Avec toutes ces affaires, les rumeurs, que souhaitez-vous répondre aux utilisateurs qui s'interrogent sur le futur de SoundCloud ?

Justement, avec SoundCloud Go, nous apportons une réponse concrète. Mais avant tout, il est nécessaire de replacer les choses dans leur contexte. Avant SoundCloud, Eric et moi faisions aussi de la musique. Nous observions ce qu'il se passait sur Internet, en étant persuadés que le réseau pouvait apporter beaucoup plus de liberté. Ce que l'on a voulu faire, à l'époque, c'est mettre au point le meilleur outil en ligne, mais pour les musiciens. Ensuite, les choses sont allées très vite. L'idée de départ, c'était de leur proposer un service pour partager leurs créations, mais en quelques années, SoundCloud a réuni la plus grosse communauté de musiciens au monde, avec un contenu qui n'existait nulle part ailleurs. Les mixes, les remixes, les démos, beaucoup de sons n'étaient commercialisés sur aucune autre plateforme. SoundCloud est devenu vraiment énorme.

Jusqu'à l'arrivée des majors et de leurs services juridiques...

Oui. Il a fallu prendre des décisions. Nous avons beaucoup réfléchi à l'avenir de SoundCloud, notamment durant ces 2 dernières années. Notre constat a été celui-ci: SoundCloud est l'un des plus importants services musicaux au monde. Notre base d'utilisateurs est incomparable - des petits artistes aux plus connus. Notre contenu est plus riche que sur n'importe quelle autre plateforme. Et nous avons toutes ces sons nouveaux (demos, etc), qui n'existent pas encore dans l'industrie. Alors, pour trouver une direction, nous avons passé beaucoup de temps avec les principaux acteurs de l'industrie musicale, notamment les majors, avec comme objectif le maintien d'un service toujours aussi efficace et pratique. Nous avons essayé de trouver des deals avec tout le monde. Aujourd'hui, nous couvrons quasiment toute l'industrie.

Qu'entendez-vous par là ?

Nous avons toutes les majors, tous les labels indépendants et toutes les permissions. C'est une bonne nouvelle pour les artistes, car l'un des plus gros problèmes qu'ils rencontraient, c'était la suppression de certains tracks, notamment les remixes. Désormais, nous pouvons monétiser ces derniers et rémunérer les auteurs. Notre système fonctionne avec tous les types de contenus, y compris les mixes DJ.

Cela signifie-t-il que tous les "problèmes" sont enfin résolus ?

Tout ne sera pas parfait à 100% immédiatement, mais on se dirige clairement vers cela. Nous avons fait en sorte que SoundCloud Go soit une réelle innovation pour les auditeurs. Par exemple, le nouvel algorithme permet de trouver tous les remixes d'un morceau, instantanément.

Dans vos rares interviews, vous ne parlez que du deal avec Warner, en refusant de parler de celui avec Sony qui avait échoué, semble-t-il...

C'est vrai. Mais nous avons finalement obtenu un deal avec Sony, mais aussi avec Universal. C'est ce qui nous permet de lancer cette nouvelle offre (déjà sortie aux États-Unis, en Angleterre et en Irlande, ndlr). Le SoundCloud que vous connaissez aujourd'hui, reste exactement le même, mais avec de la publicité. En tant que simple auditeur, ça ne change rien. Simplement, en vous enregistrant avec SoundCloud Go, les publicités disparaissent et vos contenus sont accessibles hors ligne : vos favoris, mais aussi tous les catalogues des majors. Je dois avouer que cette option est un vrai bonheur en avion (rires).

Vous semblez entretenir de bons rapport avec les majors, finalement...

Oui, nos rapports sont bons. Il faut dire que nous travaillons ensemble depuis un long moment maintenant. Les majors sont l'un des piliers de notre réflexion sur l'avenir de SoundCloud, autant que la monétisation. Aujourd'hui, elles sont très excitées par la taille du site, toute la créativité qui gravite autour. Et puis, avec la monétisation, elles ont saisi l'importante source de revenus que SoundCloud peut représenter.

Pour les labels indépendants, comment avez vous obtenu le deal ?

Il y a une structure qui s'appelle Merlin. Elle représente plus de 10 000 labels. C'est avec elle que nous avons signé. Mais il arrive souvent que nous traitions directement avec les artistes. L'objectif, c'est d'avoir chaque créateur dans le programme, afin de pouvoir monétiser ses oeuvres.

