Théo Muller en deux mots ça donne quoi ?

J'ai 25 ans et j'ai commencé les soirées Midi Deux il y a cinq, six ans. On est parti d'un blog, qui a nous a permis de lancer des soirées, qui ont ensuite débouché sur des afters, un label et des sourires.

Il y a une anecdote derrière ce blog n'est-ce pas ?

Oui, on a fait genre que l'on tenait un journal pour interviewer des artistes plus ou moins connus, ce qui était complètement faux. On s'est lancé avec ça !

A lire également
La fabrique de disques de... Midi Deux

Parle-moi des soirées Midi-Deux…

Avec mon pote Florian, on ne se retrouvait pas dans les programmations qu'il y avait à Rennes. Quand on allait à Londres ou à Berlin, on voyait bien que la teuf ne se passait pas du tout comme ça. C'était pendant la période très minimale/tech house. On est sûrement arrivé au bon moment, en proposant des afters avec une ambiance de ouf. Les gens étaient trop contents. On organisait ça dans des squats, dans des parcs, dans des galeries.

Midi-Deux

On ne s'est vraiment pas pris au sérieux, en passant presque pour des branleurs, parce que c'était surtout histoire de faire la fête entre potes. Mais nos potes sont aussi nos bénévoles, et c'est aussi pour eux qu'on le fait. En fait on a réussi à créer une petite famille. En règle générale, notre délire n'est pas d'attraper le plus gros poisson, on a vraiment besoin d'aller écouter en live avant de booker, 80% des artistes que l'on a ramenés à Rennes, on les avait déjà vus avant.

Comment t'es-tu retrouvé à la tête de la Chaufferie ?

Après avoir rencontré Julien, qui bosse chez Sonotown [l'association à l'origine, entre autres, des soirées 75021, ndlr]. J'ai commencé à bosser en stage pour Warp/Infiné puis pour la Machine du Moulin Rouge et enfin vite fait aux Siestes Électroniques à Toulouse. J'ai enchaîné en tant que programmateur du Monseigneur, un club qui s'est écroulé à cause d'un patron véreux qui n'a payé ni DJ's ni staff.

C'était très dur avant de pouvoir revenir à la Machine, j'étais à deux doigts de rentrer sur Rennes. Mais heureusement, depuis mes débuts en septembre à la tête de la Chaufferie, tout se passe bien. Depuis janvier, j'ai même le contrôle total de la direction artistique de cette deuxième salle, et je programme autour de quatre dates par mois.

Quelle expérience tu as envie d'offrir à ton public avec tes soirées Dada Temple ?

La même que celle que tu peux trouver dans certains clubs berlinois par exemple, comme au regretté stattbatt ou à l'://about blank, où il fait noir avec de la musique forte. Quel que soit la musique, que ce soit techno, house, deep ou disco, je veux que ce soit la meilleure – celle qui me paraît la plus pertinente en tout cas.

Je veux une programmation underground pointue, identifiée, à laquelle des gens sont attachés. Je veux être sûr que pour 8 ou 12 euros, les gens se sentent bien et en aient pour leur argent, qu'ils ne se sentent pas trahis dans le genre : "paie, paie, paie". Enfin, on a refait la peinture et très bientôt des paniers de basket seront installés.

Des paniers de basket ?

Oui ! (Rires) Deux paniers de basket avec des ballons attachés à des fils, où les gens vont pouvoir tripper. Il y aura aussi une marelle, et un coin chill/projection pour être peinard.

Qu'est-ce que tu as envie de dire aux gens qui ne connaissent pas encore la Chaufferie ?

La Chaufferie, c'est vraiment un lieu où on se sent bien. C'est un basement, avec de la promiscuité puisque la capacité est de 300-400 personnes. Le son n'est vraiment pas dégueu par rapport à certains clubs de Paris. Le staff est bien. J'espère que les gens vont petit à petit se rendre compte que c'est cool. Quand je vois les Londoniens, les Allemands, les Hollandais et leur attachement à un lieu ou à une programmation, j'aimerais que ce soit le cas ici.

Et tu n'as pas peur avec l'été qui arrive ?

C'est sûr que l'été ça ne sera pas évident. Je prendrai moins de risques sur les programmations à ce moment-là.

Quelle marge de manœuvre te laisse la Machine ?

J'ai une liberté totale sur la programmation mais avec un petit budget qui comprend la sponsorisation d'un post Facebook, le cachet de l'artiste, en passant par les frais classiques (hôtel, repas…). Tout le monde est déclaré, donc lorsqu'on paye un artiste, en réalité on débourse le double.

On a souvent des réflexions comme "la Machine à fric", mais les gens ne se rendent pas du tout compte que la Machine n'est pas une salle rentable et ce, depuis sa création. Sur un flop, tu perds beaucoup d'argent, qu'il est difficile de rattraper par la suite avec des frais fixes très élevés. A la Chaufferie, si j'arrive à ramener 250-300 personnes par soirée, je serai à l'équilibre, et je ne me ferai pas taper sur les doigts en réunion le mardi matin ! (Rires)

La Chaufferie
La Chaufferie habillée de ses nouvelles couleurs.

