Après l’assassinat de la députée travailliste pro-européenne Jo Cox, la semaine dernière, la tension est montée de plusieurs crans autour du référendum sur le Brexit qui a lieu jeudi 23 juin outre-Manche. Au même moment, pour la première fois, les sondages tournaient en faveur du camp du Leave (en faveur de la sortie de l'UE).

Pas de quoi rassurer les bookers anglais, dont une partie du travail consiste à faire voyager des artistes, notamment en Europe. Pour Ross Patel, senior manager chez Grade Management, à Bristol, qui gère notamment les carrières de Seth Troxler, Eats Everything ou Jackmaster, “c’est ridicule qu’on en soit arrivé là, on a vraiment du mal à comprendre. On veut absolument rester dans l’UE, qui est un marché essentiel pour nous.” Selon lui, c’est “la peur qui a amené ce référendum, la peur de l’inconnu”.

Matthew Johnson, de l’agence The Pool London (Discodromo, Mr.Ties ou Todd Terje), vient d’installer dans son bureau les posters de Wolfgang Tillmans, qui milite pour le camp du Remain (ceux qui veulent rester dans l’UE). D’après ce qu’il entend dans la rue et dans les médias, “les gens sont confus. Le monde n’est pas très stable en ce moment avec les attentats de l’Etat islamique ou Donald Trump. Cette campagne pour le Brexit a été orchestrée par l’extrême droite, dont l’argument principal réside dans la peur de l’immigration.”

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Un argument qui ne tient pas selon Luke Williamson, d’Earth Agency, qui représente les intérêts de Kode9, Floating Points ou Zed Bias. Lui dénonce un débat impossible, notamment à cause de l’incertitude autour des conséquences d’une sortie de l’UE. “Quelle sera la relation entre l’UE et l’Angleterre dans trois ans ? Quelle liberté de circulation aura-t-on ? Quels accords commerciaux remplaceront ceux en place ? Je ne vois pas comment on peut débattre convenablement et encore moins prendre une décision informée si l’on ne sait pas de quoi on parle. Personne n’est capable de nous répondre dans les ministères concernés. Personne n’est capable de nous expliquer comment on doit se préparer dans l’éventualité d’une sortie de l’UE. Et tout ça joue en faveur des nationalistes, parce qu’ils peuvent dire ce qu’ils veulent !”

L’incertitude angoisse aussi Ross Patel, pour qui il faut se préparer à changer la façon de faire du business. “Il faudra peut-être se concentrer sur le marché britannique. Pourtant, s’il y a bien une chose que j’ai apprise dans ce métier, c’est la valeur des autres territoires pour notre business. Partager la diversité culturelle de notre pays, c’est l’essence de l’art.”

Pour ces agences de booking, le pire serait le rétablissement des visas et des permis de travail. Ce serait désastreux, explique Luke Williamson. Est-ce que tous les artistes que l’on booke en Europe devront demander un visa Schengen ? Est-ce que les artistes que l’on fait venir en Angleterre devront posséder un permis de travail ? Si c’est le cas, l’UE aura un gros problème, parce qu’il y a des tas de sous-cultures, dont la culture club, qui dépendent de la libre circulation sur le continent.”

Il cite en exemple, parmi les 400 artistes de l'agence, un producteur de techno installé à Amsterdam : “Son marché ne se limite pas aux Pays-Bas. Si on limite physiquement les déplacements, les effets négatifs sur l’industrie seront terribles, puisque elle ne sera plus capable de créer des revenus pour ses artistes.”

Pour Ross Patel, “ce serait incroyablement difficile de revenir aux visas et aux permis de travail, ça prend beaucoup de temps. Je n'aurais jamais imaginé qu'on puisse remettre en cause la liberté de circulation en Europe. Ca rendrait aussi les choses difficiles pour les promoteurs qui nous bookent nos artistes.”

“Si l’UE décide qu’un artiste en tournée promo est un touriste (c’est ce qui passe en ce moment avec les artistes américains), ça ira, estime Luke Williamson, qui insiste sur l'impact que pourrait avoir le Brexit sur le travail des DJ's, une profession particulièrement exposée. “Si je suis un DJ à Londres, je vais devoir aller en France une semaine, à Barcelone la suivante, en Italie. Ils bougent tout le temps. Ce n’est pas comme un groupe de rock qui embarque pour six mois de voyage. Les DJ’s partent et reviennent chez eux tous les week-ends. La liberté de circulation est encore plus importante pour eux que pour les autres artistes.”

“Je ne suis pas en panique, tout ne va pas s’arrêter du jour au lendemain, poursuit-il. Le vrai problème, c’est de ne pas savoir ce qui va se passer. Combien de temps ça prendra de négocier un voyage d’Europe en Angleterre par exemple ? Que se passera-t-il durant cette période ?” “Les DJ’s ne vont pas arrêter de jouer en club, les footballeurs étrangers ne vont pas quitter la Premier League, conclut Matthew Johnson. La vie va continuer, mais ça risque d'être plus compliqué.”