Par Marjolaine Casteigt

Max – Mask Gravos sur les flyers – rentre tout juste d’un teknival qui a rassemblé presque 10 000 clampins dans l’Hérault. Il sent la bière et le diesel, ses pieds ne sont pas très propres. Il a le regard enfoncé dans un visage marqué par trois nuits sans sommeil, trois nuits de fête, et des années de camtar. La crête dessinée sur son crâne n’est pas tout à fait droite. Il raconte son chemin en tripotant son paquet de tabac à rouler. La première fois qu’il a entendu de la techno, il avait 12 ans, au début des années 90 : « J’écoutais cette musique avant même de sortir, mon cousin allait dans les teufs de la Barthelasse à Avignon et il me filait les cassettes qu’il achetait. » Il se souvient « des premières teufs des Anglais dans le Sud-Est, avec les Spiral Tribe, les Dragon Ball, UFO et Sound Conspiracy », « surtout de la tribe et du hardcore, et cette musique m’a fait voyager ».

Capté par les Spiral

« Je fais partie de ceux qui ont accroché, c’est clair », souffle-t-il avec les yeux de l’amour. Il accroche sur le live et en particulier sur les performances de Crystal Distortion, Mem Pamal, ou encore FKY. Quand il commence à sortir de sa chambre d’ado, les week-ends s’enchaînent dans les convois de voitures, de nuit, sur les routes de campagne sinueuses qui niquent les amortisseurs. Pour trouver la teuf, il faut sortir la tête par la fenêtre, capter le son au loin ou repérer les éclats de lumière dans les bois. On écoute l’infoline mille fois sur un vieux Nokia sur fond de cassette repiquée. Et on gobe les ecstas avant même de se coller aux enceintes.

L'histoire de Mask suit les traces d’un mouvement underground des années 90, initié par une bande d’Anglais qu’on ne présente plus. Des camions, des chiens, de la musique très forte, des murs de caissons, des tentures psychédéliques, des groupes électrogènes, des boules de feu, la « tribu », une grande famille d’artistes nomades et un système autogéré. Et la production qui le chatouille, au tournant du millénaire, d'abord sur un synthé premier prix, vite revendu pour « une Korg Electribe, les anciennes en plastique. J’ai bloqué des heures dessus ». Dans son camion qui porte encore les stigmates du dernier tekos, ses machines et ses synthés sont dorlotés dans des caisses en bois spécialement conçues pour leur confort entre les batailles.

Dis camion

En 2005, il intègre progressivement le crew des Gravos dans le Vaucluse. Cinq ans de semi-nomadisme plus tard, à partir tous les week-ends sur la route, Mask décide d'embrasser le mode de vie traveller. Il fait tout péter : son taf, son appart, sa vie d’avant. « Reprendre le travail le lundi matin, c’était plus possible, je ressentais une énorme frustration et je manquais de temps pour la musique. » Il regardait avec envie « ceux qui menaient cette vie-là tous les jours. J’avais le sentiment de passer à côté de quelque chose ». En 2010, il se paye un camion, l’aménage, et se met en mouvement. Très vite, on l’invite partout, même si ni lui ni les Gravos ne possèdent de sound-system. Mask a assez d’amis pour jouer et poser du son « où il veut et quand il veut. Les gens sont toujours contents de sortir leurs caissons, et des bons sound-systems en France, il y en a beaucoup ».

Max joue dans une vingtaine de fêtes par an, plus les gros teknivals des jours fériés. « Mais attention, je ne suis pas tout seul ! » L’homme aux machines est sur la route presque tous les week-ends, sauf quand il enregistre dans son studio perdu dans des montagnes secrètes, son QG artistique. Il s’y niche parfois pendant plus d’un mois pour « créer ». L’été, direction l’Europe de l’Est. L’hiver, il le passe en Espagne, son pays d’adoption. En une décennie, on peut dire qu’il s’est fait un nom. Très attendu dans le milieu de la free, il demeure inconnu de l’industrie musicale. Un parti pris. Max le néo-traveller fait partie des représentants d’une nouvelle vague de musiciens toujours en mouvement, qui perpétuent des valeurs nées il y a presque trente ans.

Plus qu'underground, antisystème

Le Mask porte bien son blaze. Il ne se dévoile jamais vraiment mais ne cache pas pour autant des prises de position radicales. L’enfant de la boue, nourri aux puissantes racines de la free party à l’anglaise, n’adhère pas à la culture des clubs. Il méprise aussi l’engouement pour les festivals « trop chers ». Son délire, c'est jouer gratuitement « en extérieur ». Il défend un esprit « underground » originel, hors du business. « En Espagne, la free party, c’est quelque chose qui est accessible, aussi et surtout pour les pauvres, avec une donation libre, la bière à 1 euro et des artistes reconnus. En Roumanie, en Bulgarie ou en Slovaquie, les gens viennent en famille parce que c’est gratuit, et on boit du schnaps tous ensemble. »

Il assume totalement sa position « antisystème ». Il rejette l'idée de lieux « parqués dans des zones industrielles » pour accueillir ses fêtes et estime que le mouvement n'a nul besoin d’être « protégé, ni encadré », puisque lui et les autres organisateurs gèrent tout de A à Z. Leur job : trouver le lieu, prévenir les gens, s’associer à des structures de prévention, nettoyer après la bataille, gérer la sécurité et les mauvais comportements, et surtout négocier intelligemment avec les autorités. Mask est souvent amené à parlementer avec la police. « Ils demandent systématiquement l’arrêt du son, alors je leur explique calmement – sans leur postillonner à la tronche en braillant avec une bière à la main, plaisante-t-il – qu’il vaut mieux laisser les gens dépenser leur énergie puis les faire rentrer chez eux après un peu de repos le dimanche. » Et quand on lui demande son avis sur l’avenir de la free party, sa réponse est sans surprise : « Le mouvement doit rester tel qu’il a toujours été, underground. »

Le guide de survie du néo-traveller

1. Avoir un camion qui roule. « Avec un camion trop pourri, on ne fait rien, et surtout on n’avance pas puisqu’on est toujours en train de le réparer. »

2. Apprendre les bases de la mécanique et acheter des outils. « Dans un pays où personne ne parle un mot de français, comme la Hongrie, mieux vaut être autonome. »

3. Prendre le temps de trouver le bon spot. « J’aime trouver le coin parfait. » A éviter, les Wagenplatz à l’allemande, des campements géants pour des gens pas forcément nomades. Le royaume des embrouilles, selon Mask.

4. Avoir des papiers en règle. Le B.A.BA, mais pas évident pour tout le monde : « Ça permet de voyager sereinement. » Pour Mask, c’est la condition pour « durer » avec ce mode de vie.

5. Savoir se débrouiller. Le premier poste de dépense, c’est le carburant (« pour ça, on s’arrange »). Pour la bouffe, Mask mise sur « le recyclage ». « On fait les poubelles des supermarchés et on récupère ce qu’on peut, c’est encore bon. »

6. Aller en Roumanie. Parmi ses destinations de rave, Mask recommande chaudement l'Europe de l'Est et la Roumanie en particulier. L’été évidemment. L’hiver, direction l’Espagne, « des gens qui savent faire la fête ».