Synthés, contrôleurs, logiciels, ou mini-instruments intuitifs... En quelques années, la production musicale – qui se destinait d'abord à des artistes-techniciens passionnés – est devenue une pratique de plus en plus accessible. L'expression musicale est désormais à la portée de tous. Parfois pour le pire, mais aussi pour le meilleur. 

L'association Brutpop a fait de ces instruments de musique accessibles une arme infaillible dans son combat pour l'intégration des personnes en situation de handicap, leur bien-être et la mise en pratique de leur potentiel artistique. Dans un documentaire long-format, France 4 et Vice Productions nous présentent le travail de David Lemoine (voix et clavier du groupe cheveu), et d'Antoine Capet (éducateur), à la découverte de ces talents cachés pour la musique brute, spontanée et noisy.

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Il y a dix-sept ans, Antoine rencontrait David. "En dehors de la caricature du duo musicien/éducateur, je me rendais souvent aux concerts de cheveu", explique Antoine. "Pendant longtemps je bricolais même des sons dans ma cave et organisais des concerts – toujours dans une démarche d'expression." L'éducateur pensera très vite à organiser des ateliers autour des instruments, synthétiseurs et boîtes à rythmes, qui traînaient chez lui. David avait lui aussi réalisé quelques ateliers musicaux "avec des taulards ou des personnes en situation précaire" avant de rencontrer Antoine.

Les forces s'unissent il y a six ans, avec pour projet cette fois de combiner ces initiatives en direction d'un public handicapé. Brutpop se décline aujourd'hui en trois activités principales : la création d'instruments intuitifs et adaptés aux handicaps, la tenue d'ateliers musicaux et l'organisation d'événements publics dans le but de faire évoluer le regard porté sur l'autisme, les maladies psychiatriques ou le handicap. "L'autisme et les maladies psychiatriques, c'est ce qu'il y a de moins glamour ; ce sont souvent les oubliés des initiatives similaires, poursuit Antoine. C'est peut-être pour ça que c'est ce qui nous intéresse le plus."

Et l'objectif est atteint. Avec l'aide de différents centres, institutions et fablabs, le duo a conçu des instruments révolutionnaires et "accessibles à tous", à bas coût. Le premier est une guitare simplifiée ; le second, la Brutbox, est une sorte de "super-contrôleur à base de capteurs, branché par MIDI à l'ordinateur". Adaptés aux problèmes du handicap, ils permettent à David et Antoine de "travailler sur le geste musical, plutôt que de simplement déplacer des faders ou agiter des maracas".

Ils ont également mis au point un synthétiseur connecté au système neuronal, et un hack du Monotron de Korg. Et ils n'ont pas fini d'en développer d'autres.

"Notre fantasme, c'est de faire quelque chose d'honnête, affirme Antoine. On veut sortir du côté singe savant des initiatives encadrées qui essaient d'imiter notre réalité de manière handicapée. Ce qui est intéressant chez les personnes handicapées, c'est justement leur singularité." Au fil de ces ateliers, David se souvient avoir reçu une "piqûre de rappel sur la justesse de la musique et son intention", sur l'importance de créer quelque chose "qui résonne et ait du sens".

De leurs rencontres, Antoine et David ont tiré 11 disques qui donnent des informations précises sur le déroulé de leurs ateliers, et sur ce qu'il s'y passe. À l'occasion d'un happening au Point Ephémère, le rap des Choolers, la musique expérimentale des Harry's, ou celle du groupe Wild Classical Music Ensemble, des groupes formés de personnes handicapées autonomes. Toutes ces productions ont une chose en commun : l'électronique, induite par les instruments de Brutpop.

Selon Antoine, "l'électro ouvre le champ des possibles. Il leur suffit d'effleurer des capteurs, de toucher des boutons, d'enregistrer des samples pour créer des textures et des rythmes complexes". Par ailleurs, "le schéma de répétition" qui caractérise l'autisme trouve un écho inattendu dans la techno et les musiques expérimentales.

On ressent aussi une énergie chaotique, qu'Antoine explique ainsi : "Les handicapés en ont un peu sous la pédale. La liberté que leur apportent nos instruments leur permet d'exprimer cette rage, cette colère." Ce qui pourrait parfois s'apparenter à une forme de violence, David le voit comme de "l'intensité" : "On bosse avec des gens qui ne maîtrisent pas le langage, quand on les laisse faire du son, il se passe des choses intéressantes : tout ce qu'ils n'ont pas pu raconter va sortir à ce moment-là." À l'écoute, de nombreux titres surprennent par leur profonde portée introspective.

Et si Brutpop a naturellement vocation à aider les handicapés, Antoine précise qu'il est surtout question de bouleverser nos perceptions du handicap, de mettre un terme aux préjugés : "On veut faire comprendre qu'un individu en situation de handicap est une personne, pas seulement un malade." Le duo ouvrira bientôt un centre à Bagnolet, en collaboration avec le fablab Lutherie Urbaine, et organisera la deuxième édition de What Is It, le festival itinérant dédié à leur travail, à Bruxelles au printemps prochain. Ils se préparent également à rencontrer de futurs travailleurs sociaux, à l'école, pour "réenchanter ces métiers en y introduisant de l'artistique".

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L'initiative de Brutpop n'est pas isolée et d'autres projets visent ainsi dépasser les handicaps et développer la création. Atteinte d'une maladie oculaire rare depuis huit ans, Laura Hurt ne quitte jamais son chien-guide : elle voit "très mal" et selon elle, cela ne va pas en s'améliorant. Un coup dur qui ne l'a pas empêchée de poursuivre sa carrière d'artiste pluridisciplinaire (danse, théâtre, arts visuels...).

Cela a même fait naître chez elle une nouvelle passion, celle des musiques électroniques. "J'ai traversé un long parcours avant de comprendre et d'accepter ce que j'avais. Ce n'était pas très agréable mais j'avais du temps, alors je me suis lancée dans la musique. Je voulais dire quelque chose", se souvient-elle.

En quelques années, la jeune femme donne naissance à six albums-concepts, aux influences expérimentales, rock et punk. Ses paroles et mélodies aux textures noisy invitent à à la réflexion. 

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Il y a quelques mois, Laura Hurt a rencontré Rona Geffen, une artiste israélienne paralysée à 80% de la hanche, qui s'illustre dans la techno frénétique et bruyante. Ensemble, elles se mettent en tête de créer une compilation de titres produits par des artistes handicapés. L'objectif : montrer au monde que ces artistes sont capables de produire un art différent.

"Il y a une fêlure chez la personne handicapée qui fait que sa musique est différente, voire plus violente, contrairement à ce qu'on pourrait penser dans une société qui nous voit comme de gentilles personnes en fauteuil qui ne disent pas grand-chose, précise-t-elle. La violence du handicap et de la vie d'handicapé reste ancrée et ressort dans la création." 

Pour Laura Hurt aussi, la musique électronique apparaît comme l'approche de prédilection : "L'électro permet une libération du corps par l'esprit. Cette liberté, cette accessibilité facilitent l'expression des personnes en situation de handicap."