Tuerie d’Orlando : "Il y a dans les clubs et discothèques LGBT quelque chose que la plupart des hétéros ne comprendront jamais..."

Il y a dans les clubs et discothèques LGBT quelque chose que la plupart des hétéros ne comprendront jamais, une dimension qui leur échappe complètement, une philosophie qui leur file entre les doigts. Là où ils ne voient que plaisir et abandon (quand ce n’est pas de la perversion pour les plus rétrogrades), nous pensons lutte et affirmation, refuge et protection, liberté et futur.

La lâcheté insupportable des principaux médias français face à la tragédie du Pulse à Orlando, leur réticence à nommer ce qui devait être nommé, à savoir que ce n’était pas seulement un club comme il en existe des milliers dans le monde qui avait été visé, mais un club gay et à prédominance latino (et que des clubs gays, il n’y en a pas des milliers dans le monde, et des clubs gays et latino encore moins) a mis le doigt sur ce qu’on nomme l’invisibilisation, une culture du silence et du mépris que subissent les LGBT tout autour du monde.

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Une invisibilisation qui était aussi une manière d’occulter tout l’apport des LGBT à la musique, à la culture club et à la philosophie de la dance telle que nous la vivons aujourd’hui partout à travers le monde.

Leigh Bowerey, 1980s. 

Déjà en 2004, le journaliste anglais Tim Lawrence, dans le livre Love Saves The Day : A History of American Dance culture, 1970 – 1979, plongeait tête la première dans les lieux qui ont inventé le clubbing tel qu’il se pratique aujourd’hui. Des clubs principalement LGBT, comme par hasard. En effet, que serait la nuit aujourd’hui sans le Loft de David Mancuso qui, au début des années 70, a posé les règles du clubbing moderne (avec ses corbeilles de fruits à disposition et ses ballons à l’hélium qui tapissaient le plafond pour assurer une meilleure réverbération du son) et donné le coup d’envoi à toute la génération disco ? La house existerait-elle sans le Paradise Garage, et son mélange de danseurs effrénés blacks et blancs, où officiait aux platines Larry Levan, l’homme qui a rendu le DJ superstar ?

Orlando

Paradise Garage Club : New York, 1980s.

Où en serait la mode sans les performances hystériques de Leigh Bowery au Taboo de Londres dans les années 80 ? Que resterait-il du glamour de la nuit sans le Palace, où travestis et sociologues se mélangeaient allègrement, ou sans le Studio 54 de New York, où le spectacle était autant dans la tête des gens que dans la salle ? Le Berghain, où certains garçons se baladent dans le plus simple appareil sans déranger personne, existerait-il aujourd’hui sans le Sound Factory de New York, sa population de freaks en tous genres, ses excès jusque tard dans la matinée et les mix marathons du DJ résident, Junior Vasquez, capable d’interrompre ses sets par de longues minutes de sirènes de police hurlantes ou de percussions tribales ?

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Laurent Garnier serait-il toujours DJ si La Luna, club gay de la rue Keller au début des 90, ne lui avait pas ouvert ses portes en grand ? La French Touch aurait-t-elle conquis le monde sans les soirées Respect installées au Queen, la plus grosse boîte gay française ?

Sound Factory, 1993 : Junior Vasquez, DJ résident.

Pourquoi, même les hétéros les plus hétéros se souviennent-ils, les larmes aux yeux, des soirées qu’ils ont passées au Boy ? L’acid house aurait-elle vue le jour sans le DJ Ron Hardy résident du Music Box de Chicago, où la légende raconte qu’on mettait du LSD dans la fontaine à eau ? La notion même d’after existerait-elle sans le Trade de Londres et les sets hallucinants de Tony de Vit ? Pourquoi personne n’évoque jamais l’Acid, cet immense club gay en bordure de Beyrouth, qui dans les années 2000, et pendant dix ans, a fait danser côte à côte la bourgeoisie libanaise et les bergers syriens descendus en sandales de leurs montagnes, la jet-set d’Arabie Saoudite en total Dolce & Gabbana et les drag-queens locales ? Qui se souvient que c’est le Clit, club lesbien de New York des années 90, qui a lancé la question du genre ? Personne n’a remarqué que la culture bro – garçons musclés et épilés enlacés – chère à l’EDM a tout piqué aux gigantesques White Parties gays des années 2000 ? Le clubbing parisien d’aujourd’hui serait-il aussi vivace sans le Pulp qui a ouvert les barrières et libéré les genres ? Pourquoi la plus belle scène filmé(e) de club de l’histoire du cinéma se trouve-t-elle dans la série LGBT Looking ?

Looking, série américaine dépeignant la vie de trois amis gays à San Francisco

Les clubs LGBT ont de tout temps été des espaces à part, des bulles de liberté, des sanctuaires, où les homos filles comme garçons pouvaient enfin se sentir en liberté et protégés, où personne n’était là pour juger ou condamner, où la liberté enfin acquise donnait lieu à toutes les extravagances, toutes les audaces et toutes les inventions. Des espaces politiques aussi, des refuges ouverts aux autres minorités, des lieux où la couleur de la peau pas plus que la position sociale n’avaient d’importance, où les genres pouvaient enfin s’exprimer, où le féminin et le masculin retiraient leurs masques. Des recoins secrets où le sexe se libérait et s’inventait et où même les femmes hétéros se sentaient enfin libres d’être elles-mêmes, protégées du machisme de la société.

Party Monster, 2003 – ascension et chute de Michael Alig.

Toute cette culture LGBT du clubbing, que certains préfèrent toujours ignorer, a pourtant laissé des traces. La littérature y a plongé son encre, de Tricks de Renaud Camus et ses virées au Sept de la rue Sainte-Anne, où traînaient Yves Saint Laurent et Karl Lagerfeld, à Fags de Larry Kramer qui narre l’effervescence gay du New York des années 70, entre les clubs-saunas et les pinèdes de Fire Island en passant par Le Danseur de Manhattan d’Andrew Holleran, Je sors ce soir de Guillaume Dustan ou Superstars d’Ann Scott. Le cinéma aussi n’est pas en reste, et s’est largement servi, de Cruising de William Friedkin, plongée glaciale dans le San Francisco cuir et cul des années 70, à Party Monsters, sur les traces du prince des clubs kids Michael Alig, en passant par Last Days of Disco, Maestro, une virée au Paradise Garage, ou Paris Is Burning témoignage intense sur les grandes années du voguing.

Paris is Burning, 1990 : documentaire sur l'invention du voguing par les drag queens du New York des 90s. 

Cruising, 1980 : film policier où Al Pacino devient détective infiltré dans le San Francisco cuir et cul des années 70. 

Selon le célèbre slogan "Danser = vivre" de l’association de lutte contre le sida Act-Up, les LGBT ont posé les bases de la culture club telle que nous la vivons aujourd’hui, une philosophie basée sur la tolérance, la liberté et l’hédonisme et qui pose pierre par pierre les fondations d’un futur plus libre et juste. Le tueur d’Orlando n’a pas choisi, parmi les centaines de clubs qui existent dans la ville, le Pulse par hasard. Il a précisément ciblé celui qui portait au plus profond de son ADN, et des clubs qui l’ont précédé, les mots histoire, émancipation et liberté. Et ça, il ne va surtout pas falloir l’oublier !