À propos de l'aspect financier de SoundCloud, de sa rentabilité. Êtes-vous confiant ?

Oui. Une grande partie de notre travail a porté sur ce volet. Si nous sortons cette nouvelle application, c'est justement pour répondre à cette question. Maintenant, nous avons de la publicité et un accès payant. Je pense que beaucoup d'utilisateurs vont aller vers SoundCloud Go, car l'application est vraiment géniale. Cela signifiera plus d'argent pour nous, mais aussi pour les musiciens. Donc, tout le monde va être gagnant. Maintenant, c'est vrai que nous avons été très patients pendant une dizaine d'années. Nous voulions voir comment évoluerait le marché. Aujourd'hui, nous sommes prêts. D'ailleurs, qu'est-ce que tu en penses de Go, c'est cool non ?

Oui, mais cette annonce n'arrive-t-elle pas un peu tard ? Car pendant ces deux années de tâtonnement, de nouvelles plateformes sont apparues...

C'est vrai, mais je pense que le marché du streaming est encore très jeune. Il ne représente que 10% du marché global. Et puis, nous sommes les seuls à proposer une offre différente. Nous avons plus de 150 millions de tracks sur SoundCloud Go. Il y a les versions originales, tous les remixes, etc. D'une certaine manière, je prête moins d'attention à ce que font les autres, car avec SoundCloud Go, nous avons développé le service musical ultime. Tu peux trouver les plus gros hits, mais aussi tout l'underground et les radios. En dehors de nous, un utilisateur est contraint d'aller sur plusieurs plateformes s'il souhaite obtenir un service similaire.

Trax est un magazine spécialisé en musique électronique. Or, pour beaucoup de DJ's et de producteurs, SoundCloud a toujours été une clé pour diffuser, se faire connaître, communiquer, etc. Avec la croissance de vos utilisateurs et le développement de votre offre, est-ce que vous pensez être encore en mesure de répondre aux besoins de l'underground ?

Je connais Trax et je comprends la réaction des fans de musique électronique. Mais SoundCloud n'a jamais été une plateforme dédiée particulièrement à cette musique. Simplement, le fait est que nous adorons celle-ci, Eric et moi ! Et c'est vrai que nous avons déménagé à Berlin. Je pense qu'il y a une vibe commune. Les artistes de cette scène ont largement contribué à notre essor, surtout au début, avec les mixes DJ et les auto-productions. Ils ont immédiatement saisi le potentiel créatif de SoundCloud. Mais le truc drôle, c'est que les mecs du hip-hop ont désormais une attitude similaire. Ils s'approprient SoundCloud de la même façon.

Vraiment ?

Oui ! Et cela signifie que nous avons un système ouvert. Peu importe la musique que vous faites, vous pouvez créer votre propre communauté, exactement comme au début de SoundCloud. Certes, l'audience a grossi, mais vous disposez de tous les outils pour développer la votre.

Il faut dire que l'ouverture a toujours été l'une des clés de votre succès.

Oui, et c'est le point sur lequel nous travaillons depuis toutes ces années. La beauté d'Internet, c'est l'accessibilité. Finir un remix incroyable, au milieu de la nuit, le publier et recevoir des feedbacks... Mais au fil du temps, nous avons commencé à nous dire : "Attends une minute, on peut prendre toute cette créativité d'un coté, toute l'industrie d'un autre, et proposer l'ensemble avec un seul et même service. Et ça serait l'expérience ultime puisque que tu aurais toute la musique disponible, des lives, aussi bien que des albums classiques."

Un peu comme MySpace, SoundCloud est un modèle du genre. On peut citer l'invention du fameux "track ID please?". Mais il y a aujourd'hui beaucoup de spams qui nuisent à la dimension communautaire de SoundCloud. Avez-vous pris des mesures à ce sujet ?

Cette énergie créative dont tu parles, je pense qu'elle existe toujours sur le site. Le ton est donné par la créativité, ça n'a rien à voir avec YouTube et compagnie. La vibe est bien meilleure sur SoundCloud. Mais tu as raison à propos des spams. Nous avons développé pas mal de technologies pour les filtrer. Les utilisateurs vont commencer à s'en rendre compte assez vite. C'est la même chose pour les profiles "fake", nous les supprimons systématiquement, maintenant.