Pour toi la fête c'est à prendre au sérieux, ou c'est la déconne ?

Les deux, le sérieux pour la préparation, la déconne quand tu es dans le public. Au niveau de la musique, il faut que ce soit un panel de tout, et festif quel que soit le style. Quand c'est trop techno, il faut savoir rebondir sur de la house ou du disco. Bref, je veux quelque chose de pointu où l'on danse avant tout, et que la Chaufferie devienne un repère de passionnés de son(s) qui savent se comporter.

Comment tu fais ta sélection d'artistes ? Ce sont essentiellement des potes ?

J'essaye d'avoir un headliner qui me plaise et qui soit sincère, capable de jouer entre 2 et 3h, et à côté un artiste local. J'essaye d'associer un jeune à un plus vieux par exemple. La dernière fois par exemple, XDB et MMPP sont restés à la fin, à se faire écouter un skeud chacun à leur tour, c'était vraiment cool.

En tant que DA, c'est toi qui a le pouvoir de faire jouer tel ou tel artiste. Est-ce que la question de la sous-représentation des femmes dans le milieu électro se pose pour toi, au moment de choisir ?

Oui, tout à fait. En ce moment, il y a pas mal de femmes qui cartonnent, et il faut les mettre en avant. Je suis fan de l'Allemande Dr. Rubinstein qui est venue y'a deux semaines ou de Jane Fitz. Il y a aussi Léona, une amie, qui m'a fait jouer à Cracovie en Pologne et qu'il faut absolument que je ramène ici. Ou encore AZF… Je pense vraiment qu'il faut pousser cette mouvance-là, parce que même s'il y a plus de femmes visibles, elles galèrent toujours autant. Et je trouve qu'il existe réellement une finesse féminine dans les mix, et que ça s'entend.

Donc tu penses que la musique est sexuée ?

Oui, je trouve qu'il y a une certaine finesse dans les transitions. Quand tu écoutes Dr. Rubinstein ou Resom… Même si c'est de la techno, il y a un vrai respect des temps et des silences. Les mecs veulent souvent tabasser direct, alors que les femmes vont plus souvent faire des transitions moins frontales, plus surprenantes. Les filles aiment les nappes, comme la Rennaise Knappy Kaisernappy. Les femmes ont vraiment leur carte à jouer pour apporter une certaine fraîcheur à la techno. Mais il y a encore tellement peu de femmes en headliner…

Qu'est-ce que tu ferais pour changer ça ?

Je pense que ça passe surtout par faire jouer des femmes qui débutent, et leur faire confiance. Pas forcément faire des line-up 100% féminins, mais vraiment les incorporer au mieux possible dans la programmation. Par exemple - et c'est intéressant - Objekt est venu jouer il y a 3 semaines et a demandé à ce qu'une femme soit sur le line-up, et ça c'est bien.

Et à côté, tu produis ?

Pour l'instant, je n'ai sorti que Walhouz sur une compile de Rutilance, et un remix gratuit pour un pote. J'ai commencé il y a quelques années sur Ableton, mais depuis septembre je vais en studio une fois par semaine pour avoir accès à d'autres machines. Je viens de finir un EP que je sortirai sur Midi-Deux à la rentrée. J'en ai un autre qui sortira sur Steaward, un sous-label de Rutilance qui permet à DJ Steaw – également mon coloc – de sortir des tracks sous son alias techno.

Et à côté je bosse sur un autre projet plus downtempo/trip-hop, mais c'est encore en développement. L'idée c'est de pouvoir un jour vivre de ma musique, parce que je ne vois pas toute ma vie dans la nuit parisienne. Je me vois plutôt faire quelques dates tranquille, sortir mes skeuds, rentrer en Bretagne, avoir mon jardin et mon studio ! (Rires)

La vie parisienne te fatigue ?

Je ne suis pas Parisien. Plus ça va, plus j'en ai marre de payer aussi cher les DJ's. Quand tu vois les prix que les mecs payent à Berlin… Ici on va te demander 1000€ alors que la personne a sorti un skeud. En ce moment, ça va trop vite, trop fort sur les cachets. Ou alors tu vas mettre 5 mois à booker une super tête d'affiche, et au final, un autre club va mettre plus que toi… Mais bon, il y a aussi de belles fêtes, de belles orgas et de belles personnes. Tout n'est bien sûr pas tout noir.

Théo Muller

Tu fais encore des soirées à Rennes depuis que tu es à Paris ?

Oui ! Il y a quelques semaines on faisait le festival Rock'n Solex, à Rennes, où on a une scène chaque année. Là on va refaire le "Summer of Love" cet été...