Pour comprendre l'histoire du dub, il faut capter ce qui se passait à Kingston, en Jamaïque, dans les 60's, où la culture du soundsystem était implantée depuis une bonne dizaine d'années. Pour écouter du son, on va aux soundsystems, qui posaient dans les rues leur camion, les enceintes et un étal faisant office de bar pour vendre de l'alcool. Rudimentaire, certes, mais on a rarement besoin de plus pour s'amuser.

Augustus Pablo & King Tubby - "King Tubby Meets Rockers Uptown" (1976) :

On est donc fin 1967 ou début 1968 (ce n'est pas tout à fait clair), en pleine période rocksteady (du ska ralenti, qui allait mener au reggae). Dans la capitale jamaïcaine, trois soundsystems se tirent la bourre en tête de peloton même s'ils évoluent dans différents quartiers. Le Home Town Hifi de King Tubby – un ingénieur électricien qui répare transistors, enceintes et frigos –, basé à Waterhouse, Lloyd the Matador à Waltham Park, et le Suprême Ruler of Sound de Ruddy Redwood, à Spanish Town, à l'ouest de Kingston et ancienne capitale de l'île. C'est ce dernier, propriétaire d'un magasin de disques et assez aisé, qui mène la danse, grâce à ses connexions avec Coxsone et surtout Duke Reid, patron du label Treasure Isle, hyper-populaire sur l'île à ce moment-là, grâce à ses hits rocksteady, justement.

Lee Scratch Perry - "Dub Revolution pt.1" :

Toutes les semaines, Redwood passe au studio prendre des tracks inédits. C'est win win : le selector a des exclus et ça permet à Duke Reid d'avoir des retours du public pour savoir quels disques commercialiser. Un jour, Redwood vient récupérer ses acétates (des disques très fragiles pressés à quelques exemplaires, qu'on appelle dubplates) chez Treasure Isle, en compagnie de Byron Smith, le graveur. Le producteur Bunny Lee, qui n'est pas encore le gourou du reggae des 70's, traîne dans le coin avec Osbourne Ruddock, alias King Tubby. Redwood est en train de bricoler des sons et Byron Smith s'apprête à graver "On The Beach", le nouveau titre des Paragons.

Bunny Lee raconte la suite pour Blood & Fire (le label de rééditions mené par l'Anglais Steve Barrow) : « Le riddim démarre et Smith oublie de lancer la piste des voix. Il s'apprête à le faire quand Ruddy Redwood, qui perçoit la nouveauté, l'arrête : “Non, attends, laisse tourner l'instru, on va virer les voix.” » Il grave deux versions du morceau. Le samedi, au soundsystem, il joue l'original, laisse les gens absorber les lyrics, faciles à retenir (« Let's go have some fun, on the beach, where there is a party »), et le mixe avec l'instrumental : les danseurs comprennent vite et se mettent à chanter le refrain et à guincher sur le dub. Folie sur le dancefloor. Le lendemain, Redwood court au studio pour mettre Duke Reid au courant. « Ce soir-là, ils l'ont rejoué une vingtaine de fois, ils ont tout cassé », témoigne Bunny Lee, qui va vite passer le mot à King Tubby. Celui-ci réédite l'expérience avec "Too Proud To Beg" d'une des stars du moment, Slim Smith.

Scientist vs. Prince Jammy - "Big Showdown at King Tubby's" :

Le dub était né, grâce à une erreur technique et surtout une belle inspiration. Deux ans plus tard, tous les 45 tours jamaïcains sortent avec une version instrumentale en face B. De son côté, King Tubby, accompagné du toaster U-Roy au micro, en train de définir les règles du hip-hop, intègre un module d'écho et de réverbe à son set-up et transforme l'expérimentation en genre, annihilant au passage toute concurrence en ville.