Que pensez-vous des plateformes comme Spotify, Tidal ou Deezer ? Etes-vous confiant face à leur agressivité commerciale ?

Oui, je le suis totalement. Encore une fois, nous sommes encore aux débuts du streaming. À cela, il faut ajouter le fait que ces plateformes proposent des offres très similaires, les mêmes services. Alors que SoundCloud est unique et offre plus de créativité. Nous avons 150 millions de tracks, quand les autres n'en ont que 20 ou 30 millions. Donc, nous avons tout ce qu'ils ont, et  d'avantage encore. Il n'y a aucune raison d'être inquiet.

Combien d'utilisateurs compte SoundCloud aujourd'hui ?

Le chiffre est supérieur à 175 millions, ce qui est énorme. C'est l'une bases les plus importantes au monde. SoundCloud est une marque reconnue chez les musiciens et les créateurs. Car ceux-ci sont traités de manière égalitaire, qu'ils soient connus ou pas. L'histoire de Rory Fresco, un mec inconnu de 17 ans, en est un parfait exemple. Kanye West avait posté un inédit et notre algorithme a choisi un track de Rory pour enchainer la lecture automatique... Résultat, il a fait un million d'écoutes et a signé chez Epic (filiale d'Universal, ndlr). Ce genre de choses n'existe pas sur les autres plateformes.

J'imagine que vous comptez sur cette image de marque.

Bien entendu. Le truc cool, avec SoundCloud Go, c'est que non seulement, il crée une meilleure expérience utilisateur, mais en plus, il permet maintenant de générer des revenus sur les contenus, puis de les redistribuer, aussi bien aux petits qu'aux gros producteurs. Je pense que cela va améliorer beaucoup de choses. Car, si je suis un label et que je vois quelqu'un poster un remix, je préfèrerais certainement en tirer de l'argent, plutôt que de demander sa suppression.

Un peu comme le fonctionnement de YouTube (un de vos concurrents) sur la monétisation ?

Oui... Mais nous offrons plus de services aux créateurs, plus de choix. La procédure est claire et simple. Nous savons faire ça. De toute façon, sur YouTube, il n'y a pas réellement d'expérience musicale. Ils ont aussi lancé un service aux États-Unis, mais bon... Ça reste une compagnie vidéo, pour moi.

Le fait de proposer un SoundCloud pour les créateurs et SoundCloud Go pour les simples auditeurs, est-ce finalement un avantage ?

Oui, totalement. Vous avez d'un coté les créateurs et de l'autre une audience mondiale. Notre objectif, c'est vraiment d'être la jonction entre les deux, de connecter tous ces gens. Si je suis artiste, je veux avoir les meilleurs outils, pouvoir partager facilement ma musique, faire de l'argent avec. C'est ce que nous lui offrons. En tant qu'auditeur, je veux avoir un accès à tous les contenus, offline, et je veux être connecté avec les artistes. Nous le proposons également. SoundCloud se situe clairement au milieu. Et pour toi, qui est à la fois créateur et auditeur, tu as accès aux deux faces du programme, ce qui est top.

Face aux pressions, vous n'avez jamais pensé à vendre SoundCloud ?

On aurait pu, nous avons eu des propositions, mais on a vraiment commencé avec cette idée que le Net pouvait changer la musique, en permettant plus de créativité, de connectivité et d'accessibilité. Je pense que SoundCloud a contribué à une mutation importante. Plus de 12 millions de créateurs sont diffusés par mois sur le site, alors que les radio traditionnelles n'en jouent pas plus de 3 000 ou 4 000 par an.

Vous ne voulez pas lâcher l'affaire...

C'est encore plus que ça. Nous sommes persuadés qu'il est possible de faire encore mieux (rires).

Comment ? Vous pensez aux nouvelles technologies ?

Personnellement, je pense vraiment que le gros truc excitant à venir, c'est quelque chose de bien plus simple que la 3D ou la VR. C'est le fait de proposer plus de liberté et de créativité. C'est exactement ce qui est en train de se passer dans la musique en ce moment, et ça va durer encore plusieurs années. Plus de liberté dans la création artistique, les remixes, les collaborations, etc.

NDLR : Depuis, SoundCloud a annoncé un partenariat avec la plateforme canadienne Landr, pour offrir un service gratuit de mastering en ligne.