle et diverse, des rythmes et des notes de ce pays que l’on appelle Ethiopie."

Ethiopia Azmari Music and Dance :

L’Ethiopiyawi Electronic se trouve donc au confluent de la production électronique et de la musique traditionnelle éthiopienne. Dans les morceaux d’Ethiopian Records se trouve ainsi des samples de lyre ou de luth éthiopiens, appelés masinqo et kirar, ces derniers étant transformés, mixés avec les chants des azmaris – les chanteurs de folk éthiopien. “La plupart des samples que j’utilise sont des enregistrements de sons produits par mes amis ou moi-même, certains proviennent de séances de musiciens en studio d’enregistrement, d’autres sont issus de morceaux que je transforme. J’ai aussi recours à l’enregistrement in situ de fêtes ayant lieu dans mon quartier, voire de sons ambiants entendus dans ma vie de tous les jours."

Pour la partie électronique, Endeguena Mulu raconte ne pas s’être tant inspiré d’artistes que des outils, qui ont été à l’origine de son coup de foudre pour cette technique de production musicale. “J’ai été confronté à la musique électronique pour la première fois alors que je commençais à utiliser le logiciel Tuareg. Je ne me souviens pas d’un artiste m’ayant marqué en particulier, je pense que ma première rencontre auditive a eu lieu avec des musiques de jeux vidéo. Mais ce qui m’a le plus fasciné est le fait de pouvoir produire de la musique à partir d’un ordinateur, et à quel point cet acte était libérateur."

Cette fascination de l’artiste pour les techniques de production actuelles est ancrée dans son expérience personnelle de la technologie. “Le beauté de ce siècle vient du fait que l’on peut créer beaucoup avec très peu d’outils. Bien que ça ne suffise pas à sortir les difficultés financières et infrastructurelles de l’équation, la création musicale est tout de même bien plus accessible qu’il y a dix ans. Je me souviens des cours auxquels j’assistais lorsque j’allais à mon école de cinéma. L’un de mes professeurs n’arrêtait pas de répéter : “Utilises les outils que tu possèdes comme ils doivent être utilisés, il ne s’agit pas de posséder la plus grosse caméra, la plus grosse équipe ou le plus gros budget, il ne s’agit que de ce que tu fais de ce que tu possèdes.” Pour moi, c’est ça, la vraie créativité." 

Ethiopiyawi

Il est important de souligner que l’Ethiopiyawi Electronic n’est pas la confrontation du vieux et du moderne, mais bien une étape nouvelle dans la vie de la culture musicale éthiopienne. Le mot tradition peut être en cela trompeur et il s’agit de bien comprendre ce qu’il signifie ici : “La musique traditionnelle n’est pas un élément du passé. Elle est très vivante ici (en Éthiopie ndlr) et beaucoup d’artistes contemporains continuent d’en jouer. Certains se produisent de la même façon que lors des siècles précédents, afin de conserver l’authenticité de cette musique. Mais d’autres tentent d’innover. Quoiqu’il en soit, ces deux types d’artistes font, chacun à leur manière, évoluer cette culture et cette tradition. Finalement, toute musique est traditionnelle, qu’il s’agisse de nouvelles ou d’anciennes traditions."

Mikael Seifu - The Lost Drum Beat (Boiler Room Debuts) : 

Si le public européen commence à embrasser ce nouvel univers musical, le public éthiopien est plus difficilement accessible : “La musique que je produis est profondément nouvelle ici, et le public qui assiste à mes performances n’arrivent pas à savoir si je suis un DJ ou un producteur. Le concept de musique électronique n’est pas toujours bien compris, et ce dans beaucoup de régions du monde. Il est si ouvert à l’innovation, l’expérimentation et le changement que beaucoup de personnes sont confuses lorsqu’elles s’y confrontent. C’est d’après moi pour cela que l’intérêt du public ici n’est pas aussi important qu’il le devrait." 

Le label 1432r basé à Washington a été le premier à s’intéresser à la musique d’Ethiopian Records et de Mikael Seifu. Dawit, l’un de ses fondeurs, a lui aussi grandi à Addis Abeba. Endeguena Mulu rêverait cependant de travailler avec un label basé en Ethiopie : “J’aimerais avoir un public ici à Addis, mais cela nécessite d’utiliser un label local comme plateforme. Avec un peu de chances je pourrais rendre ça possible dans un futur proche, mais j’en suis loin pour l’instant."

Ce travail de diffusion est rendu d’autant plus compliqué qu’il n’est pas aisé d’organiser un événement à Addis Abeba. “La vie nocturne est assez limitée, mais il ne s’agit pas seulement de la nuit. Je pense que plus d’évènements en journée sont aussi nécessaires. Il y a tout de même beaucoup de concerts de musique acoustique, mais en terme de club et de festival la musique n’est pas très diversifiée, et en partie parce que la production musicale elle-même n’est pas aussi diversifiée qu’elle le devrait. Il y a beaucoup d’artistes talentueux en Éthiopie comme partout ailleurs, et en ajoutant à cela la diversité des cultures et des traditions que nous possédons, notre scène musicale devrait être beaucoup plus importante et active qu’elle ne l’est aujourd’hui."

Et l’artiste travaille activement au réveil de cette scène, par sa musique comme par les workshops qu’il organise régulièrement. “Les participants de mes workshops montrent un certain intérêt pour la musique que je fais, tout comme les musiciens avec qui je travaille. Mais je pense que très peu d’entre eux ont pleinement réalisé le potentiel de cette musique."

Pour Endeguena Mulu, le vrai blocage vient de la structure même de l’industrie musicale. “Partout dans le monde, le potentiel créatif est éclipsé par la commercialisation et le refus de prendre en compte autre chose que le profit de court terme. À l’échelle mondiale, l’art et son expansion sont monopolisés par la culture occidentale commerciale. Ce monopole est à l’origine d’une certaine monotonie artistique, et ce même à l’extérieur des frontières du monde occidental." 

Cet effet de monopole pénalise particulièrement les artistes non occidentaux. D’autant que le langage utilisé pour décrire leur travail est souvent teinté de colonialisme, les réduisant à quelque chose d’exotique, de curieux, et éclipsant le fait que leur art est aussi sérieux que celui des acteurs occidentaux.

Mikael Seifu - Brass :

Endeguena Mulu est notamment opposé à l'expression "world music" qu’il trouve particulièrement réductrice : “Il est important de briser ce cycle de fétichisme tribal et d’ethnocentrisme. C’est paternaliste et condescendant d’essayer de labéliser les artistes de cette manière. Le terme “world music” n’a pas sa place dans le monde, n’en a jamais eu. La première fois que j’ai entendu ce terme étant enfant, j’ai pensé qu’il avait été inventé à l’ère coloniale par des voyageurs blancs découvrant “la grande et mystérieuse Afrique”. J’ai ensuite découvert qu’il avait été inventé au vingtième siècle… Ce label se rapproche de la très ancienne pensée colonialiste romaine. La Rome ancienne est le centre du monde, et la musique qui vient d’ailleurs, des lieux “colonisés”, peut être rangée dans une catégorie unique. C’est quelque chose que l’on peut jouer en soirée pour impressionner ses invités important, une musique du “pays des esclaves”, de ces “ethnies tribales, mystérieuses et dangereuses”. Voilà ce que le terme “world music” transmet."

Finalement, l’Ethiopiyawi Electronic est une piqûre de rappel quant aux valeurs qui se trouvent derrière le terme "musique électronique". Elle nous pousse à repenser nos codes, nos pratiques de production et d’écoute. “Une seule chose devrait rester après les beaux discours et ceux vides de sens : ce qui importe est la musique. Écoutez la musique. Oubliez toutes vos idées préconçues quand vous écoutez un morceau. Oubliez les labels, même si vous avez trouvé cette musique rangée dans telle catégorie d’un magasin. Fermez les yeux et laissez vous absorber par le moment. Écoutez, écoutez vraiment et essayez de ressentir ce que la musique vous transmet. Et si vous êtes capables de cela alors peut être qu’enfin vous serez capables de vous libérez de la couleur que ces labels étroits donnent à la musique et pourrez vous connecter avec le morceau, comme vous le devriez."